Bibliophagie

De ma chambre, située au dix-septième étage, je pouvais voir, au-delà de la ville, la crête vert de gris d'un horizon forestier. Entre moi et lui, quelques kilomètres de toits, patchwork de tuiles et d'ardoises sales. Derrière la ville, s'étendait une lande où je ne me m'étais jamais aventuré. Je ne me souvenais même plus être jamais sorti de mon repaire avant ce soir-là.

Je venais d'ôter mon pull-over. Ensuite, si tout allait bien, j'avais prévu d'ôter ma chemise ; plus tard, le reste. Dans les livres, ils disaient que les vertébrés avaient leurs propres phanères pour se protéger du froid et de l'eau : des écailles, des plumes ou des poils, selon les classes. D'après mes observations, j'appartenais à la classe des mammifères. En effet, ma peau était parsemée de poils et, si je ne rasais pas, mon menton et mes joues se couvraient de piquants comme les hérissons. Par ailleurs, dix de mes extrémités étaient porteuses de petites plaques cornées qui s'allongeaient avec le temps et se cassaient dès qu'elles atteignaient une longueur gênante. Les livres parlaient de griffes ou d'ongles.

Dans les livres, il était question d'animaux mâles et femelles. D'après ce qu'ils disaient, j'appartiendrais plutôt au genre mâle mais je n'avais jamais vu de femelle pour comparer. Peut-être en avais-je vu sans le savoir... Comment en être sûr ?

Le soleil descendait lentement, en oblique. Je fis le pari qu'il disparaîtrait derrière la troisième tour à droite à partir de la maison aux volets bleus. Si j'emportais ce pari, je m'autoriserais... un verre d'alcool. Les livres citaient le cas d'ours (des mammifères plantigrades, comme moi) que l'on aurait retrouvés complètement saoul après avoir grappillé des raisins sauvages. Par ailleurs, l'alcool dilue l'encre des livres et permet de faire passer les lectures indigestes.

Pour l'instant, le soleil n'était pas encore à la verticale de la maison aux yeux bleus. Ça me laissait encore pas mal de temps. Ça me laissait le temps d'avoir soif ! Machinalement, je regardais mon poignet. Il portait encore la trace claire de la montre que j'avais retirée le matin. Il devait être aux environs de... peu importait ! Le temps n'avait pas besoin d'être chronométré, il allait toujours à la même vitesse ; en dépit des réserves émises par un certain Einstein, lui-même mammifère plantigrade au crâne dégarni et à la langue pendante dont les livres parlaient en termes élogieux.

Etait-ce parce que le ciel commençait à saigner que l'appétit me vint ? L'horizon brillait à la façon d'un feu de bois. Il étincelait les carreaux des immeubles alentour, leur donnant la couleur des tranches dorées des livres précieux.

Chez moi, il y avait des livres, beaucoup de livres et il me semblait qu'ils avaient, de tout temps, constituer mon unique nourriture. Dans l'un d'eux, on parlait d'êtres vivants qui entraient en diapause pendant la mauvaise saison ; celle où les fruits ne poussaient pas et où le gibier était rare. Car d'après les livres, j'étais omnivore. J'avais dévoré tous les livres au moins une fois et une nouvelle fringale me prenait. Je voulais m'essayer à d'autres nourritures. Mais comment savoir quand je devrais quitter mon antre et me mettre à chasser ?

Je ne savais dire à quand remontait le début de mon hiver ; il me semblait n'avoir jamais commencé. J'avais assez peu dormi pendant mon hibernation et mes réserves de lecture s'étaient épuisées au rythme de mes insomnies. Certains de mes livres étaient si vieux qu'un fin duvet verdâtre les recouvrait. Les livres parlaient de moisissure ou de champignons microscopiques, voire d'insectes ou de souris qui les rongeaient. Mais... qu'est-ce que ces animaux primitifs pouvaient en attendre ?

L'idée que le duvet qui me recouvrait pût être de même origine que celui qui croissait sur les couvertures me paniqua. Etais-je la proie des champignons ? Afin d'en avoir le cœur net, j'arrachai un de mes cheveux et entrepris de le manger. Pour aussi rebutant que ce fût, cela ne ressemblait en rien au velours fétide de mes livres : beaucoup moins aigre. Quant à la texture : totalement différente. Alors que la moisissure du livre fondait à la façon d'une meringue mal cuite, le cheveu, lui, résistait. J'eus beau le garder en bouche durant de longues minutes, il ne se dissolvait pas. Et, lorsque je voulus l'avaler, il se rebella. Une partie était dans l'œsophage et l'autre me chatouillait la luette. Je fus pris de toussotements et, en fin de compte, je dus me forcer à vomir pour m'en débarrasser. J'avais recherché dans les livres si ce sujet (la mauvaise volonté des cheveux à se laisser gober) était traité mais je n'y avais rien trouvé. Le chapitre qui s'en approchait le plus avait rapport à l'anthropophagie et condamnait cette pratique. Il ne fallait pas manger sa propre chair ni celle de ses congénères. Ainsi j'étais rassuré : mes cheveux étaient bien partie intégrante de mon être. Leur résistance était donc une protestation inconsciente contre le cannibalisme. Mais... à quel être appartenaient alors les moisissures du livre ? Certainement un être puissant car, en guise de protestation, il m'avait obligé à passer la moitié de la journée au-dessus des toilettes, le ventre tordu par des coliques douloureuses et nauséabondes. Les livres ne donnaient pas d'explication convenables.

Je me promis de refaire l'expérience comparée mais en utilisant les moisissures d'un autre livre et un poil du bras. Si ça ne s'avérait pas concluant, il me restait la possibilité de faire le test sur un livre dont les pages étaient auréolées de rousseurs inquiétantes. En ce qui concernait mes poils, je possédais bon nombre d'échantillons d'origine variée.

Le soleil passait au-dessus du deuxième immeuble et, déjà, l'horizon avait grignoté un morceau du disque flamboyant. "Il aura du mal à atteindre le troisième" songeais-je avec regret car j'aurais volontiers bu une gorgée de cet alcool qui torture si agréablement mon palais et cotonne mon système nerveux central.

Je m'étais approché de la fenêtre et regardais, loin en dessous de moi, les va-et-vient d'êtres vivants dont la silhouette n'était pas très dissemblable de celle que répétait mon miroir. Se pouvait-il que nous appartenions à la même espèce ? Ou même que nous soyons cousins ? Si je m'en référais au livre, le fait que nous ayons la même niche écologique ne signifiait pas que nous soyons congénères. Le gnou et le zèbre vivaient ensemble en grands troupeaux mêlés et l'on n'avait jamais vu un gnou saillissant un zèbre. Or, d'après les livres, "deux êtres vivants appartiennent à une même espèce si et seulement si ils peuvent s'interféconder et que le fruit de leur union n'est pas un hybride stérile (ex. : mulet, tigron etc...)" Je ne savais pas ce qu'était un hybride car je n'avais pas goûté ce sujet mais ce que je savais, c'est que je ne m'étais jamais interfécondé ! Comme disait les livres.

D'ailleurs, à y bien regarder, il n'y avait guère plus de ressemblances entre deux de ces bipèdes qu'entre l'un d'eux et moi : leur taille, les traits de leur visage, la couleur de leur derme ou encore celle de la fourrure de leur crâne variait d'un individu à l'autre, rendant chacun d'eux unique. De plus, je n'avais jamais eu avec eux de rapport d'ordre copulatif. Et quand bien même ! S'il avait fallu attendre de savoir si ce rapport allait déboucher sur une fécondation (neuf mois selon le livre) puis attendre de savoir si l'hybride était fécondable... Comment jamais savoir si j'appartenais à "leur" espèce ? Je n'en aurais jamais eu la patience ! Et, à vrai dire, cela ne me préoccupait guère. J'avais faim.

Le soleil avait disparu avant d'avoir passé complètement l'arête du troisième immeuble. Comme plus des trois-quarts avaient atteint la limite que je m'étais fixée, je ne m'autorisais que les trois-quarts d'un verre.

Il ne faisait pas encore nuit mais le beau ciel gris de la ville s'encrait d'une teinte violacée qui fondait en orange là où le soleil avait glissé.

Je venais de regarder dans les livres avec attention mais je n'y trouvais pas de réponse satisfaisante à ma question : comment l'être vivant décrétait-il que son hibernation était terminée.

J'avais faim.

Le verre d'alcool - ma récompense - était presque vide. J'attendis que le liquide collé au parois retombe au fond. Cela me fit une dernière gorgée. J'avais faim. J'avais envie de quitter cet appartement dont je connaissais toutes les substances nutritives.

Un rot sonore ramena des relents de moisissure. Je vidai mon verre dans ma bouche, pensant que le goût de l'alcool l'emporterait mais il se conjugua avec la duxelle de levure en un bouquet d'écœurance qui me fit courir vers les toilettes pour... mais pourquoi là-bas plus qu'ailleurs ? Je stoppai net au milieu du couloir et libérai ma nausée dans un hoquet pénible. Plusieurs spasmes me secouèrent encore. La tête me tournait. Appuyé contre le mur, je contemplais sous moi la flaque qui s'étalait et grandissait à chaque contraction de mon estomac.

Que le cheveu ait refusé de se laisser ingérer, je pouvais le comprendre, et même l'admettre mais... quel lien génétique y avait-il entre moi et la moisissure ? Ce n'était pas un acte de cannibalisme !

Je fis un pas en arrière lorsque la tiédeur liquide arriva au contact de mon pied nu.

Pourquoi étais-je nu de la tête et des pieds et non pas de la tête aux pieds ? Pourquoi attendre le lendemain pour me débarrasser de la chemise et attendre après-demain pour le pantalon ?

