Caïn l'énigme

A vous qui me croiserez dorénavant, je me présenterai sous le nom de Caïn l'Enigme. Sachez pourtant que sous les traits de Caïn se dissimule la belle.

L'énigme ne pèse pas plus d'un gramme lorsque l'on sait que mon prénom est Lana.

Pourquoi me travestir ainsi ?

Disons que le fait d'être un homme vous ouvre quelques portes et celui d'être une femme vous ouvre les alcôves et leurs secrets. Et puis on voyage beaucoup mieux et en meilleure sécurité sous l'apparence d'un homme. Je sais, hélas, ce qu'être femme veut dire lorsqu'on tombe entre les mains de brigands. La scène qui s'est déroulée sous mes yeux le jour de mes douze ans reste imprimée dans ma mémoire comme une flêtrissure indélébile.

Nous vivions, avec mes parents et mon frère cadet, dans une roulotte. Mon père était apothicaire (c'est ce qui était écrit sur les flancs du chariot) mais n'a jamais su conconcter la moindre infusion ou composer le plus banal onguent, ni même faire la différence entre une Digitalis purpurea et du Zinziber sp. Son vrai métier, celui qui nous faisait vivre, était celui de joueur. Que ce soit aux dés, au bonneteau ou à la scudetta, il était de première force. Je crois même qu'il ne trichait que rarement, bien qu'il connût moult tours de passe-passe et que nous passâmes, mon frère et moi, de longues soirées, les yeux allumés comme par une veillée de Noël, à le regarder transformer les as en dix, les cœurs en pique... ou les rois en dames !

Un soir qu'il avait gagné encore plus que d'habitude, il voulut fêter sa chance et se rendit à la plus grande taverne de la ville où il régala l'assemblée à renfort de barriques d'alcools de tout genres. Il étala devant lui son trésor, attirant l'attention de personnages à l'âme maline.

Lorsqu'au petit matin, il regagna la roulotte, il nous trouva endormis et nous réveilla en faisant tinter ses écus comme le carillon d'une abbaye de moines alchimistes.

"L'or qui brille dans vos yeux est le plus riche de mes trésors !" aimait-il à répéter. Ce matin-là fut sans doute le jour de son ultime richesse. Ultime car grande fut notre joie. Ultime car ce fut la dernière fois que je vis briller dans les yeux de mon père les flammes de la vie.

Nos vagabondages nous avaient menés loin au-delà des territoires des hommes. Nous avions traversé la grande Forêt où se dresse la porte entre le monde de la réalité tangible et celui de la réalité imaginaire. Dans ces contrées où les dieux semblent s'être défoulés à inventer des créatures toutes aussi bizarres qu'incongrues, la morale et la vie n'ont guère de sens. On y côtoie des elfes délicats à l'habileté surprenante aussi bien que des orcs à la peau épaisse et au cerveau plus gras que leur ventre. Rares sont les humains qui s'aventurent ici.

La région où nous étions était essentiellement peuplée d'Argouzh, sortes de géants au torse rablé et aux membres démesurément longs. Leur corps ne semblait être là que pour servir de point d'attache aux bras et aux jambes. Les Argouzh étaient un peuple pacifique de commerçants avisés. Les richesses qu'ils avaient accumulées leur valaient la jalousie des peuples barbares vivant en tribus dans les contrées voisines. Il n'était pas rare que des hordes d'orcs assoiffés d'argent et de sang fassent irruption dans un village argouzh et se livrent à un pillage en règle.

Je crois que mon père avait choisi cette région en raison de la richesse de ses habitants. De fait, un individu riche misera plus facilement une somme importante et... la perdra avec moins d'amertume.

Mon père indiqua sur une carte l'endroit où nous allions nous rendre. Il s'agissait d'un autre village Argouzh situé à quelques jours de marche, de l'autre côté de la montagne des Sorciers.

