Avec le Meilleur Souvenir du Comte
Le Comte avait toujours vécu là. Personne ne se souvenait de son nom. Avec le temps, il était devenu "le Comte". Il habitait un château dont le nom était enfoui sous la mousse et le lierre oublieux. C'était, pour les gens du village, "le château du Comte".
Le vingtième siècle s'achevait sans que le Comte et son manoir semblent s'en apercevoir. Le Comte était presque aussi vieux que son château. Il avait dépassé de beaucoup l'âge où raisonnablement l'on meurt mais ses traits s'étaient définitivement figés aux confins de la maturité et de la sagesse. De là à penser qu'il était immortel, il n'y avait qu'un pas que seule la peur de trébucher sur les marches de la raison retenait de franchir.
Pourtant, si le Comte avait cessé de vieillir, son château, lui, poursuivait son inexorable déchéance. Le toit était depuis longtemps couleur de ciel. Au long des siècles, pluies et vents avaient battu les murs jusqu'à la flétrissure et les mauvaises herbes avaient cancérisé les somptueux jardins à la française.
Sur ces lieux usés, le Comte organisait chaque année un gigantesque banquet auquel étaient conviés tous les habitants du village. Ainsi, le premier dimanche de mai, la bourgade se vidait de ses habitants. Personne ne voulait manquer le festin.
Seuls en étaient dispensés les mourants et les femmes dans le neuvième mois de leur grossesse ; les deux extrémités de la vie en quelque sorte.
La haute tenue de la carte n'était pas le seul attrait du banquet car, outre le repas, le Comte remettait à chaque convive une pièce d'un franc.
- Un franc ? s'exclamaient les étrangers à qui l'on racontait cela. C'est pour un malheureux franc que vous accourez comme des chiens affamés à la botte de votre Comte.
- Un franc, oui, ricanaient d'un air entendu les gens du village.
Il se trouvait généralement une bonne âme pour déniaiser l'innocent. Il ouvrait son portefeuille et sortait une rondelle dorée au contour irrégulier. La tenant entre le pouce et l'index, il la mettait devant le visage surpris de son interlocuteur qui, fronçant les sourcils, demandait :
- Quel genre de franc, c'est ? On dirait un vieux jaunet...
Et s'il faisait mine d'avancer la main pour mieux l'examiner, le possesseur du franc le dissimulait aussitôt à l'intérieur de sa paume et le poing serré dissuadait l'autre de réclamer plus de détails.
- C'est la première pièce à avoir porté le nom de franc. Ça date du quatorzième siècle, je crois. Ça s'appelle un "franc à cheval" parce qu'il représente un homme en armure monté sur un cheval et brandissant une épée.
L'étranger s'étonnait :
- Et votre Comte en donne une chaque année à chacun de vous ? Il doit être immensément riche. Vous êtes sûrs que ce sont des pièces authentiques ? Que votre Comte n'est pas un faussaire qui...
Les gens du lieu n'aimaient pas qu'on mît en doute l'honnêteté de leur étrange bienfaiteur. Celui qui posait trop de questions se voyait, dans le meilleur des cas, fermer la porte au nez et, s'il insistait un peu trop, il s'entendait menacer de représailles coup-de-pied-au-culturelles.
D'ailleurs, ils avaient fait expertiser leurs pièces et le numismate leur avait garanti l'authenticité des monnaies. Ils avaient beau avoir confiance dans le Comte, ils ne voulaient pas non plus être pris pour des gogos. Dans les campagnes, la confiance aveugle s'accompagne de certaines précautions.
Cette année-là comme les précédentes, les habitants trouvèrent dans leur boîte à lettres une carte de visite marquée aux armes du Comte qui les conviait à son banquet, selon ses termes, "en le prime jour du Seigneur du mois de Marie". Chaque carte était manuscrite. La graphie était celle d'une plume d'oie. Le Comte semblait définitivement enfermé dans son passé. Il aurait regardé d'un air étrange quiconque lui aurait suggéré de faire un mailing en fusionnant son fichier d'adresses provenant d'une base de données avec une lettre-type par l'intermédiaire d'un traitement de textes. L'idée ne serait, en fait, venue à personne pour la simple raison que personne, jamais, ne s'adressait au Comte.