Dans une hâte qui tenait de la frénésie, je m'extrayais de mes habits. Je faisais vite comme si, à ce moment-là, je me sentais vulnérable. Dans les livres, il y avait un mot pour cela : la mue. Elle ne concernait pas les mammifères à ce qu'il me souvenait mais plutôt les crustacés, les insectes ou, pour les vertébrés, les reptiles. Je n'avais rien d'un serpent et surtout pas l'envie de ramper dans cette...

J'abandonnai en tas mes vêtements comme s'il s'était agi d'une exuvie périmée. En ce qui concernait les mammifères velus, les livres mentionnaient le pelage d'été et le pelage d'hiver, c'était tout. A regarder mon corps, et sa faible densité capillaire, je supposai que je devais avoir fait mon poil d'été. Alors...

Alors c'est que je devais être au sortir de l'hibernation !

J'allais enfin quitter ma tanière, aller... peu importait où... cueillir des fruits, ramasser des racines et même, avec un peu de chance, chasser.

Je revins vers la bouteille d'alcool et, après l'avoir toisée, j'en enfilai un long trait qui cautérisa mon œsophage meurtri par la bile acide et m'arracha une longue plainte. De rage contre la douleur, je projetai la bouteille sur le mur. Elle explosa comme un coup de feu et une grenaille de verre se dispersa dans la pièce. La nuit n'était pas encore totalement installée mais ces éclats de verre scintillaient comme des étoiles d'un ciel qui n'appartenait qu'à moi.

Le vent du crépuscule courait à travers l'appartement. Il était froid mais je le trouvais vivifiant. Il cinglait ma peau nue à la manière d'un fouet caressant.

Les premiers éclats de verre s'allumaient dans le ciel. Ce soir-là, la lune n'était pas là pour masquer les yeux infinis de l'univers. Faim.

J'attendis longtemps le silence. Dehors, on n'entendait plus que quelques bruits isolés. Je me décidai à sortir. Au moment de franchir la porte, je sentis, au creux de mon bas-ventre, une irrésistible poussée et, me retournant vers l'appartement que j'allais quitter, j'abandonnais un long jet d'urine. Libre, sans que ma main ne le guide, mon appareil uro-génital externe traça un arc de cercle humide sur l'herbe rase de la moquette brune. J'avais lu ça aussi dans les livres ; cette façon de marquer son domaine était caractéristique de certains mammifères. Je pris une profonde inspiration, autant pour me donner du courage que pour m'imprégner de l'odeur de mon territoire.

Dix-sept étages plus bas, je sortis de l'ascenseur et me trouvai nez à nez avec un être vivant. Il était accompagné d'un autre, plus petit, qu'il tenait par la main. Le premier poussa un cri de révolte, posa sa main sur les yeux de l'être inférieur.

- C'est scandaleux ! hurla-t-il d'une voix qui raya mes tympans.

Et, après que son regard eût fait plusieurs aller-retours entre ma face et mon appareil uro-génital, il tourna le dos et emmena l'autre très loin de moi, presque en courant. Le plus petit semblait protester et émettait des cris désagréables à l'oreille. Ils s'étaient aventurés sur mon territoire et ils ne se sentaient pas donc pas suffisamment en confiance pour m'affronter. Ainsi donc j'étais chez moi ici aussi. Pourtant, je n'avais aucunement envie d'uriner ! Je pris ma verge dans la main et, voyant une infime gouttelette se former à son extrémité, je m'approchai du mur et m'essuyai en me frottant au papier peint. Je me mis ensuite à genoux devant la minuscule auréole sombre et humai, à grands coups de narines, mon empreinte.

Dehors le sol était dur. Il brûlait la peau fragile de mes pieds et m'obligeait à avancer avec précaution. J'étais seul. Dans les immeubles autour de moi, des carrés de lumière se dessinaient et j'apercevais, au travers des rideaux, des silhouettes animales. Je les avais maintes fois observées depuis les fenêtres de mon propre appartement mais, à ce moment-ci, je me sentis vulnérable. Si je n'avais pas eu si faim, je crois que je serais retourné chez moi.

Faim.

Mais quoi manger ? Je m'approchai d'un buisson dont le livre m'avait appris l'essence végétale et en arrachai une feuille. Je la portai à hauteur de mon nez, reniflai avec insistance, dans l'espoir d'y déceler un message mais... rien. Le végétal ne m'adressa aucun signal qui m'eût permis de déterminer s'il était comestible. Du bout des dents, je cisaillai l'extrémité de la feuille et la sève se répandit sur ma langue. Elle était forte et brûlante. Moins que l'alcool. Beaucoup moins agréable aussi. J'expulsai ce morceau de feuille et, sollicitant avec insistance mes glandes salivaires, je crachai et recrachai jusqu'à ce que le goût du suc exécrable disparût. Cela n'avait rien à voir avec la feuille d'un livre ; fût-il moisi.

- Un exhibitionniste ! cria une voix rauque derrière moi.

Je me retournai, aperçus un être dont la morphologie m'était familière.

- Dégage d'ici ou j'appelle les flics !

Je comprenais son langage bien que je ne comprenne pas son attitude à mon égard. J'aurais aimé m'entretenir avec lui mais il se fit menaçant et commença à s'approcher. Lorsque je ressentis qu'il avait atteint ce que les livres appelaient "seuil de limite de fuite", je fus soumis à une pulsion incontrôlable qui m'obligea à déguerpir. Je courus jusqu'à ce que le sang fasse plus de bruit dans les veines de mes tempes que mes pas sur le sol.

J'avais dû pénétrer sur le territoire du type et l'expérience malheureuse de la feuille m'avait empêché de détecter ses signaux odorants.

Je me laissai tomber sur le sol. J'avais les pieds en sang et mes poumons cherchaient à avaler plus d'air qu'ils ne pouvaient en traiter. Un liquide glacé coulait le long de mes tempes. Ce devait être la fameuse sueur dont parlait les livres, dont le rôle était de réguler la température des animaux à sang chaud. J'appartenais donc bien à cette catégorie de vertébrés supérieurs. Probablement même étais-je un humain et, quoi que cela demande confirmation, les trois autres bipèdes que j'avais croisés devaient également en être. Les deux premiers m'avaient fui et le troisième m'avait chassé. Que ce fût ou non pour des contingences territoriales, l'être humain semblait bien peu aimable pour un animal que les livres présentaient comme "ne pouvant vivre qu'en société".

J'étais immobile depuis un certain temps lorsque je sentis une présence près de moi. J'essayais de ne pas faire plus de bruit qu'une pierre. J'avais trop faim pour avoir peur. J'atteignais un degré d'extrême immobilité et d'extrême vigilance. Lorsque la "présence" ne fut plus qu'à quelques centimètres de moi, je me détendis, gueule ouverte. Mes dents se plantèrent dans un pelage doux et soyeux dont la consistance n'était pas sans rappeler celle de mes cheveux. Il s'agissait pourtant d'un animal assez différent de ceux que je soupçonnais d'appartenir à mon espèce. J'avais mordu au ventre et les quatre pattes de l'animal poussaient de toutes leurs griffes sur mon visage, mon cou et mes épaules. La douleur l'emporta sur la faim et je laissai partir l'animal gémissant. Je me débarrassai avec peine des poils qui se collaient à mes lèvres et s'insinuaient entre mes dents.

Je passai la main sur mon visage en feu et constatai que mes paumes étaient enduites d'une sorte d'huile rouge. Le sang ? Je donnais quelques coups de langue et cela me sembla bon. Je léchai avec application et délectation mes mains rougies. Je fouillai, de la pointe de la langue, le moindre interstice de peau pour y dénicher la plus infime hématie. Je passai plusieurs fois la main sur mon visage afin de récupérer un peu de cette manne. Mais la source se tarit vite et me laissa un goût de livre auquel il manquerait des pages. Il ne me resta bientôt plus que le souvenir de cette lapée imprévue et une interrogation : pourquoi mon sang n'avait-il pas protesté alors que mon cheveu s'était refusé ? N'y avait-il pas cannibalisme lorsqu'on suçait son propre sang ? J'eus la réponse à cette question quelques minutes plus tard.

Je m'étais relevé et, faisant quelques pas, j'avais aperçu une ombre immobile sur le sol. Grâce à la faible lumière que répandaient les immeubles voisins, je reconnus l'être que j'avais mordu. Aussitôt, je m'arrêtai. Il ne me remarqua pas tout de suite. Il était bizarrement posturé. Assis sur son derrière, sa patte postérieure pointait vers le ciel et sa tête était contre son ventre. Je compris alors que, tout comme moi, il léchait le sang de sa blessure. A en juger par les longs coups de langues qu'il donnait, son plaisir devait être intense. J'en déduisis que le sang n'était pas soumis au tabou du cannibalisme. Puis il me vit. Sa tête s'immobilisa. Ses yeux s'arrondirent jusqu'à devenir deux pleines lunes. Et il détala. Il ressemblait aux félins reproduits en photo dans les livres. D'après la taille, il ne devait s'agir que d'un chat ; au mieux, d'un ocelot mais, à coup sûr, pas d'un tigre, à cause de l'absence de rayures.

Mes premiers contacts avec des êtres vivants s'étant mal passés, je décidai de me montrer discret.

A plusieurs reprises, je reconnus des présumés humains mais je me gardai bien d'en approcher. J'observai leurs allées et venues dont je ne comprenais pas le sens. S'agissait-il de danses rituelles ? S'il en avait été ainsi, d'instinct, j'en aurais perçu la signification. Or, rien ne se déclenchait en moi.

