A livre ouvert

Elle se serait présentée à sa porte, un soir, sous le prétexte futile de manquer de sucre... ou d'huile... ou de n'importe quoi...

L'idéal aurait cependant été que ce soit du sucre. Cela lui aurait permis de proposer d'emblée: "Du sucre? Oui, à condition que vous m'offriez le café pour le faire fondre."

Il avait préparé sa réplique avec minutie. Il se l'était répétée, remâchée, mise en bouche. Il ne voulait pas être pris au dépourvu, s'embarquer dans une improvisation hasardeuse et se mettre à bredouiller n'importe quelle banalité.

Dans l'attente de ce grand soir, Gus (Augustin pour l'état civil) travaillait à la rédaction du prochain best-seller de X***. A l'appellation mal venue de nègre, X*** avait substitué l'intitulé plus honorable de rédacteur salarié. Cela ne changeait rien à la fonction si ce n'est que, maintenant, Gus pouvait vivre de sa passion: l'écriture.

Il n'avait jamais réussi à se faire publier. Ses manuscrits lui revenaient invariablement accompagnés d'une lettre-type assurant que l'oeuvre a été lue avec attention mais, malheureusement, elle ne convient pas à la ligne éditoriale de la maison. On lui suggérait de la présenter ailleurs, on lui souhaitait bonne chance et on nouait le tout avec de respectueuses salutations.

Il ne comprenait pas pourquoi les manuscrits d'Augustin Duchamp ne franchissaient jamais le cap du comité de lecture alors que ceux de X***, écrits avec les mêmes mots, tiraient chaque été à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires? Certes, dans ce dernier cas, il n'était pas le seul maître d'oeuvre; il n'était que le metteur en scène, un coloriste d'histoires et de personnages créés et fournis par une équipe de documentalistes et de concepteurs. Son rôle se limitait de vêtir de mots une belle histoire, une intrigue bien ficelée afin d'en faire un beau pavé pour aoûtiens bronzonnant en bordure de mer. "Sous le pavé la plage", aimait-il à se répéter pour se faire sourire. Gus n'avait que lui à amuser.

Pour l'instant, il accumulait avaricieusement idées, bons mots, répliques et autres images littérairement inspirées dans de gras carnets. Cela constituait une sorte de capital; le magot qu'il se réservait d'entamer le jour venu. Pas question de "dépenser" son talent pour X***; de dé-"penser" son bas de laine, en le vidant de ses idées.

Un jour, germerait en lui la trame d'un grand roman. Une idée solide avec des personnages à la fois imaginés et inimaginables vivant au rythme de phrases parfaites. Un style pur, classique mais original.

De même qu'il était persuadé de voir son nom barrer la couverture d'un chef d'oeuvre de la littérature un jour...

...il était sûr de l'entendre frapper à sa porte, un soir...

Il ne savait pas très bien à qui elle ressemblerait. Il l'attendait de préférence belle. Mais "belle" était un concept flou, auquel la couleur des cheveux et des yeux, la forme du visage, la corpulence ou le sourire ne participaient pas forcément. Elle serait belle parce qu'elle lui plairait. Qu'importe qu'elle soit blonde ou brune?

Elle serait belle et aurait besoin de sucre.

*

Elle n'avait pas besoin de sucre et n'était pas vraiment belle.

Pourtant Gus remarqua immédiatement la couleur de sa peau. Son teint avait la fragile pâleur de la faïence. Ses longs cheveux encadraient un visage un peu rond. Comme le reste de son corps. Elle affichait une santé solide et on devinait que, dans ce corps, battait une vie pleine et saine.

Elle n'avait pas besoin d'huile non plus. Elle disait qu'elle était désolée, qu'elle s'excusait, qu'elle savait bien que c'était pas une heure...

Gus continuait de la dévisager sans un mot. Non pas qu'il fût pris de court à cause de sa réplique inutilisable mais parce que c'était un de ces instants où le rêve percute la réalité sans que l'on sache de quel côté le naufrage va se produire.

Elle portait une serviette sur les épaules pour éponger sa lourde chevelure dégoulinante. Gus nota qu'elle était pieds nus. Elle ne portait, outre sa serviette, qu'une chemise de nuit toute simple qu'elle maintenait pudiquement fermée.

