Blanche-neige

Comme chaque soir, je l'attendais. Je passais ma vie dans sa chambre depuis qu'elle m'avait invité un jour, me trouvant à son goût. Il était tard quand elle arriva. Elle vint s'asseoir devant moi, me souriant longuement, avec une tendresse qui m'invitait à lui renvoyer sa propre grâce. Je connaissais ce sourire, c'était celui d'une bouche qui venait de jouir.

Sans dire un mot, elle défit sa chevelure. Le chignon libéra une cascade de volutes noires. L'écume moussue d'une marée soyeuse baignait ses épaules comme le sable couleur de lait d'une plage idéale.

Sa robe tomba d'un coup, comme déshabillée par une fée invisible. Elle ne portait plus qu'un corset de cuir noir qui la gainait comme le fourreau d'une arme mortelle. Deux pommes d'ivoire affleuraient à la lisière de la peau animale ; elles respiraient au rythme de sa bouche. Une double satisfaction les retenait de jaillir ; celle de se dissimuler et celle de prolonger l'exquis frottement du cuir rêche sur les mamelons qu'un prince charmant de passage avait maltraité.

Je n'étais pas jaloux. Cela n'aurait eu aucun sens. Au contraire même, l'idée qu'un autre sortait à peine de son ventre ou de sa bouche...

Installée comme elle était, je ne voyais que le haut de son corps. Elle se recula un peu. Outre son corset, elle portait des bas noir tendus par un porte-jarretelles dont la dentelle évoquait des déchirures ou des cicatrices de morsure. Ses pieds se tenaient presque à la verticale dans des chaussures à talons aiguilles acérés comme les dards d'abeilles meurtrières. Que ce soit le cuir de son corset, celui de ses chaussures ou la soie de ses bas, tout sur elle était d'essence animale.

J'aimais cette idée.

Comme si les talons étaient insuffisants, elle se raidit au maximum sur la pointe des pieds, exhaussant encore un peu ses genoux qu'elle écartait lentement sous mon oeil muet. Elle se voyait dans mon regard et mima un baiser qui n'était pas destiné à me frôler. Elle fit glisser sa langue contre ses lèvres sans en mouiller l'éclat incarnat.

Elle se tourna un peu sur sa chaise, de façon à ce que la lumière vienne se prendre au piège de sa chevelure intime. Des reflets roux s'en échappaient comme les étincelles d'un feu éteint depuis si peu de temps que la moindre bise eût pu le raviver.

Elle se servit de mes yeux pour guider sa main. Les faux-cils alourdis par un maquillage épais filtraient un regard tout à la fois ému et provocant. Une douce liqueur déborda ses paupières lorsque sa main passa sur son sein, le pressant, plantant ses ongles dans le cuir à la façon d'un aigle qui arrache sa victime, mais son sourire contredisait l'apparente douleur. Pendant que la serre aux ongles rouges s'acharnait sur ses proies, l'autre main glissait sur le cuir noir, produisant un malin crissement.

Coulant sur sa peau, l'image des ongles évoquait celle de gouttelettes de sang cherchant une blessure pour se justifier.

Elle écarta les lèvres, pour mieux se mettre en valeur. Du bout du doigt, elle goûtait la chair. De sa langue, elle goûtait le doigt. Les gouttes de sang couraient autour de la plaie qui pleurait en silence, répandant sa rosée alentour comme une invite.

Puis, elle fut prise d'une étrange et brusque frénésie. Le sang fut englouti par le tourbillon de la cicatrice exagérément ouverte. Il baignait dans une plaie délibérée.

Je restai impassible devant ses gestes désordonnés et son corps qui se cabrait et se cambrait, autour de son plaisir.

- Ne suis-je pas la plus belle ? murmurait-elle d'une voix humide. Tu n'aimerais pas que je te détache ?

Je la regardais en silence. Elle se leva et s'approcha de moi.

Un doigt dans sa bouche allait et venait, luisant comme une fine verge. Elle le repoussa du bout de la langue et s'appliqua à le faire glisser contre moi.

Un doigt à la commissure supérieure de ses lèvres faisait rouler la tendre chair de son clitoris. Elle se laissa glisser à l'intérieur de son ventre et, de sa main sirupeuse, me massa en répétant :

- Alors ? Ne suis-je pas la plus belle ?

Elle riait à pleine bouche, à plein ventre en se collant contre mon corps inerte. Une sorte de transpiration me recouvrait ; une sueur de foutre et de salive.

Puis, d'un coup, elle se recula et hurla :

- Casse-toi, miroir !

Son talon se planta au centre de mon oeil et de longs craquements accompagnèrent les fissures qui se dessinaient en moi... Pendant une fraction de secondes, je devins une étoile mais, sans ciel pour me porter, je perdis mes éclats un à un dans un fracas de verre brisé.

Frapper de sept années de malheur quiconque me brisera ! Voilà le pouvoir dont on me croit doté. Mais pourquoi ferais-je ça ? Pour la remercier du spectacle de sa nudité ? De sa jouissance ? De sa beauté ?

Pourquoi la condamnerais-je ? Je ne l'ai connu que belle ! Par son geste, elle m'a permis de ne pas voir les coups de talons du temps qui vont étoiler son visage d'infames rides.

Sept ans de malheur contre un souvenir éternel de bonheur... Il faut être humain pour penser que le choix existe...

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