Indiquaient-ils, à la façon des abeilles, la direction et la distance d'un lieu riche en nourriture ? J'avoue que cela m'aurait plu de le savoir car la faim se faisait une compagne de plus en plus insupportable. Elle me tenaillait comme un vieux clou au bord de l'arrachement.

S'agissait-il d'une parade nuptiale ou d'une quelconque danse de séduction ? Pour le savoir, il aurait déjà fallu que je distingue le mâle de la femelle ! D'autre part, en cette heure avancée de la nuit, ils étaient trop peu nombreux pour que je puisse mener une étude sérieuse et obtenir des résultats significatifs. Ceux que je voyais, allaient, d'un pas rapide, d'un immeuble jusqu'à une petite boîte dans laquelle ils s'enfermaient et disparaissaient bruyamment. Certes, ce n'était pas la première fois que je voyais des automobiles mais, du haut de mon dix-septième étage, l'odeur et le bruit me parvenaient très atténués. Je les voyais se déplacer le long des bandes grises en contrebas et leur vitesse était moins impressionnante qu'ici, à leur niveau. Comme le félin de tout à l'heure, dès la nuit tombée, les automobiles allumaient deux grands yeux ronds qui redessinaient le paysage effacé par la nuit.

Est-ce que les voitures saignaient ? Et est-ce que leur sang était comestible ? J'avais un doute car on ne parlait pas des automobiles et des animaux dans les mêmes chapitres des livres ; on n'en parlait pas non plus dans les livres traitant des végétaux dont le suc est si amer.

Je m'approchai d'une voiture dont j'avais vu descendre un être humain. La voiture ne bougeait plus. Elle était aussi inerte que moi lorsque j'attendais que le chat s'approche. La voiture allait-elle bondir vers moi et me mordre le ventre ? Si j'appartenais à la même espèce que l'être qui en était sorti, il n'y avait aucune raison que l'automobile soit plus agressive envers moi qu'envers lui, donc j'approchai, serein.

Je la caressai. Elle était chaude ; surtout la tête. Le reste du corps était froid à l'exception de ses jambes rondes et noires qui dégageaient une certaine tiédeur. Appartenait-elle aux "sang chaud" ? Elle semblait imperméable à ma présence et me laissait la toucher, l'inspecter ou même lui parler, sans manifester le moindre mouvement. Il n'y avait qu'un être humain pour réussir à domestiquer un autre être avec une telle efficacité. Son degré de soumission irait-il jusqu'à me laisser goûter à son sang ? Je m'allongeai près d'elle et glissai ma main contre son ventre. Hélas, elle était pourvue d'une carapace dont je ne trouvai pas la faille. C'était cette cuirasse qui lui permettait une si absolue sérénité. J'étais déçu. Je n'avais rien à attendre de la voiture. Je la laissai donc là et repris mon errance affamée.

Mes pieds nus s'étaient insensibilisés au fur et à mesure de ma randonnée et la froidure ne transperçait pas mon cuir au poil rare. Depuis que j'avais quitté mon appartement, je n'avais plus ressenti le besoin de laisser mon empreinte. C'était étrange : je me promenais au milieu de territoires d'autres humains sans ressentir leur présence ni avoir le besoin de signaler mon passage.

Un peu plus loin, je trouvai une voiture dont un bras était écarté. C'était sa façon d'inviter les gens à entrer dans son ventre. Je regardai autour de moi. J'étais seul. C'était bien à moi que ce geste s'adressait. Je répondis favorablement à l'invite et m'introduisis. Je me sentais étranger à l'intérieur de cette carapace. J'avais lu ça aussi. C'était dans la partie consacrée aux crustacés : le pagure ou Bernard l'hermite s'introduit dans la coquille vide d'un mollusque pour protéger son corps à la carapace molle. Je n'étais pas un crustacé mais la voiture était-elle le mollusque de l'homme ? En tout cas, il s'en servait pour se déplacer, à ce que j'en savais. La voiture était endormie et j'eus beau lui parler, la secouer, rien ne la réveilla. Je la quittai donc à regrets. Toujours aussi affamé.

Je tombai ensuite sur un groupe d'individus. Je cherchai à me dissimuler mais l'un d'eux me remarqua et hurla :

- Hep les mecs ! Visez le mec à poil !

Mécapoil ? Voulaient-ils me viser pour me tuer ? Je détalai bien que les individus n'aient pas encore atteint mon seuil de fuite. J'entendis leurs cris derrière moi. Ils avaient l'air joyeux. Ils ne cherchèrent pas à me rattraper.

Mécapoil ? Pourquoi m'avaient-ils surnommé ainsi ? Me connaissaient-ils ? C'était absurde ! Je n'étais pas sorti de chez moi depuis... avant l'hibernation et je ne me souvenais pas les avoir jamais vus mais... peut-être m'avaient-ils pris pour un individu dont ils avaient vu la description dans un livre. Un livre à eux, évidemment.

La nuit commençait à être moins noire. J'étais loin de chez moi et j'avais toujours aussi faim. Dans la rue où je marchais, je remarquai que le nombre de voitures augmentait. Elles étaient toutes accompagnées par des humains. Souvent, elles ralentissaient en approchant de moi. Les gens criaient, m'insultaient, vociféraient puis leur coquille de mollusque les emportait loin en grondant. Je ne me sentais pas à l'aise dans cet univers. Mes livres me manquaient.

J'accélérai ma marche ; pressé d'aller nulle part.

Un animal vint vers moi. Ça n'était pas un chat. Ça ressemblait à un loup mais en beaucoup plus petit. Comme je m'étais arrêté, il commença à me lécher les pieds.

"Le foutu animal !" songeai-je. "Il me goûte."

Je ne lui laissai pas le temps de se faire une opinion. Je le pris dans mes bras. Il passa sa langue sur mon visage puis émit un couinement ridicule lorsque sa trachée artère craqua entre mes mâchoires. Il eut quelques spasmes puis se détendit définitivement. J'avais compris la technique. Il ne fallait pas planter les dents mais simplement serrer très fort. Ensuite seulement, on pouvait découper la peau avec les dents. Mais pas pour la manger ! La peau et les poils devaient être mis de côté.

Ensuite, je plongeai les doigts dans la plaie fumante et les léchai avec plaisir. Parfois, j'en retirais un morceau plus consistant. Je le mâchais et l'ingurgitais. Je marchais avec le petit loup serré contre moi, piochant dans ses entrailles au hasard de ma faim. Sa langue pendait à l'extérieur de sa bouche. On disait les langues mortes plus raffinées que les vivantes et j'avais là une occasion de le vérifier. Malgré mes efforts, je ne pus l'arracher avec les doigts. C'était un véritable caoutchouc qui se ratatinait dès que l'on tirait dessus !

Alors, je me suis approché de sa gueule, comme si je voulais l'embrasser et j'ai croqué d'un coup net. Elle n'avait pas la même texture que les autres morceaux auxquels j'avais goûté. Elle fuyait sous la dent et je ne parvenais pas à la fragmenter en boulettes assez petites pour l'ingurgiter sans risquer de m'étouffer. Pourtant, ce n'était pas désagréable. Elle rendait un jus au parfum savoureux. Je la mâchonnai longuement jusqu'à ce que le bouquet s'estompe puis la recrachai au pied d'un mur et extirpai du ventre de la bête une pleine main débordante d'appétissants viscères que je bâfrai d'un coup. Ma bouche s'avéra insuffisante et je dus me battre pour faire rentrer le tout. Je barbouillai mon visage de vermeil tiédissant, laissant échapper par mes commissures une grande dégoulinure rouge et jaune qui ruissela le long de mon ventre jusqu'aux cuisses. Puis je pris une grande respiration. J'étais rassasié. J'abandonnai là le petit loup dont la chair commençait à refroidir.

J'avais déjà fait quelques pas quand je ressentis l'impérieuse nécessité de me retourner. Je revins au-dessus de la dépouille, me positionnai bien à sa verticale et, en me concentrant, je parvins à lâcher un trait d'urine. Je n'avais pas bu depuis longtemps et la marre qui se forma autour du cadavre était brune. J'avisai un peu plus loin une flaque d'eau près du chemin gris des voitures. Je vins m'y accroupir mais j'avais à peine bu deux gorgées qu'une voiture se mit à crier. Elle passa si près de moi que le courant d'air me fit vaciller. Etais-je venu m'abreuver à un marigot qui lui était réservé ? Elle s'arrêta quelques mètres plus loin, toujours en hurlant. Elle écarta un bras et un individu en sortit, le visage cramoisi de colère. Il commença à hurler puis s'arrêta net.

- Mais... mais vous êtes nu !

L'individu ouvrit des yeux ronds comme ceux de sa voiture. Laquelle, dédaignant la scène, ne se retourna même pas.

- Et puis... tout ce sang ! Vous êtes blessé ?

- Ah non, ça c'est le petit loup, dis-je. Mais et vous ? Vous êtes un mécapoil aussi ?

- Vous...

L'individu cherchait ses mots. Etait-ce parce que son dialecte était différent du mien ? Il n'était peut-être pas de mon espèce. J'insistai :

- Vous êtes un mécapoil ou pas ?

- Mais mon pauvre ami, vous êtes complètement ivre !

Il prononçait mal les mots.

- Livre, oui, rectifiais-je. Donc vous n'êtes pas un mécapoil. Appartenons-nous à des espèces commensales, voire symbiotiques ?

L'individu se mit à rire ! A la différence de ceux que j'avais vus jusqu'ici, celui-là ne me fuyait ni ne se montrait agressif.

- Ah ah ah... non, pas du tout ! A moins que vous ne considériez que l'homme et la femme soient des espèces rivales. Ah ah ah...

Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire mais je l'accompagnais dans son rire. Les livres disaient que mimer le comportement d'un autre animal permettait parfois de se faire accepter par lui.