Gus eut envie de la trouver désirable. Il la laissa s'empêtrer dans des explications qu'il n'écoutait pas, trop occupé à la faire correspondre à son rêve et à se raisonner: il n'espérait tout de même pas Miss Monde, quoi! Puis il daigna s'intéresser au sèche-cheveux qu'elle agitait sous son nez.

-Je ne comprends pas, répétait-elle, je me séchais les cheveux comme d'habitude et clac! plus de lumière... Moi je sais même pas où sont les plombs. Avant, c'était mon ami qui s'occupait de ça.

Gus ne voyait vraiment pas comment adapter sa réplique. "Du courant? Oui, mais j'amène le café." "Les plombs? Oui mais j'amène la cuillère." "Amenez vos cheveux, j'amène le courant.". Alors il sourit tout simplement.

-Vous devriez commencer par vous sécher les cheveux. La salle de bain est par là. On s'occupera de vos fusibles ensuite.

A part l'eau ruisselant sur son visage, elle ne ressemblait pas vraiment à Betty Smeldon dans Nightingale's mourning. Elle n'avait pas l'air pitoyable que savent si bien prendre les actrices dans ces cas-là.

Il la fit entrer dans son appartement; sorte de capharnaüm où des centaines de livres s'étaient déposés au fil du temps sur les meubles et sur le sol.

La jeune femme se dirigea vers la salle de bain. Gus ne l'accompagna que du regard. Elle saurait bien se débrouiller seule pour tourner deux robinets et brancher un sèche-cheveux. Sa silhouette faisait plus penser à une ourse pataude qu'à un top model mais les conditions n'étaient pas franchement réunies pour un concours d'élégance: débarquer en chemise de nuit pieds nus en territoire inconnu...

Gus avait pour elle l'oeil d'un acheteur indécis. Allait-il attendre des années encore que la jeune fille idéale vienne frapper à sa porte ou bien se laisserait-il tenter par ce "modèle", plus rudimentaire soit, mais disponible sans délai?

Cela ronronnait sous son crâne comme dans la salle de bain. Elle l'avait branché sans faire sauter les fusibles. Il ne resterait plus à Gus qu'à en faire autant avec la fille mais, puisqu'ils étaient voisins, ils auraient bien l'occasion de se revoir. C'est du moins la raison qu'il se donna pour différer sa décision.

Il profita de l'intermède pour finir l'eau tiédasse et marronnasse qui croupissait dans le fond de son verre. Des chimistes expérimentés auraient pu y déceler quelques molécules de caféine. Il ricana en songeant à la tête qu'aurait fait l'espérée créature de rêve en quête de sucre devant un pareil breuvage. Et il remercia la Providence de lui avoir épargné ça.

La fille réapparut à ce moment-là.

-Je peux vous offrir quelque chose à boire? Bière, Coca...

Elle déclina poliment la proposition et montra à nouveau le sèche-cheveux à Gus.

-Ah oui, vos plombs... Allons voir ça...

Elle s'était confectionné une sorte de chignon monstrueux en enveloppant ses cheveux dans la serviette. Cela mettait son visage en évidence. A cause de l'eau, peut-être, ses yeux brillaient. L'homme la déconcertait. Elle ne parvenait pas à lire sur son visage le moindre sentiment; ni irritation, ni amabilité, ni même arrière-pensées lubriques. Il lui donnait l'impression d'être ailleurs. A tout hasard, elle réitéra ses excuses pour le dérangement...

Il ne prit pas la peine de répondre, trop occupé à chercher dans un placard une lampe électrique dont il s'assura du bon fonctionnement.

Elle habitait en fait trois étages plus haut "mais, expliqua-t-elle, j'ai pas osé frapper aux autres portes et puis j'ai vu un trait de lumière sous la vôtre.("Un rai, rectifia mentalement Gus"). J'espère que je ne...

-Mais non! coupa Gus sèchement.

Déjà qu'il faisait un effort pour la faire rentrer dans l'enveloppe de sa vision, fallait pas qu'elle vienne en plus lui casser les pieds avec des excusailleries répétitives.