Mon père alla s'installer au fond de la carriole et donna l'ordre du départ pendant qu'il s'abîmait dans le sommeil. La nuit blanche et le vin rouge étaient venus à bout de sa résistance. Mon frère et moi, comme d'habitude, nous disputions le privilège d'être assis à côté de notre mère pour mener l'équipage. Le terme est bien prétentieux si l'on songe que notre attelage se composait d'un unique mulet efflanqué dont la force ne lui permettait de nous tracter que sur terrain plat. La perspective de traverser la montagne semblait inquiéter notre mère mais, avant de sombrer définitivement dans un ronflant sommeil, mon père avait marmonné quelque chose à propos d'une auberge où nous pourrions louer un autre animal de trait.

Nous n'arrivâmes jamais à cette auberg e.

Nous étions encore dans la forêt lorsque, derrière nous, le bruit d'une chevauchée fit résonner le sol au point que les frondaisons se mirent à trembler. Affolé par le bruit de la cavalcade, mon père se réveilla et se précipita à l'avant du chariot. Il prit les rênes d'une main, la chanvrière de l'autre et se mit à cogner sur notre bourricot pour lui faire presser l'allure. Mais la pauvre carne avait déjà tellement reçu de coups que plus rien ne pouvait l'inquiéter.

Une horde d'orcs montés sur des petits chevaux aussi hideux qu'eux nous rattrapa bientôt et nous força à stopper. Aussitôt, mon père sortit de sous son siège, l'arbalète à flèche d'obsidienne offerte jadis par un chevalier qu'il avait eu le bon goût de ne pas dépouiller. La vue de l'arme parut impressionner la horde qui resta sagement en retrait.

Un des orcs, le chef du groupe, sans doute, si je me réfère à la longueur de son collier fait des dents dérobés à ses victimes, descendit de sa monture. La bête était si courte sur pattes que l'orc ne paraissait pas plus petit. Il s'approcha et interpella mon père.

Je ne comprenais rien à son langage mais je crus deviner qu'il s'était blessé et demandait une potion.

Mon père, malgré son incompétence, possédait quelques pommades parfaitement inoffensives qu'il administrait en cas d'urgence. Il s'adressa à l'orc dans sa langue et je supposais, à ses gestes répétés et à ses hésitations, qu'il avait du mal à s'exprimer. L'autre grognait et leurs affreux petits chevaux commençaient à piétiner le sol avec nervosité.

Le chef des orcs releva la manche de sa côte de maille et exhiba une plaie purulente qui me fit détourner les yeux tant elle était horrible. La viande de son avant-bras velu était entamée sur plusieurs centimètres, comme si la pointe d'une hallebarde s'était enfichée dedans.

Mon père lui-même fit la grimace et marmonna à notre intention "Faut que je lui trouve quelque chose pour calmer sa douleur et puis on se réfugiera à l'autre bout du pays. Tant pis pour les Argouzh et leurs richesses, nous irons vers les lacs du sud". Ma mère acquiesça, comme d'habitude. Quant à mon frère et moi, nous n'avions pas notre mot à dire. Tout ce que nous savions, car je le lisais dans le regard de mon frère, c'est que nous étions en proie à la même panique. La présence de cette troupe autour de nous répandait une odeur de pourriture et de mort.

Mon père posa son arme pour entrer dans la carriole afin d'aller chercher une médecine miraculeuse. A peine eut-il lâché l'arbalète qu'un coup de fouet claqua et fit voler l'arme dans les fourrés. L'orc poussa un grognement horrible et toute la troupe passa à l'abordage.

Ma mère essaya de s'interposer entre eux et nous mais, en riant, un des orcs la gifla et elle s'écroula, assommée. Je me suis blottie, tremblante, contre mon frère aussi transi que moi.

Le chef des orcs s'adressa de nouveau à mon père. Celui-ci fronçait les sourcils et faisait semblant de ne pas comprendre, alors un des agresseurs prit son coutelas et le posa sur la gorge de mon frère, appuyant juste assez pour faire perler une goutte de sang. Il avait trop peur pour crier. Mon père hurla pour empêcher son geste et désigna, sous un tas de couvertures en peau d'ours, le petit coffre où il cachait notre fortune ; en l'occurrence, notre infortune !