- Allez venez, je vous emmène.

La peur dut se lire sur mon visage car l'être rajouta aussitôt.

- Ne craignez rien, je suis médecin. Je vais vous amener chez moi, vous prendrez une bonne douche, vous mangerez un peu, puis vous me raconterez tout ça.

- Vous raconter quoi ? Les livres ? C'est très long vous savez... Puis pour la faim, c'est trop tard, je viens de manger le loup. Je vous en aurais bien proposé un morceau mais c'est trop tard, il est froid et, en plus, je l'ai marqué pour que personne n'y touche. Tenez, il doit être juste derrière l'arbre.

L'individu me regarda avec perplexité. On aurait cru qu'il m'examinait, qu'il me disséquait à vif, comme si je lui étais étranger.

- Enfin, vous êtes bien un homme. Les médecins sont humains, non ?

- Ce sont des humains, oui. Quant à savoir s'ils sont toujours humains c'est une autre histoire...

Je comprenais chacun des mots qu'il prononçait mais je n'en saisissais pas le sens : "humain sans être humain". Que voulait-il dire ? Il reprit :

- Pour le reste, soit vous êtes mal voyant soit vous êtes un goujat car, en ce qui me concerne, je suis à la fois humain, médecin et... femme.

Ma réaction fut instantanée.

- Vous voulez dire que je pourrais vous féconder ? lâchai-je et, comme son visage se décomposait, je rajoutai : A condition, bien sûr, que je sois moi-même un mâle...

- Euh... oui... oui, bien sûr... Mais nous en reparlerons.

Elle se tourna vers sa voiture et s'adressa à elle : "ben ma vieille, on est pas rendues ! Avec un zigoto pareil..."

A mon tour j'observais sa voiture, cherchant à voir ce qu'était le "zigoto" mais je ne vis rien.

- Bon allez, venez ! fit-elle d'une voix autoritaire.

Je la suivis. En dépit de son comportement étrange, je lui faisais confiance. Elle poussa un petit cri lorsqu'elle me sentit arriver dans son dos.

- Mais non ! Pas par ici ! L'autre portière.

Comme je ne réagissais pas, elle me fit signe de contourner la voiture. J'obéis mais la voiture refusa d'écarter le bras. J'entendis la femme qui ronchonnait à l'intérieur. Elle se pencha vers le bras et força la voiture à m'accueillir. Je pris place mais la voiture ne devait pas être contente de ma présence car elle ne referma pas son bras, comme si elle attendait que je ressorte.

- Mais qu'est-ce que c'est que cet animal ?!!

Ainsi parlait-elle à sa voiture ! Avec autorité. Elle se pencha vers moi, attrapa le bras et le claqua sèchement. Elle l'avait bien matée. Avant de lui ordonner de partir, elle se tourna, à genoux sur son siège, et se mit à fouiller à l'arrière.

- Ah çà, fis-je, il y a moins à manger que dans le ventre d'un petit loup.

Elle s'arrêta, me regarda, secoua la tête de façon désespérée et reprit ses fouilles.

- Remarquez, insistai-je, au moins, on n'est pas embêté par la peau ni par les poils (comme elle s'était de nouveau interrompue au milieu d'un mouvement, j'expliquai :) Eh bien oui, étant donné qu'on est déjà à l'intérieur !

Elle se mit à parler à elle-même. Une suite de mots inintelligibles. Cette femme - puisqu'il faut appeler les choses par leur nom - n'était-elle pas un peu névrosée ?

Elle ne retira rien de comestible des entrailles de la voiture. Elle n'avait que deux morceaux de tissu. Elle me débarbouilla sommairement le visage avec le premier puis me tendit le second en disant :

- Tenez, enfilez ça !

- Mais... c'est impossible ! J'ai déjà mué hier...

Elle ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. Son regard était vide. Elle pinça la voiture à un endroit précis et le mollusque se mit tousser puis à ronronner. Elle me regarda encore puis me dit sur un ton qui me parut empreint de méfiance :

- Enfilez-le quand même. Si votre mue est récente, vous devez avoir la peau fragile.

- Ah c'est gentil à vous mais elle est solide, vous savez !

- Pourtant... les griffures sur votre visage... Et vos pieds sont à vif... Alors... s'il vous plaît...

Ses yeux prirent une drôle de couleur. Sa bouche s'élargit en une étrange mimique. Sans que je puisse l'expliquer, ce comportement m'incita à lui obéir. Non pas qu'il se fût instauré un rapport de dominant à dominé entre nous, mais une sorte de trouble m'avait gagné et je n'avais pas envie de lui être désagréable. Je me faufilai avec difficulté dans la combinaison de tissu bleu.

- C'est une salopette qu'on m'a prêté. Je suis en train de repeindre mon appartement.

- Ah oui, je comprends... Dans le livre, il est écrit que certains animaux évolués arrangent leur habitat de façon à le rendre confortable.

Elle fut agitée de quelques spasmes et ne put contenir son envie de rire. Elle posa son front sur le cercle devant elle et donna deux ou trois coups de tête. Je redoutais qu'elle ne se soit fait mal mais elle riait aux éclats. Pourtant, ses yeux étaient rouges. Conjonctivite ?

Pendant que la voiture avançait, je ne cessai de l'étudier. Elle ne pouvait résister plus de deux secondes au besoin de jeter un coup d'œil vers moi. Elle agissait de manière vive, comme si elle ne voulait pas que je m'en rende compte. Et chaque regard furtif était ponctué par une sorte de gloussement étrange. Je craignais pour la santé mentale de cette femme. Il ne me restait qu'à souhaiter que la voiture sache où nous allions.

Nous traversâmes des rues et des rues, passant de quartiers en quartiers. J'étais loin de chez moi. Mon instinct serait-il suffisant pour m'y retrouver ?

- Voilà, c'est ici, fit-elle.

Elle sortit et écarta le bras de la voiture pour me permettre de sortir.

Mes pieds étaient redevenus sensibles après être resté plusieurs minutes sans marcher.

- Vous aviez raison à propos de ma mue, fis-je. Je n'aurais pas dû quitter mon repaire avant que ma peau ne se soit convenablement reformée.

- Hé ! Vous voyez bien...

- Oui mais tant qu'à faire, c'était pas une salopette qu'il me fallait mais quelque chose pour les pieds !

- Bien sûr, admit-elle d'un ton condescendant qui m'irrita, mais je n'avais pas de mue de pied avec moi... D'ailleurs, vous qui connaissez les livres, savez-vous qu'il existe un terme scientifique pour nommer la mue de pied ? Ça s'appelle des chaussettes.

- Chaussettes, oui, bien sûr, je connais.

Je n'avais pas envie de passer pour un ignare mais je dois admettre que ce mot ne m'était pas familier.

- Certaines sont en laine, ajouta-t-elle sur un ton qui frisait la moquerie.

- Ah oui, repris-je d'un air savant, mais ce sont principalement les mues de pieds de moutons...

Qu'avais-je dit qui la troubla à ce point ? Elle se laissa tomber assise sur le sol et partit d'une nouvelle crise de rire. J'avais lu aussi quelque chose à ce sujet. A la lettre "I", à moins que ce ne fût vers la fin de la lettre "H"... H, oui... hystérie : "excitation poussée jusqu'au délire qui affecte principalement les femmes privées de rapports sexuels". Lorsqu'elle sera calmée, nous reparlerons de ces questions de fécondation car, bien que j'aie étudié le principe dans les livres, je ne l'ai pas assimilé parfaitement ; faute d'y trouver un intérêt pratique.

Des individus s'approchèrent de nous. On me demanda si j'avais besoin d'aide ou si la jeune femme était malade ou des tas d'autres questions. Elle ne me laissait jamais répondre et, entre deux hoquets hilares, elle expliquait que "Non, tout va très bien, merci" mais les passants ne semblaient pas convaincus. A un qui semblait plus inquiet que les autres, je parvins à glisser, histoire de le rassurer. "Aussitôt que nous serons convenus de la façon de procéder, je la féconderai et tout ira mieux". L'individu me dévisagea avec une sorte d'effarement dans le regard et partit d'un pas rapide, m'assurant que j'avais raison et que c'était la meilleure méthode.

Pendant ce temps, la crise de rire avait redoublé d'intensité, sans que je comprenne quoi que ce soit à ce débordement désopilant.

Indéniablement, nous étions sur son territoire. Pour preuve l'auréole qui maculait ses vêtements. L'urine commençait à ruisseler autour d'elle, se constituant en flaque. Elle la regarda et, sur son visage, on pouvait lire à la fois la consternation et le stoïcisme. Son territoire était certainement bien moins marqué que sa culotte !

Elle me tendit la main. D'instinct, la mienne se proposa. Elle la chopa et s'en servit pour se relever. Surpris, j'avais failli basculer. Serait-elle repartie à rire si j'étais tombé sur elle ? Je n'en aurais pas été surpris.

Lorsqu'elle fût debout, elle regarda son empreinte sur le sol et, encore agitée par quelques sanglots erratiques, elle frotta son pied sur la trace. Il me fallut plusieurs minutes pour comprendre. Elle ne cherchait pas à effacer la marque, comme je l'avais d'abord cru mais elle imprégnait son pied de l'odeur afin qu'ainsi, chaque pas scelle son territoire.

- Pas bête...

Elle ne parut pas comprendre à quoi s'appliquait cette appréciation.

- Venez, fit-elle à voix basse.

Elle avait l'air épuisée. Sa cage thoracique s'enflait et se reposait à un rythme soutenu. Une fois rentrés, elle repoussa la porte, m'indiqua un fauteuil et se laissa choir dans un autre...