L'appartement se composait d'une unique pièce mansardée qui, sous la lumière vacillante de la lampe, avait l'air sinistre. Gus pointa le faisceau sur le compteur (et pensa que pour le téléphone, il aurait dirigé le halo... Celle-là était trop vaseuse, il la caserait dans le prochain roman de X***) et hasarda son index sur le bouton du disjoncteur ce qui fut suffisant pour faire revenir la lumière.

-Je m'appelle Françoise, fit-elle comme si elle avait attendu cet instant pour se présenter, jugeant déplacé ou inutile de le faire quand on a le disjoncteur sur off.

Elle lui tendit la main, moitié en guise de présentation, moitié en guise de remerciement. Gus la saisit. La poignée de main était molle, sans conviction.

-Moi, c'est Gus.

En réaction, il serra exagérément la main de la jeune fille. Pas pour lui faire mal, non, simplement parce qu'elle était plus faible que lui. Ou que, du moins, elle le croyait. Elle serait le personnage principal du roman de Gus. Et ce personnage-là, à défaut de l'avoir enfanté, il le maîtriserait.

Lorsqu'il oeuvrait pour X***, on lui fournissait tout sur les héros, depuis la couleur des yeux jusqu'à la manière dont ils réagissaient devant un distributeur de chewing-gum en panne. Il n'avait qu'à enfiler tout ça dans un long serpent de mots allant du chapitre 1 jusqu'au mot "fin"; sans trop de fautes d'orthographe et/ou de syntaxe.

Au contraire, les personnages de ses propres romans demeuraient flous. Chacun d'eux était un peu la somme de la différence des autres. Les défauts des uns se retrouvaient chez les autres et, pendant que le roman se construisait, il se débâtissait. Les personnages se dépersonnalisaient, s'effilochaient au long des pages comme de vulgaires morceaux de coton. Il ne parvenait plus à les guider. Ils lui échappaient, suivaient leur propre chemin ou disparaissaient d'eux-mêmes tant ils étaient devenus inconsistants. Il n'avait plus affaire qu'à des enveloppes, de simples ectoplasmes, des baudruches.

Maintenant, le hasard, en fournissant la chair et le sang du personnage, lui proposait un compromis. Charge à Gus de le faire entrer dans l'histoire.

Ce premier soir, il ne s'attarda pas. Ils échangèrent quelques politesses, se ré-excusant et se ré-assurant qu'il n'y avait pas de quoi, et s'invitèrent à venir, à l'occasion, prendre un verre, entre voisins.

Il ne savait rien d'elle. Sinon qu'elle s'appelait Françoise, qu'elle n'était pas franchement belle, ni franchement laide, qu'elle vivait seule, qu'elle avait la poignée de main molle et qu'elle avait l'air bien brave; euphémisme pour dire qu'elle avait pas dû inventer l'eau chaude. Etait-ce suffisant pour jeter ses rets sur la drôlesse?

Ayant regagné son antre, Gus s'assit devant son traitement de textes et ne le quitta qu'au jour naissant. X*** serait content, il avait mis en mots tout un chapitre d'un coup. Encore une cinquantaine de pages et le futur best-seller aurait pris forme. Il ne s'agirait bien sûr que du premier jet, une ébauche qu'il faudrait soumettre aux conseillers littéraires de X***. On lui dirait alors ce qu'il devrait rajouter, retrancher, gommer ou souligner pour parfaire le produit et lui, ouvrier besogneux, exécuterait sa tâche. Pour l'heure, il se coucha et s'endormit aussitôt

Le téléphone sonna alors qu'il était sous la douche. Instinctivement, il pensa à Françoise. Puis réalisa la stupidité de la chose. Pourquoi aurait-elle appelé? D'autre part, elle n'avait pas le numéro. Connaissait-elle seulement son nom? Ah oui, peut-être l'avait-elle lu sur la porte? Non, sûrement pas car il faisait trop sombre. Le temps de remuer ses supputations à vide et d'atteindre le téléphone, la voix de X*** se fit entendre.

Après avoir raccroché, Gus s'interrogea sur sa réaction: attendait-il -espérait-il- vraiment qu'elle l'appelle? Sa réflexion dura le temps que met un bol de café pour refroidir; et quelques heures de plus...