Les yeux ronds et la bouche bavante, le chef s'empara du coffret, le soupesa avec satisfaction, l'examina pour en trouver la serrure et essaya de la crocheter avec sa dague. La lame se cassa et vola à travers la charrette. Elle se planta dans la jambe d'un autre orc qui, fou de colère, se jeta sur son chef, sabre en avant. Il n'eut pas le temps de faire un pas, il s'empala sur la pique que le chef orc avait eu le réflexe de tendre. Sans prêter une attention particulière à la mort de son soldat, il se remit à examiner la boîte et se décida à sortir du chariot.

J'observais ma mère qui émergeait doucement de son inconscience. Je pensais qu'il était préférable de ne pas intervenir. Tant qu'ils la croiraient dans le coma, elle ne risquait rien.

Par l'entrebâillement de la tenture, je vis le chef orc qui posait le coffre sur une pierre plate. Il brailla un ordre et on lui apporta une masse d'arme hérissée de piquants métalliques. D'un seul coup, il éventra le coffre et l'or se mit à briller comme une étoile dans la nuit. Tous hurlaient de joie. Mon père était à genoux, prostré.

Les orcs se mirent à danser une sorte de gigue obscène autour du trésor. J'étais sur le point de défaillir. Je me suis mise à transpirer. J'aurais voulu fuir mais mes membres ne répondaient pas. Les barbares semblaient plus ivres que s'ils avaient bu chacun trois barriques de vin.

Celui qui tenait mon frère sous la menace de son coutelas regardait autour de lui avec l'air inquiet, comme s'il cherchait quelque chose ou quelqu'un. Il appela ses compagnons qui inspectèrent l'intérieur de la carriole, bousculèrent ma mère, mon père, mais semblaient m'ignorer. Le chef s'adressa de nouveau à mon père qui répondit par un geste d'impuissance. Lui-même semblait intrigué. Quelques soudards se mirent à battre les fourrés en bordure du chemin.

- Que cherchent-ils ? demanda ma mère encore inconsciente.

- Je... Lana s'est échappée. Je ne l'ai pas vue partir.

- Elle a eu raison, fit ma mère d'une voix lasse.

J'ai voulu hurler ! Leur dire que j'étais là ! Que je n'avais pas bougé ! Mais aucun son ne sortit de ma bouche. C'est à ce moment-là que j'aperçus un homme que je ne n'avais pas remarqué jusque là. Ce n'était pas un orc. Il était habillé comme un moine, avec une longue robe de bure brune dont la capuche couvrait la tête. De son visage, je ne voyait que l'éclat précieux de ses yeux dont la luminosité bleue me pétrifiait. Il portait à la main un bâton aussi maigre et noueux que ses doigts. J'eus la surprise de l'entendre s'adresser à moi dans mon dialecte.

- Tu t'appelles Lana, n'est-ce pas ?

- Oui, mais...

J'étais ahurie par l'invaisemblance de la situation. Une bande de pillards était en train de nous détrousser et l'homme ne bronchait pas. Tout se passait comme si nous étions témoin d'une scène se déroulant dans une autre dimension. Le décor était identique pour tous mais nous n'étions pas là en même temps.

Le moine - enfin, celui que je prenais pour un moine - ne semblait pas affecté par la situation.

- Ne cherche pas à comprendre, me dit-il d'une voix sépulcrale alors qu'un orc passait devant lui en l'ignorant. Ne cherche pas à comprendre pour l'instant. Si tu as foi en ma parole, je te sauverai.

- Mais... mon frère, mes parents...

Le moine fit un geste avec son bâton, comme s'il rayait leur existence.

- Mais c'est impossible ! Je ne peux pas les...

- Tu peux mourir avec eux ou vivre sans eux... tout dépend de ta croyance dans les forces de l'au-delà.

J'avais entendu parlé de magie noire et blanche, de forces occultes, de religion mais dans mon esprit de gamine, tout cela restait très confus. Et je crois que ce n'est pas par confiance dans les pouvoirs de l'homme que j'ai accepté mais simplement parce qu'il me proposait le choix entre vivre et mourir.

- Que dois-je faire ? ai-je demandé.