... mais elle s'en releva d'un bond, et tâta le tissu afin de savoir si elle l'avait marqué. Elle avait l'air contente qu'il fût sec. J'en conclus que ce fauteuil n'était pas à elle.

- Attendez-moi là.

Rien ne m'obligeait à rester. Hormis la curiosité.

Je profitai de son absence pour me défaire de mes habits. Rien ne valait une mue naturelle ; même pas des mues de pieds en laine.

Sur la porte de la pièce où elle m'avait fait entrer, j'avais lu "salle d'attente" pourquoi avait-elle cru utile de rajouter "- Attendez-moi là" ? Je savais lire ! Au milieu de la pièce, sur une table, il y avait justement des livres. Mais pas des beaux livres comme les miens. Ceux-là étaient sans épaisseur et la couverture avait la maigreur d'une simple page. Ils ne donnaient pas faim, malgré tous leurs colorants.

Je savais lire mais je n'avais pas pour autant envie de suivre ses instructions. J'entrepris donc la visite de l'appartement. De l'extérieur, comme de l'intérieur, il était très différent du mien. Etait-ce là une des différences comportementales qui singularisaient le mâle de la femelle ? Moi, je vivais en solitaire, à la façon d'un sanglier ou d'un cerf mais qu'en était-il de la femme ? En harde comme les biches ? Ou bien avec ses petits comme la laie et ses marcassins ?

En sortant, je me retrouvai dans un couloir. Juste en face, il y avait une porte. J'essayai de lui prendre la main mais elle ne s'ouvrit pas. A droite, le couloir menait vers un escalier. Que je gravis.

Je la trouvai en haut, occupée à échanger son exuvie humide contre une sèche. La femme était apparemment d'une variété plus complexe et possédait plusieurs couches de fausses peaux de synthèse.

Elle se montra irritée.

- Je vous avais dit de m'attendre en bas ! Je n'ai pas besoin de vous ici. Vous voyez bien que c'est en chantier ! (Elle soupira, navrée, et rajouta :) En plus vous n'avez pas pu vous empêcher de retirer vos hardes...

- Mes hardes ? Mais... je vis seul, je vous assure.

Elle se montra agacé et parla de jeux de mots de mauvais goûts. Je n'en avais jamais goûté mais je jugeai inutile de le lui dire.

- Et puis ne marchez pas pieds nus, au moins !

Du bout du pied, elle fit glisser jusqu'à moi deux "choses".

- Ah, des chaussettes...

- Non, fit-elle en riant. De simples mocassins...

Je la regardai, horrifié. Avait-elle voulu dire "marcassins" ?

- Eh bien quoi ? Ils ne vont pas vous manger ! Allez, enfilez-les ! Ils ne sont pas bien grands, certes, mais vous devriez y tenir.

- Ils... ils sont à vous ?

- Non, on me les a prêté, comme la salopette.

- Mais enfin...

Elle fronça les sourcils.

- Oh vous, ça ne s'arrange pas... asseyez-vous là...

Elle avait le front de dire que MON état ne s'arrangeait pas !

Dans cette pièce-ci, il n'y avait qu'une grande table, des pots de peinture et des rouleaux de papier peint. Elle m'avait désigné un coin de la pièce. Ne voulant pas la contrarier, j'allais m'y asseoir.

- Attention de ne pas écraser les lés.

Je me relevais avant même d'être assis...

Comme son incompréhension semblait réelle, je me résolus à lui expliquer. De nouveau, elle se mit à rire. Mais ce rire-là ne semblait pas lui faire plaisir. A moi non plus d'ailleurs, il ne plaisait pas.

- La laie et ses marcassins... Vous êtes un drôle, vous dans votre genre ! Seulement vous commencez à ne plus m'amuser. Je me demande même si vous n'êtes pas un simulateur. Vous êtes trop excentrique pour être vraiment fou ! Alors nous allons descendre, je vais vous examiner, vous donner un calmant puis nous déciderons ce que nous allons faire de vous.

Elle avait la clé qui ouvrait la pièce où je n'avais pas pu rentrer. Il y avait un bureau et puis une grande bibliothèque, pleine à craquer. Je ne pus m'empêcher d'exprimer mon admiration. Elle sourit mais, cette fois, avec gentillesse.

- Des livres de médecine, expliqua-t-elle. Nous y jetterons un œil tout à l'heure si vous le voulez.

- Oh oui, ça... Je le veux bien...

- Mais je vous préviens, c'est très "technique" et cela risque de vous ennuyer plus qu'autre chose.

- Oh ça... il n'y a pas de danger ! Aucun livre ne m'a jamais ennuyé. J'y ai appris... J'y ai appris tout ce que je sais... Et je sais beaucoup de choses, croyez-moi...

- Mais... je vous crois, je vous crois... Allez venez, je vais vous examiner. Prenez place sur la table.

Je m'y allongeai, les mains croisées sur le ventre, et attendis qu'elle s'occupe de moi.

Le spécimen étrange que j'avais rencontré là ! Elle passa un vêtement supplémentaire. Avait-elle la peau si fragile pour qu'elle ait besoin de cette blouse blanche ? Elle procéda à diverses manipulations, m'expliquant au fur et à mesure ce qu'elle faisait. Elle était aussi intéressante qu'un livre. Je pus associer différents noms à leur réalité. J'appris ce qu'était un stéthoscope par exemple et elle me permit même d'écouter mon cœur. Elle mesura ma tension, m'aveugla avec une espèce de stylo lumineux, me donna des coups de marteau sur les rotules, me fit faire différents exercices et termina les examens par une prise de sang.

- Vous êtes une gourmande, vous...

Là encore, j'eus l'impression qu'elle ne me comprenait pas mais cela n'avait pas d'importance. Son visage était plus détendu depuis qu'elle s'était mise au travail. La période d'irritabilité qui avait succédé à son fou rire était passé. Elle avait même l'air heureuse en piquant la seringue dans mon bras et, si son visage se crispa un peu, c'était à cause de l'effort qu'elle produisait pour aspirer le jus rouge.

- Et moi, demandai-je, je pourrais prendre le vôtre, en échange ?

- Ah, s'il fallait que je fasse ainsi avec chacun de mes patients, je serais vite exsangue... Et puis, vous n'allez pas me dire que vous êtes un vampire ?

- Bien sûr que non !

Vampire... c'était, d'après le livre, le surnom donné à certains chiroptères comme les chauves-souris. J'enchaînais :

- D'ailleurs, je ne dors pas la tête en bas.

Elle ne quitta pas des yeux la seringue qui se remplissait et murmura d'une voix égale :

- 'Pas besoin de dormir la tête en bas pour avoir la tête à l'envers.

Décidément, cette femme proférait des phrases étranges. Elle fit glisser l'aiguille hors de mon bras et approcha un coton. J'eus à peine le temps d'intervenir.

- Non ! Laissez !

Et, de ma main libre, je cueillis la goutte qui perlait. Je la portai à ma bouche. Ce geste parut la déconcerter. Elle s'était arrêtée, immobile, avec le coton dans une main et la seringue dans l'autre. On aurait dit une folle.

- Vous m'expliquerez, n'est-ce pas, pour la fécondation ?

- Pardon ? Euh, oui bien sûr... Pliez votre coude, récita-t-elle machinale.

Elle s'en retourna derrière son bureau et commença à écrire quelque chose. Elle s'interrompit, me regarda, hésita à me poser sa question puis se décida :

- Vous... vous connaissez votre nom ?

- Bien sûr ! Enfin... je crois... Je suis un Homme, non ? Homo sapiens sapiens.

Je laissai passer un temps avant d'ajouter :

- Comme vous, quoi... car le livre donne le même nom aux mâles et aux femelles de notre espèce. Vous l'ignoriez ?

Je montrai du regard les imposants rayonnages de livres.

- Ça n'est pas indiqué dans aucun de ces livres ?

- A vrai dire, s'empressa-t-elle de dire, je n'ai pas encore eu le temps de les lire entièrement...

- Ah, je comprends, répondis-je avec indulgence.

Mais ce manque de culture, de la part d'un médecin, me navrait. Comment pouvait-on posséder une telle richesse et ne pas s'en servir ?

Elle avait vidé la seringue dans un tube et lui avait collé une étiquette portant mon nom ; après avoir longtemps hésité.

- Vous ne le buvez pas maintenant ? demandai-je poliment.

- C'est à dire que j'ai... En fait, je ne me sens pas très bien.

- Ah... Je m'en doutais un peu... J'avais bien remarqué quelques incohérences dans certains de vos propos mais si votre santé est défectueuse, cela s'explique. Ne vous vexez pas mais... un moment j'ai cru que vous étiez un peu... comment dire... ? Névrosée ou hystérique...

Sa respiration sembla se bloquer. Ses yeux s'étaient faits de nouveau aussi ronds que ceux de sa voiture et elle recracha tout l'air qu'elle avait stocké, tout en gardant la bouche fermée, ce qui entraîna la formation d'une sorte de bruine qui retomba sur son bureau.

Je fis un bond en arrière. J'avais cru à un comportement reptilien. Mais je me ressaisis aussitôt : les êtres humains ne crachent pas de venin ! D'après les livres.

- Ecoutez, fit-elle, j'ai une pièce là-haut où il y a un lit. Vous allez vous y installer et dormir un peu. Tout à l'heure, d'autres personnes viendront et nous irons tous ensemble dans une autre maison.

- Mais, protestai-je, je ne vais pas aller dormir ! Je vous ai expliqué que je sortais tout juste d'hibernation...

Elle se leva et vint vers moi. J'étais assis sur la table d'examen, les jambes pendantes. En évitant de me regarder, elle s'approcha. Arrivée contre la table, elle s'y hissa d'un bond souple et se retrouva assise à mon côté.