La nuit était à nouveau tombée et les touches de son clavier renâclaient à produire des mots; des phrases encore moins! X*** l'emmerdait avec sa nouvelle variante. C'était pour lui en parler qu'il avait appelé quelques heures plus tôt. Il voulait apporter un épisode supplémentaire, brancher une aventure parallèle ouvrant la possibilité d'une suite et s'assurer le sujet d'un prochain bouquin. "De quoi se mêle-t-il? ruminait Gus. Voilà-t-il pas qu'il s'occupe d'avoir des idées? S'il continue, il va se prendre pour un auteur!" Une fois de plus, alors qu'il arrivait à la fin d'un roman, les personnages dont il s'était imprégné risquaient de reprendre leur liberté. L'un d'eux ressusciterait pour tomber amoureux de la femme qui l'avait fait tuer tout en essayant de se venger de l'amant de cette dernière qui... que... enfin bref, d'ici l'année prochaine le "team" aurait réussi à rendre cette histoire cohérente; à défaut d'être plausible.

A moins que!

A moins que Gus ne décide brutalement de démissionner; de tout arrêter. Il n'écrirait plus. Ni pour lui ni pour personne.

Tout était là sur l'ordinateur. Un énorme fichier d'environ 600.000 caractères. Le futur bouquin de X*** tenait dans ce paquet d'octets. Quoi de plus fragile, précaire ou incertain? Une simple instruction et la machine se chargerait de le gommer de sa mémoire. De... l'oublier.

Gus se regarda faire cette manoeuvre. Il entendit le léger craquement du bras de lecture du disque dur se déplaçant pour supprimer le fichier. En une fraction de seconde la structure granitique du "pavé" livresque s'était effondrée comme la plus friable des roches.

Quelques instants plus tard, il frappait à la porte de Françoise.

-C'est toujours d'accord pour ce verre?

-Oui, fit-elle après quelque hésitation. Mais...

Il ne s'arrêta pas au "mais" qui était sans doute relatif au fait qu'il était deux heures du matin et qu'elle dormait. Mais... Gus s'en fichait! Et puis il avait envie de rentrer pour une fois dans un de ses personnages, de le percuter. Ras-le-bol des personnages fictifs qui baisent dans des positions données et meurent à heure fixe.

Françoise portait les mêmes vêtements que la veille; à l'exception de la serviette sur la tête. La chemise de nuit, conçue pour tenir chaud plutôt que pour échauffer les sens, était froissée par plusieurs heures de sommeil. Françoise, également trop endommagée par la fatigue, ne put s'opposer à Gus. Des yeux, celui-ci fouilla la pièce. Hormis un lit en bataille, il y avait une pseudo salle-à-manger près d'une pseudo cuisine avec un vrai réfrigérateur vers lequel il se dirigea. Le choix, pour Gus, se résumait à un jus de pomme, un verre de lait ou un Martini trop froid. Malgré le givre qui recouvrait la bouteille, il opta pour la dernière solution. Il en emplit deux grands verres sous les yeux embrumés et néanmoins ahuris de Françoise.

-C'est pas la peine de laisser de la place pour les glaçons, il est suffisamment frais comme ça, dit-il pour justifier la générosité avec laquelle il avait comblé les verres.

Il en tendit un à Françoise. Sans la quitter du regard, il porta le sien à sa bouche et, d'un coup de glotte, en ruina la moitié.

-Je viens d'achever mon livre, déclara-t-il en jouant sur le mot "achever".

De même, il ne jugea pas indispensable de s'appesantir sur la sincérité de l'adjectif possessif par lequel il s'était approprié le roman. La fille déclara avec pertinence:

-Ah... Vous écrivez... Je me disais aussi, tous ces livres chez vous... Et vous vous appelez comment? J'ai peut-être déjà lu quelque chose de vous sans le faire exprès...

-J'écris généralement sous des noms d'emprunt.

Il en aligna quelques uns; issus du roman qu'il venait d'exécuter. Elle hocha la tête, lui dit que cela ne lui était pas inconnu puis avoua qu'elle lisait assez peu. La dernière fois, c'était un bouquin qu'on lui avait offert. Elle confessa que l'épaisseur de l'ouvrage l'avait quelque peu rebutée et qu'elle n'avait pas été jusqu'au bout. C'était un roman de X***!