De la pointe de son bâton, il a désigné mon père, sans rien dire. Un orc s'approchait de lui. Il le fit mettre à quatre pattes. Je regardais sans comprendre. L'orc déchira le haut de chausse de mon père, exhibant ses fesses maigrelettes. Je détournais la tête mais je sentis le contact du bâton sur ma joue et la pression qu'il exerçait pour m'obliger à regarder.

L'orc sortit, de sous son armure, une sorte de gourdin tumescent avec lequel il pénétra mon père. Il allait et venait en poussant des han de bûcherons et poussa une sorte d'ultime vagissement avant de se retirer. Mon père s'écroula sur le sol. Il s'était mordu si fort les lèvres pour ne pas hurler son humiliation, que sa bouche était en sang. Des larmes acides baignaient ses yeux.

Mes propres yeux étaient secs. Mon cœur se serra à peine lorsque je vis l'orc dégainer son sabre et trancher la tête de mon père qui s'auréola d'une marre de sang.

Ma mère hurlait sa douleur. Elle était retenue par deux soudards qui l'avaient obligée à regarder le spectacle ignoble. J'entendais, comme filtrée par un brouillard étrange, sa voix qui m'appelait.

- Lana ! criait-elle. Lana ! Si tu as la chance de réchapper de cela... Lana, où que tu sois, venge ton père ! N'oublie jamais ce qu'on fait ces...

Un orc la fit taire d'un violent coup de pied au ventre.

"Je suis là, maman ! Je suis là... mais je ne peux rien faire. Si je quitte la protection du moine, moi aussi je mourrai..." Ma mère ne m'entendait pas. Je n'avais pas l'impression d'être lâche mais simplement de choisir la seule voie de la survie.

Il n'est pas utile de relater ce qu'ils firent ensuite à mon frère et à ma mère. J'ai assisté, impuissante à leur supplice odieux et ignoble. C'est au cours de cette boucherie immonde, que je suis devenue femme. Le sang s'est mis à couler entre mes jambes. J'avais à peine douze ans. Ma famille était en train de se faire massacrer sous mes yeux et c'est ce moment précis que la nature choisissait pour me dire que j'étais prête à donner la vie, à mon tour.

Leurs corps gisaient à mes pieds, en partie dépecés et mutilés. Mon cœur était aussi froid que le regard de l'homme à la robe de bure. Je n'éprouvais aucune peine, aucune douleur. Les gens que j'aimais avaient été tués et je restais de marbre. C'était comme si tout cela c'était déroulé ailleurs, dans un autre temps. Peut-être vous semblé-je monstrueuse. Peut-être le suis-je effectivement. Jamais, depuis ce jour, je n'ai pleuré mes parents. Jamais je n'ai pleuré la mort d'un être cher. Il m'est parfois arrivée de regretter leur absence mais c'est tout. Il me semble que je suis morte en même temps qu'eux ; en même temps que ma vraie naissance s'accomplissait.

Une fois leurs méfaits accomplis, les orcs partirent en trottinant sur leurs chevaux. Nous restâmes immobiles, avec l'homme, pendant de longues minutes.

Il tendit sa main vers moi et je me sentis de nouveau parcouru par l'influx vital. Je pus enfin me lever et me déplacer librement. L'homme m'arrêta. Il me tendit une bague et ouvrit le chaton.

- Recueille une goutte de ton premier sang de femme, m'ordonna-t-il. Et garde cette bague aussi longtemps que tu vivras. C'est elle qui te relie aux forces de l'au-delà.

Sans pudeur, je relevai ma jupe et découvrai mes cuisses souillées. Je portais la bague près de ma cicatrice femelle et fit tomber une goutte de sang clairet à l'intérieur du bijou. L'homme la referma et la passa à mon doigt avec le respect de l'époux pour l'épousée. Cette bague ne m'a jamais quittée. Gare à celui qui s'aviserait de me la voler.

En sortant de la carriole, nous vîmes la mule qui agonisait, les quatre pattes coupées au ras du tronc. L'homme posa sa main sur son museau, prononça une phrase incompréhensible puis dessina un signe étrange sur la tête de la bête. Ses yeux se fermèrent. Il l'avait renvoyée au paradis des mules.

- Qui... qui êtes-vous ? me hasardais-je à demander.