- Ecoutez-moi, Homo sapiens, je...

- ...sapiens ! Homo sapiens sapiens.

- Ecoutez-moi, reprit-elle. L'être humain n'est pas un animal qui hiberne... Nous avons besoin d'un sommeil quotidien... Savez-vous ce qu'est le cycle circadien ?

Essayait-elle encore de me bluffer, comme avec son histoire de chaussettes ? J'évitai de répondre à sa question.

- C'est faux ! J'en suis la preuve ! Comment pourrais-je sortir d'hibernation si je n'y étais pas entré ?

L'argument était imparable.

- C'est que... peut-être... vous... votre état... je veux dire que ce n'était peut-être pas une réelle hibernation...

- Foutaise ! Je suis quand même mieux placé que vous pour le savoir...

- ...Oui... (un long silence pendant lequel elle leva les yeux vers moi. Ils étaient brillants, comme si la pluie sortie de sa bouche tout à l'heure était retombée sur eux. Ses lèvres étaient serrées l'une contre l'autre. On aurait dit qu'elle essayait de les manger. Des sillons profonds s'étaient creusés de chaque côté de ses naseaux et de ses yeux. Je la sentais en proie à une grande détresse. J'avais envie d'être médecin pour la soigner) ...oui, certainement, vous savez mieux que moi...

Bien sûr ! Et j'étais content qu'elle l'admette enfin.

Je découvris qu'elle avait une odeur. Je n'y avais pas fait attention jusqu'ici. S'agissait-il de phéromones qu'elle venait d'émettre à mon attention. Le parfum était doux, cela signifiait certainement que son message avait un caractère sympathique.

- Je vous remercie de votre odeur, déclarai-je.

- Vous parvenez à sentir mon parfum malgré votre crasse ?

- Certainement parce que vous vous exprimez mieux par vos odeurs que par vos mots. Ça s'arrangera, j'espère, lorsque vous serez guérie. Par contre, je suis très fier de votre odeur. Elle me flatte beaucoup et j'aimerais sentir aussi fort et aussi bon que cela...

Ses épaules se voûtèrent et son visage, quelques instants auparavant si tendu, se relâcha. En regardant le plafond, elle balança la tête à droite et à gauche plusieurs fois afin, je pense, de bien disperser ses effluves.

- Soyez tranquille, fit-elle, vous sentez très fort et... vous aussi, vous êtes très sympathique... Je vais vous aider mais il faut me faire confiance.

J'en ressentis un grand plaisir car, sans que je n'aie rien fait, elle avait compris que j'avais de la sympathie pour elle. Pourtant, je ne percevais pas ma propre odeur. J'avais donc émis mes messages olfactifs sans le vouloir, et sans en avoir conscience !

- Croyez-vous que je sentirais aussi fort que vous le prétendez si je n'avais pas confiance en vous ?

- Ah ah ah... Ça, je ne sais pas si vous avez l'habitude de sentir aussi... fort, mais je peux vous assurer que vous empestez la sympathie...

Et elle se remit à rire. Et son rire redoubla lorsque je lui assurai qu'elle empestait certainement plus que moi. Je me penchai vers elle et humai de pleines narines de sympathie. C'était différent comme sensation mais cela me chavirait autant que l'alcool que je buvais chez moi du temps où je lisais et relisais mes livres.

Elle, elle ne sortait pas d'un livre et je n'avais pas bu d'alcool mais son parfum me troublait.

Elle se laissa glisser de la table d'examen et me fit signe.

- Allez hop, on va pas rester comme ça ! Venez prendre une douche, vous vous sentirez bien après et vous aurez peut-être envie de prendre un acompte sur votre prochaine hibernation... Je ne vous force pas... C'est vous qui en déciderez.

Nous remontâmes l'escalier. Les pieds me brûlaient. Elle me fit entrer dans une pièce sans fenêtre et m'indiqua la douche.

- Je préférerais une baignoire, c'est mieux pour se débarrasser des insectes et des parasites.

- Vous avez parfaitement raison mais... je n'en ai pas...

Elle se gratta le front en fixant la cabine.

- Vous savez ce que vous allez faire ? Vous allez vous asseoir dans le bac et je vais vous asperger avec le jet. Ça sera aussi efficace qu'un bain.

Je hochai la tête.

- Comme les éléphants.

- On ne peut pas mieux dire... comme les éléphants ! Allez-y, installez-vous... Non ! Retirez vos vêtements !!! Je veux dire, votre mue...

Comme je ne comprenais pas son changement d'attitude quant au port de la mue artificielle, elle m'expliqua :

- Oui, sinon les parasites qui se sont glissés entre l'ancienne et la nouvelle ne vont pas partir. Ils risquent même de profiter de votre peau encore tendre pour s'y incruster.

Elle avait raison. j'aurais dû y penser. Je me dégageai de la salopette et, me retrouvant à l'état naturel, je ne pus réprimer un soupir de contentement. Je m'assis à l'intérieur de la douche, les jambes croisées et j'attendis.

Elle décrocha la trompe d'éléphant factice et ouvrit les robinets. Après avoir testé la température sur le dos de sa main, elle dirigea le jet vers mes jambes.

- Ça va comme cela ? Je ne vous brûle pas ?

Je fis signe de la tête que c'était parfait. Nos langages gestuels étaient entièrement compatibles. Elle augmenta la pression et commença à balayer la surface de mon corps. Des plaques sombres partaient en dégoulinures et ma nouvelle mue apparaissait dans toute sa blanche fragilité. Lorsqu'elle s'approcha des pieds, l'eau se mit à saigner. Je regardai avec nostalgie le lavis rouge qui se diluait et se laissait engloutir par la bonde.

- Dommage, fis-je, que vous soyez malade, vous auriez pu en récupérer un peu. Il est bon vous savez...

- Oh, j'ai assez avec ce que j'ai pris dans votre bras.

L'eau était chaude et douce. Elle ruisselait sur ma tête, dans les poils hirsutes de mon menton et tout au long de mon ventre jusqu'à mon appareil uro-génital. La caresse était très agréable. Cela le devint encore plus après qu'elle eût saisi une éponge et qu'elle eût commencé à me frotter.

- Comme ça, dit-elle avec conviction, nous allons nous débarrasser de tous les parasites.

Le comportement était analogue à celui d'autres primates. Elle m'épouillait et, pour l'en remercier, je savais qu'il me faudrait procéder de la même façon avec elle. Mais, dans un premier temps, c'était à moi de savourer les bienfaits de ce rituel.

- Et puis vous sentez moins fort, comme cela.

Je la regardai, déçu et même un peu vexé. J'allais pour manifester ma peine quand elle m'interrompit.

- Mais je veux dire que vous dégagez maintenant une odeur plus fine et plus subtile.

Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire par là et me montrai fâché.

- Je vous assure, insista-t-elle. Vous sentez très sympathique.

Elle se pencha sur mon épaule, renifla en poussant des "mmhhh" de satisfaction et fit claquer deux fois sa bouche contre mon épiderme.

- Vous voyez, elle sent très bon votre peau...

Devrais-je à mon tour l'épouiller avec la bouche ?

Son geste avait eu pour conséquence de me restituer sa capiteuse sympathie que les vapeurs chaudes avaient noyée en même temps que mes parasites. Je me forçais à croire à sa sincérité. Pourquoi aurait-elle dit une chose alors qu'elle en aurait pensé une autre ? Dans aucune page d'aucun livre, il n'était fait référence à un animal qui eût ce type de comportement.

- Vous pouvez vous lever maintenant, si vos pieds ne vous font pas trop mal. Je vais vous essuyer et...

Elle s'arrêta pour réfléchir. Du regard, je l'incitais à continuer.

- J'ai peur de dire une bêtise...

- Ça n'est pas grave, puisque vous êtes malade...

- Voilà ! Si c'est une idiotie, on la mettra sur le compte de ma... maladie. Alors je vous le demande... Est-ce que cela vous ferait plaisir de porter sur vous la même odeur que moi.

Une émotion et un grand bonheur m'envahirent mais j'objectai :

- On...on ne risque pas de se confondre ensuite ?

Elle pouffa sans aucune raison et m'assura qu'il n'y avait rien à craindre. Alors j'acceptai. Elle me frotta le corps avec du concentré d'odeur qu'elle avait stocké dans un flacon...

- Je ne veux pas que n'importe qui puisse sentir mon odeur de sympathie alors, lorsqu'il m'arrive d'en émettre inopinément, j'essuie les pores de la peau par où elle est excrétée et je la garde pour les gens que j'apprécie vraiment.

J'étais sincèrement ému par cet aveu et mes yeux furent soumis à un intense picotement qui ne cessa que lorsque le canal lacrymal eût abandonné assez de liquide pour neutraliser la brûlure. En dépit de ce symptôme désagréable, j'éprouvais une sensation de légèreté.

- Moi aussi, je garderai mes phéromones pour vous, décidai-je.

- Homo sapiens... sapiens, vous êtes un drôle d'oiseau très attachant.

- Mais je ne suis pas un...

Elle posa deux doigts sur ma bouche, m'interdisant de finir ma phrase.

- C'est une expression, fit-elle. Je ne suis pas malade au point de ne pas avoir vu que vous n'aviez ni plumes ni ailes.

Je ne comprenais pas le sens de son "expression" mais cela me rassura qu'elle ne me confonde pas avec un volatile.

Son odeur était chaude contre ma peau. Elle était douce bien qu'elle me frictionnât avec vigueur. C'était un peu comme si elle me transmettait son essence et qu'elle s'infiltrait par mes pores.

