Autodafé

Paris, automne 96

De moi à toi, Kim, cette ultime lettre. Je ne t'ai jamais aimée. Tu ne m'as jamais aimé non plus, d'ailleurs. Mais bon dieu ce que j'ai pu te désirer ! Je n'ai jamais été qu'un jouet entre tes mains. Entre tes cuisses... entre tes bras couleur d'ivoire.

J'ai maintenant une notion de ce qu'est l'enfer, une sorte de paradis où tout serait interdit, toi la première. Tu m'étais interdite et c'est cela qui te poussait à agir. A te rendre désirable. A t'offrir ainsi. Il y avait quelque chose de l'araignée dans ta démarche. Mais les soies où tu me piégeais recelaient un venin autrement redoutable. Un curare au goût d'hydromel.

Interdite tu l'étais de par l'Amour que je porte à ma femme. Je ne t'ai jamais rien dit d'elle. Pourtant tu savais qu'à chacun de mes regards, chacun de mes baisers, chacune de mes caresses, chacun de mes coups de reins, son image venait me hanter et me vrillait le cœur. Plus qu'un simple sentiment de culpabilité. Une déchirure. Comment pouvais-je à la fois l'Aimer et oser te pénétrer? Je l'Aime aussi fort, aussi sincèrement que je te désirais. Aussi douloureusement. Le mot est trop faible pour exprimer ma souffrance mais je n'ai plus le temps d'en chercher un autre. Et à quoi bon...

Interdite, tu l'étais de par ce mal qui dormait en toi et qui s'est maintenant réveillé en moi. Tu ne me l'avais pourtant pas caché. C'est même une des toutes premières choses que tu m'aies dite -Vous savez, je suis séropositive. J'ai encore le son exact de ces mots dans la tête. Nous nous vouvoyions encore à l'époque. J'ai immédiatement été séduit par le son métallique et légèrement nasillard de ta voix, toi, Kim, fille de l'Asie. Je n'écoutais pas ce que tu disais, je n'entendais qu'une mélodie. Comme si, lorsqu'on a ta beauté, on peut parler de maladie ou de mort ! Tes longs cheveux, droits et souples, qui n'en finissaient pas de descendre le long de ton dos. Tu m'as vite appris combien ils pouvaient être caressants... Ils étaient un cadre idéal pour ton visage parfait et, lorsque tu venais sur moi, ils tombaient en une résille noire et dense, nous enfermant, toi et moi dans un royaume où ne brillaient que tes yeux d'obsidienne en amande infinie. Je n'avais alors besoin de rien d'autre. Tes yeux et le souffle de ta bouche frôlant la mienne en un baiser qui se faisait morsure. Pourtant même en ces moments-là -et peut-être même "surtout" en ces moments-là- l'image de celle que j'Aime était présente, comme une conscience venant de l'au-delà.

La première fois où nous avons fait l'amour, tu as arraché le préservatif que j'avais enfilé. Tu m'as lancé ce mortel défi et je crois bien que je n'ai jamais bandé aussi fort ! Je ne dis pas ça pour de stupides raisons d'orgueil mais pour dire à quel point m'excitaient l'interdit et le danger que tu représentais. Ton corps a la fausse fragilité des chattes. Ou des tigresses. Il en a également la souplesse. Mais il en a surtout la force. Sous ta peau, douce soie de Chine, roulent des muscles de serpents. Tes étreintes sont entières, enveloppantes et pénétrantes. Elles excluent toute prudence, toute protection. Elles exigent l'absolue complicité ; l'absolue soumission.

Quand je te regarde ainsi allongée près de moi, immobile sur le lit où nous venons de faire l'amour, je pense à ce qu'a été notre liaison. Liaison est bien le terme. Tu en tenais seule les liens et je me suis laissé volontairement(?) aliéné. Tu m'as soumis à tous tes caprices, à toutes tes voluptés, savourant avec délice ta domination. Tu as été mon démon. Je ne te reproche pas ce que tu as fait. Je te reproche de m'avoir montré que j'étais faible, lâche, banal. Tu m'as appris que, pour le simple plaisir de posséder la beauté d'une femme, de jouir et de la faire jouir, j'étais capable de me renier, de risquer de perdre celle que j'Aime et de perdre la vie. Au stade où j'en suis maintenant, je ne sais lequel de ces deux suicides je redoutais le plus.

Je n'ai pris conscience de tout cela que la semaine dernière quand tu m'as dit, avec la même voix exactement que pour m'annoncer ta séropositivité, "-Tu sais, chéri, je suis enceinte." Et je n'ai rien ressenti. Je n'ai eu peur ni pour ma vie privée ni pour celle, menacée avant même sa naissance, de l'enfant. Rien ! Absolument rien ! Une totale indifférence. Et c'est ce qui m'a révolté.

J'ai ensemencé la vie en toi de la même manière que tu as ensemencé la mort en moi. Je le répète, je ne t'en veux pas.

Cette lettre, je l'écris avec toi à mes côtés. Tu dors. Nue sur le lit. Tu dors comme chaque fois après l'amour. Tu t'endors sitôt que je me suis retiré. Je crois même que tu serais capable de t'endormir avec moi dans ton ventre. Moi et ce foetus qui, depuis quelques semaines, y a élu domicile. Ni moi ni lui n'avons plus rien à faire dans ce ventre.

Tu dors et j'ai envie de passer une dernière fois la main entre tes seins. Ils sont si petits. Ils pourraient être attendrissants avec leurs deux boutons de roses. Je n'y vois que deux pommes d'ivoire lisses à croquer, tendres à baiser et qui ne sont là que pour me rappeler ton impossibilité. Tout comme ton "triangle dort" encore luisant de nos plaisirs. Je sais que si je te touchais tu ferais semblant de dormir. Et que tu saurais que je sais que tu ne dors pas. Et cela serait encore pire.

Cette lettre, tu ne la liras jamais. Je ne sais pas encore si j'aurai le courage de fuir ou la lâcheté de rester. Je ne sais comment t'expliquer que c'était inévitable. Que tu n'y es pour rien. Pas plus que moi. Il faut simplement que je le fasse.

Le verrou de la chambre est tiré. Tu ne pourras sortir et personne n'entrera. Je viens d'allumer une cigarette. J'ai envie qu'elle se consume très vite. Et, en même temps, je voudrais qu'elle dure l'éternité.

C'était inévitable, Kim. Je ne peux plus reculer. Je vais allumer cette lettre comme une torche. Les draps s'embraseront. Tu te réveilleras aveuglée par le spectacle des flammes. Je suppose que ta chevelure va prendre feu d'un coup et qu'ainsi ta mort sera rapide. Je te le souhaite en tout cas. Quant à moi, j'espère être suffisamment lâche pour rester et mourir près de toi. Puisqu'il y a un septième ciel - tu m'as maintes fois prouvé qu'il existait -, il doit bien y avoir un septième enfer pour les gens comme nous. J'espère t'y retrouver. J'espère et j'ai peur. Adieu et Adiable.

H.G.

PS: quelques mots encore avant que ne s'éteigne la cigarette. Je remplis mes yeux du spectacle de ta nudité. Si je pleure, c'est parce qu'ils sont trop pleins de toi. Je voudrais emmener tant de souvenirs. Pour être sûr de te reconnaître là-haut. Si je pleure, ce n'est pas seulement à cause de la fumée.

H.

Note : Autodafé (du portugais auto da fe): cérémonie au cours de laquelle les hérétiques condamnés au supplice du feu par l'Inquisition étaient solennellement conviés à faire acte de foi (auto da fe) pour mériter leur rachat dans l'autre monde.

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