L'homme ne me répondit pas tout de suite. Il me montra le chemin, devant nous, et commença à marcher, d'un pas régulier et calme.

- Vous êtes un prêtre ?

Je remarquais ses pieds nus dans des sandalettes usées.

- Oui, vous appartenez à un ordre de moines déchaux.

Il continuait sa marche en m'ignorant.

- Pourquoi ne voulez-vous pas me le dire ? Vous êtes un esprit démoniaque ?

Quelques mètres plus loin.

- Non, vous n'êtes pas un esprit démoniaque. Vous seriez plutôt quelque chose comme un sorcier ou un magicien.

Il tourna sa tête vers moi un instant mais n'interrompit pas sa marche.

- Oui, c'est ça, insistais-je avec mon enthousiasme de gamine. Vous êtes un magicien !

Nous nous approchâmes d'un cheval attaché à un arbre près d'une fontaine. A côté de cet arbre, il y avait un homme dont la silhouette me rappelait celle du magicien. Je me tournais vers lui et... constatais son absence.

- Je suis là, fit l'homme près du cheval.

- Mais vous étiez...

- Tout n'est qu'illusion. J'étais ici, et j'étais là-bas, près de toi. Et toi, tu étais là-bas, dans le chariot mais tu n'y étais déjà plus tout à fait, c'est pourquoi les orcs ne nous voyaient pas.

- Alors vous êtes un vrai magicien ! m'extasiai-je.

- Je suis surtout un vieux magicien, répondit-il. Je m'appelle Jaxam. J'habite où mes pas me guident. Toute ma richesse tient dans les quelques rouleaux que tu peux voir glissés dans les fontes de mon cheval. Ils contiennent tous les secrets de mon art.

Je regardais, méfiante.

- Cela ne me paraît pas très épais.

- Les mots sont rares, c'est vrai. De plus, ils sont illisibles et incompréhensibles pour le commun des vivants. Mais celui qui sait lire, sait tout.

- Et vous savez les lire ?

- Presque...

Le mystère qui aurait le personnage et ses pouvoirs fascinaient la gamine que j'étais. Cela m'intriguait bien plus que les tours de cartes de mon père.

- Faites-moi un tour de magie...

L'homme se tourna brutalement vers moi. La fulgurance de son regard me glaça jusqu'aux os. Je réalisai que j'avais dû dire une bêtise et j'essayai de me reprendre.

- Non, je ne veux pas dire, faire un tour comme les forains ou les...

- Tais-toi, petite. L'art de la magie n'est pas un jeu. Celui qui en use doit en être digne. Il doit acquérir une grande sagesse et c'est cette sagesse qui permet de lire les rouleaux qui ne sont en fait que des clés. A l'âge où je suis, j'ai presque tout lu. Pourtant j'ai l'impression qu'il me reste un chemin immense à parcourir avant de prétendre à la Sagesse.

Les choses me paraissaient naturelles. J'étais en compagnie de cet homme, orpheline, dans une forêt inconnue traversée par des bandes de brigands et je n'avais pas peur.

- Pourquoi m'avez-vous sauvée des orcs ? demandai-je à l'homme. Pourquoi avez-vous laissé ma famille se faire massacrer ? Pourquoi votre magie n'a-t-elle pas pu venir à bout des brigands ?

J'avais posé ces questions sans animosité ni reproche. Je leur avais posé ces questions parce que je me les posais. Il m'avait répondu simplement.

- Tu es la seule qui m'aies écouté, la seule qui m'aies vu. Tu es la seule de ta famille qui aies su sortir de la réalité. Les autres tenaient trop à la vie pour s'en abstraire. Toi tu es venue, simplement.

- Je ne comprends rien à votre charabia.

L'homme haussa les épaules. Je devinais, malgré l'ombre dans laquelle sa capuche tenait son visage, qu'il souriait.

- Nous allons dormir ici. Nous repartirons dès le lever du soleil.

- Ici ? Ça n'est pas dangereux ? Et puis nous repartons où ? vous voulez dire que vous m'emmenez avec vous ?