Elle n'avait pas l'air satisfaite. Elle se regarda et, donnant l'impression de parler toute seule, déclara :

- Regarde-moi ça ! Je suis pleine de flotte. Je n'ai plus qu'à me changer encore une fois. (puis se releva vers moi) Bon allez, venez, je vais vous montrer la chambre.

Elle m'emmena dans une autre pièce, plus grande et plus claire mais se hâta de tirer le rideau. Elle alluma une lampe posée à même le sol à la tête du lit.

Elle me fit asseoir sur le lit et s'accroupit devant moi pour que ses yeux soient à hauteur des miens.

- Voulez-vous que je vous épouille maintenant ?

Ma proposition la prit de court. Elle ne s'attendait pas à tant de prévenance de ma part.

- Plus tard, plus tard... nous verrons cela plus tard... Pour l'instant, écoutez-moi et, souvenez-nous de ce que nous avons dit tout à l'heure, ayez confiance.

Sa voix était aussi lente, aussi chaude et aussi douce que son odeur ; que notre odeur commune.

- Bon, donc, je suis médecin et je travaille ici, en bas. Il va venir d'autres personnes, des malades, (elle jeta un coup d'œil à sa montre) je vais m'en occuper. Seulement, je vous demande de ne pas quitter la chambre. Ensuite, je viendrai avec des amis, et nous partirons avec eux, d'accord ?

Elle sollicita mon approbation du bout des yeux.

- Des amis... vous voulez dire des gens qui ont la même odeur que nous ?

Elle parut satisfaite de ma réponse et se releva.

- C'est cela, c'est tout à fait ça... Et vous verrez, plus nombreux nous serons et plus forte sera notre odeur !

- Alors c'est d'accord, je m'en réjouis d'avance... Je pense que nous pourrons nous épouiller.

- Promis... nous nous épouillerons, dit-elle avec tendresse.

- Et puis, n'oubliez pas que nous avons à parler de la fécondation.

- J'y pense, j'y pense... D'ailleurs, je vais aller chercher un de mes livres de médecine. Cela vous permettra d'occuper votre temps, puisque vous ne voulez plus hiberner... Vous aimez lire je crois...

- Ça, oui, on peut le dire ! Tout ce que je sais vient des livres. J'ai passé ma vie à lire des livres mais pas n'importe lesquels : des encyclopédies, rien que des encyclopédies...

- Alors mes livres vont vous plaire.

Elle sortit. J'étais impatient de la voir revenir. Surtout avec le livre. Le temps me sembla infini avant qu'elle ne reparaisse. Elle avait passé des vêtements secs (je songeais que ces peaux artificielles étaient vraiment très contraignantes) et dégageait toujours un parfum d'une grande amitié. Elle me tendit le livre.

- Cela manque certes de sentiments mais voici le tome qui parle de la reproduction.

Les sentiments étaient une abstraction livresque dont la réalité m'avait toujours échappé. Cela ne me dérangeait donc pas qu'ils soient absents de ce livre.

- J'en ai profité pour appeler mes amis. Ils nous rendront visite vers midi.

Je fis signe du menton que tout était d'accord, mais je n'avais pas fait attention à ses propos. J'avais ouvert le livre et j'avais déjà lu le premier paragraphe de la préface. J'avais hâte d'arriver à la table des matières !

J'entendis à peine la sonnette de la porte d'entrée. Je vis - sans la voir - la femme qui regardait de nouveau sa montre. Je l'entendis - sans comprendre ce qu'elle disait - dire que "Déjà ! Voilà mon premier rendez-vous alors, c'est promis, vous ne faites pas de bêtises..."

Elle sortit sans attendre la réponse que je ne lui ai jamais donné, chapitre Un, Anatomie de l'Appareil Génital Humain.

Elle fit beaucoup de bruit en descendant l'escalier - je crois même qu'elle a crié quelque chose à quelqu'un - mais je ne levai pas les yeux de mon livre. La sonnette de la porte d'entrée continuait à vibrer mais cela ne m'intéressait pas. Le bruit me dérangeait un peu mais je me bouchai les oreilles.

La reproduction chez l'être humain était une chose complexe mais n'était pas sans rappeler certains mécanismes animaux. De plus, les croquis étaient explicites. Je progressai tout au long de la journée dans les degrés de la connaissance.

Je ne vis ni la femme ni ses amis mais j'avais tant à lire ! La nuit passa, puis une autre nuit et encore une autre. Pendant la journée, j'entendais la sonnette qui se mettait en route, insistait plus ou moins longtemps puis se taisait. La femme avait eu raison de me faire confiance, je n'avais pas bougé. Et je savais qu'elle était en bas. Puisqu'elle avait promis de ne pas me quitter. Nous avions la même odeur, nous étions des amis. Au matin du troisième jour, la faim et la soif me prirent : j'avais lu tout le tome, y compris le numéro d'inscription à la bibliothèque nationale.

Avec le sentiment confus de trahir mon amie, je me glissai hors de la chambre. Je descendis l'escalier où elle m'attendait. Elle était immobile. Sa tête pendait au-dessus du vide et son corps était allongé sur les marches. Je m'adressai à elle mais elle ne me répondit pas. Je compris qu'elle était tombée en hibernation. Je lui en voulus de ne pas m'avoir fait part de son intention mais je l'excusai aussitôt. Ce devait être lié à sa maladie.

Je me rendis dans son bureau dont la porte était entrouverte et j'aperçus le flacon de sang auquel elle n'avait même pas touché. Je replaçai le livre à sa place et en attrapai un autre : le premier de la rangée. A quoi bon choisir puisqu'il fallait, de toute façon, que je les lise tous.

Je remontai dans ma pièce avec le livre sous le bras. En passant près d'elle, je me suis penché, j'ai posé mes lèvres contre son cou et j'ai fait claqué deux fois ma bouche. Elle sentait moins sympathique mais je flairais toujours des relents du parfum qui m'avait ému. Je portais ma main à mon nez et, reniflant avec suspicion, constatai que, moi aussi, je perdais un peu de sympathie.

Je me suis installé, j'ai ouvert le livre Précis de Physiologie et je l'ai entamé. Mais je ne l'ai pas englouti avec la même voracité. Je manquais d'appétit, mes yeux lisaient des mots mais mon cerveau voyait le visage de la femme. Je n'entendais pas le frottement des pages que l'on tourne mais le son de sa voix et, pendant que mon regard glissait sur les lignes, ma main revenait sans arrêt se poser sur mon appareil uro-génital que le livre précédent dénommait également sexe. Je trouvais un certain confort à empaumer ainsi ce... sexe. Il se comportait comme le livre l'avait prévu. Parfois, il se redressait, devenait dur et enflait comme s'il avait été la victime d'un essaim d'abeilles furieuses. A ces moments là, je me levais et contemplais cette excroissance dont le seul intérêt semblait être de se tenir aussi droit que moi.

Je me remémorai un chapitre sur les anthozoaires. Chez ces animaux primitifs, la reproduction n'est pas systématiquement sexuée. L'anémone de mer, par exemple, peut développer sur son pied une sorte de bourgeon qui grossit jusqu'à devenir une autre anémone identique à la première. Le bourgeonnement qui affectait mon bas-ventre était-il le signe précurseur d'une multiplication par scissiparité ? Mon sexe allait-il enfler jusqu'à devenir un autre moi-même ?

Cet état s'accompagnait d'une profonde sensation de béatitude mais n'était pas durable. Il y avait peu de chance, à ce train-là, pour que je me retrouve un jour à côté de moi-même. Ces manifestations aléatoires et incongrues m'empêchaient de me concentrer sur la lecture. Si bien, qu'en rage, je sortis de la chambre et descendis rejoindre la femme dont la compagnie me manquait. Je m'assis près d'elle sur les marches et ramenai, en prenant soin de ne la pas réveiller, sa tête vers l'escalier.

Son degré d'hibernation était profond. Elle ne m'entendait pas et ne s'aperçut même pas que je la transportais dans la chambre. Afin de ne pas contrarier sa mue qui interviendrait au réveil, j'ôtai tous ses habits. Son pelage était encore plus rare que le mien. Je réalisais, en la voyant ainsi, que son entrejambe n'était pas pourvu du même sexe que moi. Elle était conforme aux croquis représentant les femmes. Les deux volumes mous sur sa poitrine devaient correspondre aux mamelles. Je posai l'oreille au niveau de la mamelle gauche et je perçus un bruit sourd et régulier, semblable à celui qu'elle m'avait fait entendre dans son stéthoscope.

Le cœur battait mais son rythme était lent, si lent qu'il me communiquait son envie de dormir. L'hibernation était-elle contagieuse ? Aucun document n'en parlait ! Pourtant, je subis malgré moi une courte période de sommeil de laquelle j'émergeai en sursaut. Il faisait noir dans la pièce. Le rideau tiré retenait la faible lumière de la rue et la lampe était éteinte. Je m'étais assoupi contre son flanc. Je pris beaucoup de plaisir à passer la main contre sa peau tiède. Mon sexe était dressé et il mit plus longtemps que d'habitude à se rabougrir.

J'avais faim, alors je repris le livre que je n'avais pas dévoré entièrement. Je me demandais si, au fond de son sommeil, elle avait faim. A tout hasard, je partageais ma nourriture en lisant à voix haute. Mais, à la fin de chaque chapitre, je ne pouvais m'empêcher de me tourner vers elle. Bientôt, je m'arrêtais au milieu d'un paragraphe ou même d'une phrase... Je m'arrêtais même au milieu de mots trop long comme électro-encéphalograhiquement. J'étais comme repus et je ne me forçai à reprendre la lecture que pour elle. Pour étancher sa soif.