S'il dédaignait les progrès en matière de bureautique, le Comte ne semblait pas plus s'intéresser aux services publics. Il ne s'en remettait pas aux postes pour distribuer son courrier. Cela faisait partie des mystères qui entouraient le Comte : comment s'y prenait-il pour que tous les bristols parviennent le même jour chez tous ses invités.
- Il est aussi fort que le père Noël, raillait quelqu'un.
Immédiatement des murmures de réprobation déferlaient sur le moqueur qui ravalait l'écume de ses mots. Les mystères n'ont d'intérêt que s'ils demeurent mystérieux. Pas plus que l'origine du trésor, la distribution des cartons, l'âge du Comte ou la façon dont il se débrouillait pour dresser une table de plus de mille couverts sans l'aide d'un serviteur, ne posaient problèmes aux habitants du village.
Par ailleurs, le Comte semblait avoir le ciel avec lui. De mémoire de villageois, on ne se souvenait pas qu'il ait plu une seule fois le premier dimanche de mai. Cela, on avait choisi de l'attribuer au hasard. Les tables étaient dressées dans le parc au pied du donjon aux pignons avachis. La population s'étant accrue, c'était maintenant une dizaine de tables parallèles flanquées de bancs interminables qui, recouvertes d'un drap blanc, attendaient les convives.
Le Comte ne prenait pas place parmi les villageois. Vêtu à la mode du XVIIème siècle, d'une jaquette richement brodée, de hauts-de-chausses étroits et bas de soie, d'une perruque talquée, portant à la main une canne au pommeau d'argent ciselé sur lequel était sertie une émeraude, il s'installait sur le perron de son château sur une cathèdre majestueuse et présidait en silence au banquet.
Il était de coutume que tous les habitants se réunissent à l'entrée de la propriété et ne se présentent devant le Comte qu'au grand complet. Commençait alors la longue procession. Le Comte était debout devant son siège. Chacun le saluait. Il accueillait chacun en le saluant par son nom. Il les connaissait, semblait-il, de toute éternité et se souvenait de chacun. Il connaissait même le prénom des enfants de l'année qui, pourtant, ne lui avaient pas été présenté.
Les tables se remplissaient dans l'ordre d'arrivée des convives. Une fois que chacun était placé, le Comte tapait sur le sol avec sa canne et le festin pouvait commencer. Les adultes se servaient un apéritif à base de vin cuit et les enfants avaient droit à une orangeade. Le doyen du village se levait et portait un toast à son hôte. Le Comte répondait par une inclinaison de tête bienveillante.
Sur chacune des assiettes de fine porcelaine arborant le blason du Comte, était posée, précieusement pliée, une serviette en dentelle de Venise au travers de laquelle brillait l'écu d'or.
Le repas était prêt. D'immenses cloches de vermeil recouvraient des pièces de gibiers qu'aucun chasseur n'avait tué, garnies de fruits que personne n'avait cueillis et de légumes que personne n'avait fait pousser. Tout cela était évidemment à la chaleur souhaitable. Le banquet se déroulait ainsi depuis des temps immémoriaux. Le vin aidant et l'après-midi s'avançant, l'ambiance se réchauffait. Le soleil tiède de début mai assurait un confort suffisant. Les festoyeurs oubliaient la présence de leur hôte et s'abandonnaient progressivement à toutes sortes de jeux et de rires.
Comme chaque année, tout le monde était venu. Ris et ripailles allaient bon train. Les enfants avaient profité de l'inattention de leurs parents pour déserter la table et gambader dans le parc.
Assis sur son trône, le Comte regardait la scène avec la lassitude d'un spectacle vu des dizaines de fois. Derrière lui, se dressait la majestueuse ruine d'un noble passé. Les murs n'étaient que des façades qui ne protégeaient rien. Les fenêtres étaient des plaies ouvertes au travers desquelles le soleil saignait parfois. S'ils semblaient issus de la même époque, le château et le Comte n'avaient pas vieilli au même rythme.
Une jeune fille s'approcha de l'homme. Elle avait sur les bras un plateau chargé de vin et de nourriture.
- J'ai pensé que... bredouilla-t-elle.