- Je ne crois pas que nos routes se soient croisées par hasard. J'étais à plus de 500 pas de votre carriole lorsque mon esprit a été envahi par les images de l'attaque. J'étais en train de méditer, c'est pour cela qu'il a été plus facile à mon esprit de te rejoindre, car il n'y avait que mon image, en face de toi.

- Mais pourquoi est-ce que les autres ne me voyaient plus ? j'étais bien présente, moi.

- Tu poses beaucoup de questions, Lana. A toi, je peux répondre. Tu étais présente, oui. Mais quand tu es entrée dans mon regard, tu es devenue l'image virtuelle d'un miroir qui n'existait que pour toi...

Je secouais la tête avec découragement.

- Je n'y comprends rien !

Le cheval se mit à hennir, comme s'il se moquait de moi.

- Un jour, je sais que tu comprendras.

Là, j'avais l'impression de comprendre de moins en moins. Le magicien reprit.

- En attendant, mange ceci et dors. Le chemin qui nous attend est long.

Il me tendit un morceau de viande boucanée que je dus mâcher pendant de longues minutes avant d'en venir à bout.

La nuit tomba vite et le serein de cette nuit d'été finissante baigna mon premier sommeil.

Au matin, je me réveillais en sursaut, comme si je voulais déchirer l'enveloppe de sommeil qui m'étouffait. L'homme était assis face à moi, on aurait dit qu'il n'avait pas bougé de toute la nuit.

- Prête, petite ? me demanda-t-il d'un ton neutre.

- J'ai faim.

- Nous mangerons plus tard.

En ronchonnant, je me mis debout. L'homme s'approcha de son cheval et l'enfourcha. Il vint près de moi et me souleva d'un geste pour me faire asseoir en amazone devant lui.

- Où allons-nous ?

Il me désigna une route imaginaire et déclara :

- Là-bas.

Je sus alors que mes questions étaient inutiles. Le magicien ne me donnerait de réponses qu'aux questions non posées.

Nous voyageâmes une bonne partie de la journée. Je n'osais pas lui parler de ma posture inconfortable ni du sang qui s'écoulait sur mes cuisses de femme. J'avais faim et soif aussi. L'homme avançait, droit sur son cheval, indifférent au monde. Son long bâton était posé en travers de la selle, entre lui et moi.

Le ciel était déjà rouge lorsque nous arrivâmes près d'un puits. Je me réjouissais à l'idée de boire enfin. L'homme me fit descendre du cheval et je me précipitais aussitôt pour boire. Au moment de tourner la manivelle du treuil, mes mains n'agrippèrent que du vide. Emportée par mon élan, je m'affalais de tout mon long dans les feuilles mortes.

- Il te faudra d'abord apprendre à ne pas croire ce que tu vois. Et surtout à ne pas voir ce que tu as envie de voir.

Je m'assis et époussetant mes habits et regardai autour de moi. Pas trace de puits. La colère monta en moi et je courus vers l'homme, déterminée à me battre ; je ne doutais de rien, moi, pauvre gamine pouilleuse.

Il planta son bâton dans le sol, devant moi, et ce fut comme si un mur invisible s'était soudain dressé.

- Que voulais-tu faire ? me demanda-t-il calmement.

- J'ai soif ! j'ai faim ! j'ai mal au ventre et c'est de votre faute.

- J'ai certains pouvoirs, c'est vrai. Mais en aucun cas, je ne peux mettre la faim ni la soif dans ton corps. De même, je ne suis pas responsable des flux de la lune.

- Mais moi non plus ! m'écriais-je.

- Tu dois pouvoir apprendre à te dominer.

Ainsi commença mon éducation. Jaxam m'emmenait partout avec lui et me fit vivre des aventures insensées au cours desquelles il m'enseigna quelques uns de ces tours. C'est lui qui décida de me travestir en garçon. Portant la même robe de bure que lui, nous passions pour un moine et son novice. Les gens nous offraient le gîte et le couvert mais Jaxam refusait tous les dons en argent.

Il m'apprit à lire dans un vieux livre aux pages rongées par les vers. Lorsque je réclamais le privilège de pouvoir lire ses fameux rouleaux, il m'opposait un refus catégorique.