La nuit se passa ainsi et le jour s'infiltra à travers la trame des rideaux. Son visage n'avait pas bougé. Son corps était dans une position de repos absolu. Je revins m'asseoir tout près d'elle et fit claquer ma bouche sur ses mamelles ; ce comportement avait été instinctif et me dérouta. Pourquoi avais-je fait cela ? Et... pourquoi avais-je envie de recommencer alors qu'elle n'avait pas d'odeur spéciale ? Je repris le livre et en achevai la lecture au moment où la nuit revint. J'étais content de moi, je nous avais bien nourri. Elle aussi devait être contente. Elle ne disait rien mais le manifesta à sa façon, toute animale. Je pris sa main, la posai sur mon sexe et celui-ci se gonfla instantanément. Elle lui avait sans aucun doute transmis toutes ses odeurs de sympathie.

C'est à regret que je me décidais à bouger. Il fallait que j'aille nous chercher un autre livre. Je me hâtais de descendre au bureau, d'échanger le livre contre le suivant sur l'étagère et remontai aussitôt. Mon enflure n'avait pas failli ! Mon sexe avait gardé les mêmes proportions depuis qu'elle lui avait transmis ses phéromones. Et je me sentais toujours aussi bien.

J'eus une bonne surprise en arrivant près d'elle. Pour me remercier de la nourrir pendant sa diapause, elle m'avait préparé ce qu'elle m'avait refusé quelques jours plus tôt. Je pus me pencher vers elle et boire entre ses jambes le sang dont elle me faisait cadeau. Il était plus âcre que celui du félin ou celui du petit chien ; ou même que le mien. Il n'était pas sans rappeler les moisissures qui poussaient sur les livres. Mais je le léchai néanmoins avec délectation. Je fouillais, du bout de la langue, les moindres replis de sa peau, m'introduisant même dans la plaie. Puis j'approchai mon visage du sien et fis grincer mes lèvres contre les siennes. Je m'attendais à ce qu'elle pointe la langue pour ramasser les quelques traces rougeâtres dont j'avais involontairement enduit sa bouche mais elle n'en fit rien. Mon sexe ne fatiguait pas. J'ouvris le nouveau livre Neuropathologie, Coma, Coma dépassé. J'interrompis la lecture à plusieurs reprises pour me repaître du sang dont elle me remerciait et je revenais vers le livre. J'éprouvais le besoin de me coller contre elle, comme pour partager nos chaleurs.

Une fois, je m'endormis ainsi et je fus réveillé par un spasme exquis. J'étais en sueur et mon cœur battait vite. J'avais du mal à reprendre mon souffle. Afin de trouver un peu de sérénité, je pris sa main pour la déposer contre mon excroissance persistante. Habituellement, cela me faisait du bien. Mais là, je constatai avec dépit que la rigidité avait disparu ! De plus, mes doigts rencontrèrent une humeur poisseuse. Quelle maladie était-ce là ?

La sensation de fatigue dura quelques minutes puis s'estompa. Mon cœur reprit son pas normal et la chaleur excessive qui marquait mes joues disparut. La raideur ne revenait pas mais, après tout, était-ce bien important ?

Je lus sans interruption jusqu'au matin suivant et, lorsque je me penchai entre ses cuisses pour laper quelque nouvelle dégoulinure de sang, je m'aperçus qu'elle ne me donnait plus rien ! Cela me désappointa ! L'avais-je fâchée ? Etait-ce parce que mon sexe s'était amoindri qu'elle s'était tarie ? Est-ce qu'elle n'avait pas aimé le contact des humeurs que j'avais expulsées ?

Elles avaient séché en une fine croûte contre sa hanche. Avec l'ongle, je grattai la pellicule et en portai un fragment à ma bouche. Cela n'avait guère de goût. Ça ne provoquait ni brûlure ni nausée... je ne voyais ce qui aurait pu lui déplaire... Ce devait être alors le ramollissement de mon sexe qui était la cause de son comportement négatif. J'empoignai le membre flasque et le secouai avec frénésie. Ainsi sollicité, j'espérais qu'il allait recommencer à répandre quelque phéromone qui attirerait de nouveau la sympathie de ma compagne. Je ne percevais aucune modification d'un point de vue olfactif mais je sentis la chose se durcir au fur et à mesure que je l'agitais. Etonné par ce phénomène, je continuai et continuai encore. Il avait retrouvé le volume de jours précédents mais, mu par je ne sais quel instinct, je continuai à faire aller et venir ma main au long de la tige. Je sentais mes reins qui se cambraient et, sans que j'aie à les commander, mes hanches commencèrent à se balancer sur un rythme syncopé. Je me sentais pris par un plaisir inattendu. Tout mon être ne semblait plus exister que par mon bas-ventre. Toute ma vie se résumait à un insupportable fourmillement que j'eus souhaité perpétuel. Puis j'arrivai à un stade où mes yeux furent aveuglés par une myriade d'étoiles. Je lâchai un cri et mon sexe expulsa, par saccades, plusieurs traits d'une humeur blanche que j'identifiai à celle de la nuit précédente. Mon cœur battait d'ailleurs aussi vite que lorsque je m'étais réveillé et les poils couvrant mes joues ne suffisaient pas à expliquer la chaleur qui me cuisait.

J'en ramassai une goutte que je portai à sa bouche mais elle ne manifesta pas plus d'intérêt que lorsque je lui avais proposé son propre sang quelques jours auparavant. Elle n'y avait pas touché et il avait coagulé en une écorce brune qui soudait ses lèvres.

Je me remis à lire, guettant avec impatience le moment où elle me ferait l'offrande de son sang. Il se passa plusieurs livres avant qu'elle n'acceptât de saigner. Entre-temps, pour compenser son manque de sympathie à mon endroit, j'avais eu recours à l'expulsion manuelle de mes humeurs nacrées. Elle les avait toujours boudées et, pour ne pas les gâcher, j'avais fini par me les réserver. Elles avaient meilleur goût lorsque je les consommais avant qu'elles ne dessèchent. J'avais remarqué qu'elles avaient plus de sel lorsque je les récupérais à même sa peau avec ma bouche. Et, selon l'endroit de son corps où je m'abandonnais, la saveur était différente. Ainsi, sur ses mamelles, je ne tirais pas la même satisfaction que lorsque je me vidais sous ses aisselles. D'ailleurs, il se développait là un foisonnement pileux qui n'existait pas aux premiers jours. Elle était sans aucun doute en train de constituer son nouveau pelage.

Elle appréciait sans doute car c'est à cette période que la fontaine sanglante de son ventre se mit de nouveau à couler. Mais elle se lassa vite et, au bout de deux à trois jours, la source fut de nouveau tarie. J'eus beau fouiller aussi profond que mes doigts me le permettaient, je ne ramenais qu'un fluide luisant désespérément anémié. J'insistais, je retournais visiter son anfractuosité avec obstination, persuadé que je finirai par comprendre.

Cette femme avait décidément un comportement imprévisible.

Plus je la fouillais et plus son ventre devenait chaud et liquide. J'avais l'impression de remonter une rivière vers sa natalité. Je devinais qu'il existait, plus haut, une origine que j'étais impuissant à atteindre et que c'était de là que je ramènerais un trésor dont je ne savais rien si ce n'est qu'il me comblerait. Sa fontaine alternait les flux de deux ruisseaux : le sang qui venait spontanément et une liqueur marine qu'il me fallait provoquer pour qu'elle s'écoule en une brève cataracte.

Gynécologie, Fonctions Physiologiques de l'Appareil Génital Féminin. La sonnerie de la porte d'entrée retentissait de moins en moins souvent. Et les coups étaient de plus en plus brefs. J'avais remarqué que mon ambre prenait une autre saveur lorsque je la consommais après l'avoir répandue parmi les poils qui bordaient sa source aux deux rivières. Je trouvai même un autre moyen de parvenir à expulser mes humeurs ; sans utiliser les mains, rien qu'en frottant mon sexe contre l'entrée de sa cicatrice. Et mieux encore, en le fourrant à l'intérieur car, au contact de ma verge, j'avais noté que son pertuis se dilatait et, là où je ne pensais pas pouvoir introduire plus que les doigts, s'ouvrait une bouche au palais rutilant. La délicatesse et l'onctuosité de sa plaie intensifiait le fourmillement de mon ventre et c'était à de sublimes crampes que je devais résister pour ne pas gâcher mon chrême. J'avais juste le temps de me retirer et j'embaumais son buisson. Je prenais ensuite tout mon temps pour sucer le roncier gras et sans épines.

*

Fécondation, Gestation. J'ai rapporté sans y prendre garde le livre que j'avais lu en premier. Je lui en ai fait la lecture à voix haute, comme je l'ai fait pour chacun des autres tomes. Puis je suis passé au livre suivant. Parfois le plaisir est si violent que je n'ai pas le temps de me retirer. Les mots des livres se creusent. Je ne fais plus aucun effort pour récupérer mon ambre. Je le laisse en elle. J'espère qu'elle s'en nourrit. Je continue.

J'ai tout lu ! Je n'ai plus rien à faire avec elle. Sa bibliothèque a un goût de plat trop souvent mangé. Elle continue à hiberner et je ne sais pas combien de temps cela va encore durer. Sa source est sèche depuis des mois : elle me refuse son sang. Au fur et à mesure que je la nourrissai, son ventre s'est mis à gonfler. Voilà plusieurs jours que je n'ai plus rien lu et son abdomen dilaté proteste. Des soubresauts anarchiques l'agitent de plus en plus fréquemment. Il me réclame ou réclame que je lise mais j'ai tout lu et il est si ballonné et si gorgé que mon sexe ne peut qu'affleurer inutilement à ses entrailles interdites.

J'ai attendu qu'il fasse nuit et je suis sorti.

J'ai... faim.

 

RETOUR aux nouvelles