Attire d'Ailes

L'homme sait qu'il est mortel. L'animal sait qu'il doit survivre. Dès lors, l'homme a inventé le temps et s'est mis à le compter... ou à le décompter, selon qu'il est optimiste ou raisonnable. L'oiseau ne sait du temps que le jour et la nuit, les saisons chaudes et les saisons froides, la naissance de ses petits et leur envol. L'oisillon, lorsqu'il quitte son nid, n'existe plus pour le couple qui l'a couvé, nourri et gavé. Dès qu'il s'envole, il sort de leur vie, il "meurt" ; et c'est normal.

Puisque nous comptons le temps, disons que cela se passait il y a une vingtaine d'années...

Puisque nous contons l'histoire, disons que c'est celle, banale, de ma rencontre fortuite avec une mésange.

J'avais garé ma voiture à l'entrée d'un village situé à quelques centaines de mètres au-dessus de la vallée de l'Isère. J'étais en vacances pour quelques jours encore et je venais de visiter la Grande Chartreuse qui, je le confesse, m'évoquait plus volontiers la liqueur que la religion ; "le spiritueux avant le spirituel" selon la formule célèbre.

En ce milieu d'après-midi, le village était désert ou presque. Rares étaient les voitures qui le traversaient. Je reconnus, un peu plus loin, un panneau publicitaire vantant une marque d'apéritif : le bistrot du village.

Une vieille femme derrière son zinc torchonnait machinalement des verres qu'elle rangeait soigneusement, dans l'indifférence totale d'un vieux matou au poil terne assoupi sur le percolateur, la queue ballante. Le temps de boire un café et je décidais de regagner ma voiture. J'avais prévu de passer la nuit à Grenoble.

Je me dirigeais vers l'endroit où je m'étais garé. Sur ma gauche, entre les maisons, j'apercevais le massif de Belledonne, aux crêtes chenues. Le soleil couchant éclairait les cimes et la nuit semblait monter lentement de la vallée.

J'étais trop pressé pour apprécier pleinement le paysage ni pour faire attention aux piafs qui voletaient devant moi. Si je peux reconstituer l'image du soir venant et revoir les couleurs que prend la montagne à cette heure-là, c'est parce que j'ai souvent eu l'occasion de revoir ce spectacle depuis.

Je n'étais qu'à quelques mètres de mon véhicule lorsque je remarquai l'oiseau sur le sol. J'approchai mais il ne s'envola pas. Je tapai du pied sur le sol, par jeu, pour l'effrayer mais l'animal ne s'écarta que de quelques mètres et retomba. L'oiseau était blessé, sans doute et, plus par curiosité que par charité, je voulus l'attraper.

Malgré ses difficultés à se déplacer, l'oiseau gardait son seuil de fuite et, au fur et à mesure que je m'approchais, il s'écartait de façon à rester hors de portée. Il quitta la route, je le suivis. L'oiseau (j'appris plus tard qu'il s'appelait mésange à tête bleue mais je l'appelais par son prénom : mésange) avançait par bonds successifs et je me retrouvais bientôt à une centaine de mètres de la route, le village était légèrement en contrebas. J'étais dans une sorte de prairie pentue au milieu de laquelle étaient disséminés quelques blocs de pierre détachés de la falaise en surplomb. Juste devant moi, il y avait un chalet avec, sur la porte, un écriteau "à louer" et le nom et l'adresse du propriétaire, un habitant du village.

Je regardai ma montre et, instantanément, j'oubliai la mésange qui, sans doute, ne demandait que cela !

Une sale surprise m'attendait. En rejoignant mon véhicule, je m'aperçus que la vitre avait été fracturée et qu'on avait dérobé tout ce qu'elle contenait. De plus, elle était en panne.

L'incident m'avait mis dans une profonde colère et j'insultais en moi-même chacun des grains de poussières qui constituait la montagne et ce foutu patelin dans lequel je me retrouvais. Je n'avais, en tout et pour tout, qu'une voiture inutilisable, les vêtements que je portais, quelques sous et - heureusement - mes papiers.

Je repartis tout droit en direction du bistrot.

Pourquoi ? Mais pourquoi pas ?

Pourquoi ai-je trouvé tout naturel de retourner vers le chalet pour noter le nom du propriétaire et ensuite d'aller lui demander de me le louer pendant une semaine ?

- Une semaine ? s'était-il exclamé. Ah mais moi je le loue pour de vrai. C'est pas une location de vacances.

- Ah... dommage... j'aurais bien passé quelques jours ici... bon, je vais aller jusqu'au bistrot, je crois qu'ils font hôtel. Je verrai demain ce que je peux faire pour ma voiture.

- Vous allez pas dormir là-bas ! Je préfère encore vous laisser passer la nuit au chalet.

- Pourquoi ? C'est si dangereux que cela ? demandais-je en plaisantant ? C'est une sorte d'Auberge rouge ?

Le type maugréa et sa femme qui avait assisté à la conversation, intervint en souriant.

- Non, c'est pas ça, mais mon mari et la mère Papoz sont fâchés à mort et mon Jacques (elle désigna son mari) préférerait se couper un bras plutôt que de rendre service à cette vieille taupe.