Pour paraphraser Françoise: sans faire exprès, elle ne l'avait pas lu!

Il trouva que le verre avait une contenance ridiculement faible et s'en servit un autre. L'alcool avait donné quelque couleur à la fille. Ses pommettes empourprées dessinaient sur son visage rond un sympathique maquillage au charme duquel Gus avait décidé d'être sensible.

La facilité avec laquelle elle lui céda dès le premier soir le chagrina et faillit mettre un terme à l'aventure.

Ce soir-là, Gus éprouva le besoin de reprendre son journal, interrompu depuis trois ans, pour y écrire: "Aujourd'hui, rien de spécial" puis d'y rajouter avec une pointe de cynisme: "surtout cette nuit..."

Pendant les jours qui suivirent, Gus ne remonta pas voir Françoise. Bien que sortant peu, il la croisa à plusieurs reprises dans l'escalier ou dans la rue. A croire qu'elle le guettait. Elle lui souriait, cherchait à fixer un rendez-vous, mais Gus éludait, arguait de fallacieuses contraintes professionnelles pour justifier son impossibilité à répondre. Elle vint même frapper à sa porte une fois ou deux mais:

-Je suis désolé Françoise, j'ai très mal dormi et en plus j'ai un boulot dingue, faut que je corrige les épreuves de mon bouquin. Ça demande beaucoup de calme et de concentration.

-Ah oui, avait-elle fait. Je comprends...

Puis elle était repartie.

Où? Il n'en savait rien. Quoi faire? Il ne tenait pas plus à le savoir. Et avec qui? Alors là, il ne se posait même pas la question. Françoise avait été l'instrument d'un fantasme qu'il se reprochait inconsciemment d'avoir réalisé et, par conséquent, détruit. Il lui fallait sauver ce qui pouvait encore l'être de son rêve.

Des obligations professionnelles, il en avait. C'est du moins, ce que prétendait X***. Le patron de Gus s'inquiétait du retard pris. Il n'avait toujours pas reçu -et pour cause!- le manuscrit et téléphonait chaque jour pour presser son "rédacteur".

Depuis le jour où il avait repris -et abandonné- son journal, il vivait dans l'angoisse permanente des rappels à l'ordre de X***. Si bien qu'un soir, plus par besoin de s'évader que par envie de la revoir, il se présenta à la porte de la jeune femme.

Elle ne se montra pas surprise et le fit entrer comme si leur première nuit datait de la veille. Elle souriait. La chemise de nuit en coton grossier avait cédé la place à une nuisette de satin qui, à défaut d'être de bon goût, avait l'avantage d'être explicite. Il était clair qu'elle l'avait achetée en pensant à lui; dans l'espoir et dans l'attente de le revoir. Avec quelque naïveté, elle pensait que l'homme à qui elle s'était donnée une première fois ne pouvait que revenir. Elle avait vu dans sa détermination les indices d'un coup de foudre et, dans ses dérobades pour ne pas revenir, la preuve d'un amour que Gus refusait de s'avouer. Elle avait lu des trucs comme ça dans les magazines. Ça parlait de la faiblesse et la timidité des hommes et des étranges comportements qu'ils pouvaient adopter pour manifester leurs sentiments. Elle trouvait cela attendrissant. Vaguement émue, elle regardait Gus avec bienveillance et indulgence. Elle mit encore au compte de sa maladresse ou de sa timidité le fait que, sans avoir dit un mot, il l'entraîne avec lui sur le lit; qu'avec fougue et bestialité il la prenne. Sans une once de tendresse. Sans un mot d'amour. Sans un mot.

Françoise ne retrouvait pas là le plaisir qu'elle connaissait. Si elle gémissait sous les assauts de Gus, c'était surtout à cause de ses manières inhabituelles qui la choquaient et... la troublaient. Elle n'avait eu jusque là que des amants jeunes et à la copulation "classique", associant volupté et douceur. Les manières de Gus la déroutaient mais elle était prête à s'y soumettre. C'était ça Françoise, une fille soumise. Prête à tout accepter de l'homme qui la prenait. Tout le contraire des filles qu'elle admirait dans les revues.