Le Comte la regarda avec attention. Son visage demeurait fermé. La jeune fille en ressentit un malaise. Ça n'était pas l'usage de se présenter devant le Comte et de lui offrir de partager le repas.
- Que me voulez-vous, Raphaëlle ? demanda-t-il.
- J'ai pensé que... peut-être vous aviez faim, vous aussi.
Le Comte esquissa un sourire équivoque. Il répéta :
- Faim... faim... ou soif... peut-être...
Puis il porta sa canne à son menton. L'émeraude renvoyait sa lumière verte sur le visage de l'homme.
- Non, déclara-t-il abruptement. Ni faim, ni soif, tout au moins pas dans le sens où vous l'entendez. Mais... vous-même... avez-vous apprécié ce repas ?
- Oh oui, bien sûr... C'était succulent, comme d'habitude.
- Comme d'habitude, répéta le comte d'une voix monocorde. Comme d'habitude... c'est votre dix-neuvième banquet, n'est-ce pas Raphaëlle ?
- Oui, monsieur le Comte, j'aurais vingt ans au mois de septembre, c'est donc bien la dix-neuvième fois que je viens.
Elle crut bon de rajouter :
- Et c'est toujours aussi bon... je ne sais pas comment vous faites.
- Mais je ne fais rien...
La fille prit cela pour une politesse.
- Vous êtes trop modeste et trop bon...
- Trop bon ? J'imagine que l'on puisse être bon ou très bon, voire mauvais... mais expliquez-moi comment on peut être trop bon ?
- C'est que... je ne sais pas... vous nous offrez chaque année ce repas et cette pièce d'or alors que vous ne nous devez rien et que nous ne vous donnons rien en échange.
- C'est donc cela être trop bon ? conclut le Comte avec un soupçon d'ironie désabusée. Alors peut-être ne suis-je pas trop bon.
Raphaëlle fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas ce que voulait dire le Comte. Elle ne savait pas si elle devait attribuer cette incompréhension à sa jeunesse ou au trop grand âge du Comte. Elle posa son plateau sur le sol, grappilla quelques fruits secs et, réalisant qu'elle était en train de piocher dans le plat destiné au Comte, s'arrêta en rougissant.
- Les gens se demandent, au village...
- Oui ? Que se demandent-ils ? Et vous ? Que vous demandez-vous ?
- Je ne sais pas... On dirait que vous avez toujours été là. Les plus vieux eux-mêmes se souviennent d'avoir assisté à vos repas alors qu'ils n'étaient que des enfants et, paraît-il, vous aviez déjà la même allure.
- Je suis indémodable, fit le Comte en souriant d'un air affable.
- Et ce trésor inépuisable ?...
- Qui vous dit qu'il le soit ? Connaissez-vous l'origine de cette monnaie ?
Raphaëlle fit non de la tête.
- Franc vient d'un vieux mot qui signifiait libre. Cette monnaie a été battue la première fois pour payer la rançon de Jean le bon à édouard III d'Angleterre en 1360. C'est un peu de liberté que j'achète.
- Mais... à qui l'achetez-vous ?
Qu'aurait-elle compris s'il lui avait dit qu'il achetait du temps ? Qu'il payait son immortalité en vendant chaque année son souvenir à la mémoire du village ?
Le Comte posa sa main sur la joue de Raphaëlle et, avec beaucoup de tendresse dans la voix, lui déclara doucement :
- Il y a des jours, comme aujourd'hui, par exemple, où j'ai vraiment l'impression de faire une bonne affaire.
Il se leva, sans attendre que ses invités soient partis, et rentra dans le château. Raphaëlle le regarda s'éloigner puis, après une longue hésitation, décida de le rejoindre. Elle courut, franchit la porte et ne trouva, derrière la façade, rien d'autre qu'une forêt coupée par une laie au bout de laquelle le soleil de mai tombait. Le Comte avait disparu. Sur le disque d'or aveuglant, elle crut distinguer la silhouette d'un cavalier qui brandissait une épée comme sur la pièce d'or que le Comte remettait chaque année à ses invités.
Le trésor durerait aussi longtemps que le soleil se coucherait dans l'alignement de l'allée, le premier dimanche de mai.