Le mari ricana comme un gamin en avouant que c'était un peu vrai.

C'est ainsi que Jacques m'accompagna jusqu'au chalet. Il me fit visiter les lieux qui se composaient d'une pièce à vivre et d'une chambre. La salle de bain se résumait à un robinet dont l'eau sortait en grondant pour éclabousser un évier douteux. La lumière était fournie par une ampoule pendue à un fil accroché au plafond.

- J'y pense, fit Jacques, y a mon beau frère qui vient demain midi. C'est un fou de mécanique. Il saura sûrement ce qu'il y a à faire.

- On verra ça demain, fis-je pour essayer de couper court.

Jacques, qui est devenu un ami depuis, perçut ma lassitude et n'insista pas. Il me laissa après m'avoir assuré que tout ça allait s'arranger.

Une demi-heure plus tard, on frappait à la porte. Le temps que je réalise et que j'aille ouvrir, il n'y avait plus personne. Rien qu'un plateau avec un morceau de pain et de fromage ainsi qu'une bouteille de vin d'appellation incontrôlée.

Jacques et Sylvie, son épouse, m'expliquèrent plus tard qu'ils n'avaient pas su comment faire pour "ne pas me gêner" et pour pas que je puisse refuser leur nourriture.

Sans le savoir, je procédai de même, avec ma mésange, dès le lendemain.

Après avoir passé cette première nuit (car il y en eut bien d'autres) dans des conditions assez précaires, j'étais sorti sur le pas de la porte. J'avais aussitôt remarqué, à quelques mètres du chalet, un oiseau qui battait de l'aile sans parvenir à s'envoler. Je reconnus ma mésange de la veille. "Ma" mésange, je me l'étais déjà un peu appropriée.

La nuit l'avait épargnée. Elle avait réussi à se cacher des chats errants, des chats-huants et autres prédateurs nocturnes. J'essayai de m'approcher mais elle demeurait toujours aussi farouche. Je retournais chercher quelques miettes de pain que je jetais dans sa direction avec, pour unique conséquence, de l'effrayer encore un peu plus.

Je pris conscience de mon impuissance et l'abandonnais à son sort sans me sentir vraiment concerné. Je n'avais rien d'un Saint-François d'Assise. La pauvre bête survivait mais sa mort était programmée. C'est la loi de la nature, c'est la vie, l'ordre des choses. Quant à moi, il fallait que je m'occupe de ma voiture.

Je descendis et frappai à la porte de la maison de Jacques. Sylvie m'ouvrit. Je la remerciais pour le plateau-surprise de la veille.

- C'est bien peu de choses, fit-elle, presque en s'excusant.

Façon de passer le temps, je lui parlais de l'oiseau. C'est d'ailleurs elle qui m'apprit que c'était une mésange à tête bleue.

- J'en ai recueilli une quand j'étais gamine, me raconta-t-elle. C'était en plein hiver. Chez mes parents, dans le jardin, on laissait un petit abri avec des graines et un peu de beurre. Celle-là devait être un peu plus faible que les autres et je l'ai trouvée au pied du buisson, juste devant la mangeoire. Je l'ai ramenée à la maison et ma mère lui a fait boire du vin chaud. Je ne suis pas sûre que ce soit un médicament recommandable mais ça a marché et la bestiole avait l'air d'aimer ça ! Elle donnait des petits coups de becs dans le vin en éclaboussant tout autour. Je pense qu'elle devait être plus attirée par la chaleur de la boisson que par l'alcool mais elle en a bu pas mal et aussitôt, elle a commencé à se débattre pour que je la lâche. Elle s'est mise à voleter dans la maison. Ma mère criait, de peur que la mésange ne lui casse quelque chose, alors on a ouvert la porte et on l'a vu s'enfuir à tout allure. Je ne sais pas si c'était le vin ou une simple impression mais on aurait dit qu'elle ne volait pas droit...

Au fur et à mesure qu'elle racontait ses souvenirs, Sylvie me transmettait une part de son émotion.

- Il faudrait que je fasse quelque chose pour la mienne, dis-je. Vous ne savez pas ce que je pourrais lui donner ?

Elle haussa les épaules avec résignation.

- Celle que j'avais recueillie n'était que frigorifiée. La vôtre semble être blessée. J'ai peur qu'on ne puisse pas grand chose pour elle mais on risque rien à essayer.

Elle se dirigea vers le placard de la cuisine d'où elle sortit des gâteaux secs et un pot de confiture. Elle fit deux ou trois tartines et suggéra :

- Vous pouvez toujours essayer de lui donner ça. Ça peut pas lui faire de mal.

Je la remerciai et sortis avec la nourriture. Je m'approchai de l'endroit où je l'avais vue en dernier. Elle semblait partie, rien ne bougeait. Je dispersais la nourriture tout autour mais de façon... orientée.

A la manière du petit Poucet, j'initiais un chemin en direction du chalet, songeant qu'elle pourrait éventuellement trouver refuge sous la maison. J'attendis un peu, essayant de me fondre dans l'immobilité mais la mésange ne pointa pas le bout de son bec. J'abandonnai ma surveillance.