Elle était totalement étrangère au plaisir que semblait prendre Gus mais s'y résignait par volonté d'amour.

Gus, confusément, ressentait un malaise devant cette passivité. Cela le poussait paradoxalement à en rajouter. La soumission extrême de la fille exacerbait son sentiment de puissance et sa volonté de domination. Il se sentait trop fort pour elle et en tirait une excitation supplémentaire. Pour assouvir son besoin, il se mit à l'étreindre avec force, à la serrer si fort qu'elle crut asphyxier. Puis il voulut la prendre d'une manière qu'il jugeait lui-même humiliante. Elle protesta, esquissa quelques mouvements pour se dérober mais dut finalement céder. Le plaisir qu'il en retira ne fut que plus intense.

Plaisir mêlé de frustration car, au fur et à mesure qu'il progressait dans la domination et la possession, il devinait l'existence d'un échelon supérieur. La perfection s'éloignait à chaque degré qu'il franchissait. Comme lorsqu'il écrivait. C'est là qu'il réalisa que l'instant de la Création était venu. Pour cela, il devait franchir toutes les étapes d'un coup. Abattre toutes les frontières, déchirer les voiles de la conscience.

La fragilité de la peau était ce qu'il avait noté en premier chez la fille. Immédiatement, il avait été attiré, sans savoir pourquoi, par la pâleur et la finesse de la robe de vélin qui enveloppait son corps. Elle serait elle-même le papier avec lequel il écrirait son oeuvre. Le papier, c'est à dire le support des mots et des idées. Le papier, c'est à dire ce qu'il faut dépasser pour entrer dans le rêve. Le papier qui dissimule et qu'il faut déchirer .

Il avait plaisir à empoigner la chair et à la pétrir comme de la pâte. Il serrait si fort que les traces de ses mains s'imprimaient, d'abord en blanc puis en bleu, sur les cuisses, les fesses, les seins ou même le cou, rouge, violacé. C'était comme s'il écrivait à même la chair de son personnage.

Il aurait voulu la façonner à sa guise. Masse de terre glaise que le sculpteur manie avec violence, il cherchait à mêler sa chair à la sienne. Il voulait, sous sa main, sentir battre le cœur chaud et rouge. S'enfoncer dans ce coeur, laisser couler entre ses doigts le sang de son personnage comme le promeneur sur sa barque laissant traîner sa main dans le courant. Ressentir, de l'intérieur, sa jouissance; palper à travers le ventre son propre sexe fiché dans ce ventre, le serrer si intimement qu'il pourrait, à travers la fine enveloppe du rectum, percevoir la décharge puis caresser l'autre côté du vagin, celui qui, sous la peau, sous les muscles, côtoie vessie et intestins. Empaumer l'utérus et glisser jusqu'aux ovaires, au milieu des viscères. Nager dans ce ventre glaireux pour mieux s'en imprégner. Vivre à l'intérieur du personnage. Arracher définitivement l'enveloppe. L'écorcher. Jouissance que de passer la main sur les lourdes cuisses, s'insinuer entre les muscles fuselés tendus comme les cordes d'une guitare et s'agripper à un fémur bien solide. Puis, comme s'il s'agissait de simples cheveux, peigner pareillement les muscles du cou, s'étirant en lianes rigides depuis le crâne jusqu'aux clavicules, remonter avec le dos du doigt le long de la carotide aux caressantes pulsations. Passer la main sous le crâne comme sous la coquille d'un œuf, chopper le cerveau, serrer très fort, jusqu'à ce qu'il s'écoule entre les doigts; s'étirant en fines langues bistres et sanglantes. Poser la bouche sur ses lèvres nues, ronger l'émail des dents et, derrière cette fragile barrière de corail blanc, débusquer la masse tendre de la langue, s'en emparer et l'aspirer de toutes ses forces, la gober, la faire rentrer en lui. Qu'elle glisse au fond de sa gorge, qu'elle s'insinue comme un serpent au fond de son corps. Et que, finalement, elle l'étouffe. Qu'il succombe par sa propre folie.

Gus venait de comprendre qu'on n'a pas forcément besoin d'écrire pour vivre au milieu de ses personnages…

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