De retour chez mes hôtes involontaires, je trouvais Jacques en compagnie de sa femme et du frère de celle-ci, Jean-Pierre.

- Je ne suis pas mécanicien professionnel, m'avoua-t-il, mais j'ai bricolé tellement de voitures que je serais capable de faire rouler une machine à laver. Bien sûr, je réparerai pas ce qui est cassé, les vitres, par exemple mais je peux sûrement faire tourner le moteur, ce qui vous permettra de descendre dans la vallée et de voir un vrai garagiste.

- Ça serait déjà bien, fis-je

Ils m'accompagnèrent et Jean-Pierre fit l'inventaire des dégâts.

- Pas grave, fit-il en essuyant ses mains grasses de cambouis. Les petits salauds qui vous ont fait ça n'ont fait qu'arracher quelques fils au hasard pour être sûrs que vous ne leur courriez pas après au cas où vous les auriez pris sur le fait.

En une demi-heure, Jean-Pierre avait remis la voiture en état et le moteur tournait rond. Il ne voulut pas que je le paye, prétendant que c'était un amusement pour lui. Ma dette envers ces gens augmentait de façon vertigineuse et je ne voyais pas de solution pour m'en acquitter. Un peu gêné, je me contentai de les remercier verbalement avant de les quitter définitivement... jusqu'au soir.

J'arrivai en fin d'après-midi, chargé de victuailles que j'avais achetées chez un traiteur.

- Vous permettez que je vous invite à manger chez vous ?

Ils acceptèrent de bonne grâce. Je ne leur aurais pas laissé le choix, de toute façon.

- Je crois que quelqu'un vous attendait, fit Sylvie avec un sourire amusé.

Je la regardais, intrigué. Elle me montra une cage improvisée avec des cageots de légumes. Je m'approchais doucement, ayant déjà compris ce que j'allais y trouver. La mésange était là, blottie, tremblante de peur, dans le coin le plus reculé de sa cage. De sa tête, on ne voyait que deux immenses yeux noirs émergeant d'un duvet de plumes bleutées.

- Elle a une aile abîmée mais je ne crois pas qu'elle soit cassée.

- Comment l'avez-vous attrapée ?

- Je ne l'ai pas attrapée. C'est elle qui s'est piégée toute seule. Après votre départ, je suis allée au chalet pour vérifier que tout était en ordre et je l'ai trouvée là, tombée dans le regard de l'égout. Elle n'arrivait pas à s'en sortir. Il m'a suffi de la cueillir.

Une heure plus tard, nous trinquions à la santé de la mésange. Et comme nous trinquâmes plusieurs fois, je dus accepter de nouveau l'hospitalité du chalet.

Je me réveillai avant l'aube. Le soleil était encore caché par la chaîne de montagne mais le ciel n'était plus tout à fait noir et le jour gommaient les étoiles les unes après les autres. A contre-jour, le massif de Belledonne ressemblait à une énorme scie aux dents inégales s'apprêtant à découper la nuit. Je restais immobile, fasciné par le spectacle du jour naissant, embrumé de tulle pastel.

C'est à cet instant que je pris la décision de faire de ce chalet ma résidence secondaire. J'allais immédiatement voir Jacques qui, à peine sorti du sommeil, ne trouva pas d'arguments pour me dire non.

Je pris la cage contenant la mésange et remontai au chalet.

Je passai les quatre jours suivants à remettre un peu d'ordre dans le chalet, à défaut de pouvoir en mettre dans mes idées. C'est le temps qu'il fallut à la mésange pour recouvrer sa forme. Pourtant, elle ne mangea guère et ne consentit qu'à boire un peu d'eau que je lui servais dans une soucoupe. J'essayais divers aliments mais aucun ne semblait lui convenir ou, plus simplement, je pense qu'elle refusait de manger.

De temps à autre, je glissai un doigt et lissai son plumage mais elle se pelotonnait en boule encore plus compacte. J'étais un intrus dans son univers et, si je craignais pas de lui attribuer des sentiments humains, je dirais qu'elle était bien contente que nous soyons séparés par la cage.

Les cageots qui improvisaient cette cage ne constituaient pas une prison hermétique et je pense qu'elle la considérait, non comme une prison mais comme un refuge.

Jusqu'au moment où la mésange sut qu'elle avait la force de partir. Je fus réveillé en pleine nuit par le raffut de son vol dans la petite pièce. A regrets, j'ouvris la porte et la mésange fila.

Le lendemain matin, je filais aussi.

La mésange était vivante, bien vivante, même ! et elle était logiquement sortie de ma vie en recouvrant la sienne.

Elle n'existe donc plus pour moi mais reste présente dans chacune des mésanges que je croise.

L'histoire serait idéale si, après la disparition de la mésange, une fille aux grands yeux noirs était venue frapper à ma porte en me demandant la permission de se poser et de se reposer. Le livre reste ouvert...

Mais... une question... est-ce que ça meurt les filles qui partent avec leur amour ?...

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