- Ce ne sont pas là des lectures qui se lisent mais des lectures qui se comprennent. Elles n'existent que par la foi que tu as en elles et la confiance que tu as en toi.

Il m'apprit à prier et à incanter. Chaque matin, avant que le soleil ne passe la barre de l'horizon, il me faisait apprendre par cœur des formules magiques et la façon de les réciter afin de pouvoir jeter le sort. Le premier sort que je fus capable d'expérimenter fut l'agrandissement. Un sort bien inoffensif en fait ! J'étais capable de faire doubler de volume une pierre ou un morceau de bois ! A ce stade de mon initiation, Jaxam ne m'enseignait que des sorts de ce type, détection d'objets ou de présence magique. J'attendais avec impatience qu'il m'initie aux sorts d'attaques qui me permettraient d'imposer mes mains brûlantes sur un ennemi ou de lancer des flèches acides de Melf afin de faire fondre son armure. Au lieu de cela, mon Maître, car c'est ainsi que je l'appelais maintenant, préférait s'assurer de la sagesse de son élève. A moins qu'il ne voulût garder la supériorité que donne le savoir.

Un soir que nous dînions dans une auberge, nous fîmes la connaissance d'un groupe d'aventuriers. Il y avait deux guerriers dirigés par un paladin et accompagnés par un homme en soutane, un clerc. L'un des guerriers était un nain au faciès porcin. L'autre guerrier était un humain qui semblait mal en point. Le clerc et le paladin s'affairaient auprès de lui pour le soigner. Nous étions assis à une table voisine et regardions la scène avec intérêt. Jaxam interpella le nain qui grogna et l'envoya paître. Je vis alors le regard de Jaxam s'illuminer pendant qu'il récitait une formule à vois basse. Il pointa deux doigts en direction du nain qui se tourna de nouveau vers nous, l'air affable et demanda :

- Puis-je vous renseigner ?

- Nous sommes étrangers, ici. Vous semblez être en difficulté, pouvons-nous vous aider ?

- Nous aider !? Il nous aurait fallu de l'aide bien plus tôt. Avant que nous ne descendions dans cette fichue caverne. Nous sommes tombés dans un piège tendu par Goldahr le sorcier...

Le nain sembla prit d'un soudain étourdissement et son visage se fit plus dur.

- Et puis d'abord, qu'est-ce que ça peut vous faire ?

Jaxam soupira à mon intention.

- Et voilà, murmura-t-il, c'est le problème avec le sort d'amitié. Plus l'individu à qui on le jette est d'un niveau d'intelligence bas, plus sa durée est brève.

Nous attendîmes donc que le clerc ait fini ses soins avant de l'aborder. L'homme paraissait épuisé. Il nous raconta leur longue équipée.

- Voilà huit lunes que nous sommes partis. Nous étions cinq mais l'un de nous n'était qu'un voleur et un assassin. Il a essayé de nous fausser compagnie avec notre or. Il a essayé de tuer Arcturus le paladin pour s'emparer de l'or dont il avait la garde. Nous n'avons eu d'autre choix que de nous battre contre lui et de le tuer. Dès lors, notre quête devenait plus dure encore.

- Votre quête ? demandais-je.

- Nous avons accepté la mission que nous a confiée l'archevêque de la cathédrale de Gottheim. Récupérer les objets saints dérobés par le sorcier Goldahr. Celui-ci veut mettre leurs pouvoirs sacrés au service des puissances des ténèbres. Nous avions enfin trouver son repaire lorsque nous sommes tombés dans l'un de ses nombreux pièges maléfiques.

- Goldahr, répéta Jaxam. J'ai déjà eu affaire à lui mais c'était... il y a bien longtemps. Il n'était alors qu'un petit magicien sans envergure. Il a donc mis ses talents au service de la sorcellerie. Il a trahi sa vocation première...

- C'est un fils du Mal. Seule la mort pourra libérer le pays de son influence. Mais... vous dites que vous le connaissez... ?

Jaxam prit un temps avant de répondre.

- Nous avons appris la magie chez le même mage.

- Vous êtes donc magicien ?... intéressant... (il me montra du doigt) et lui aussi ?

- C'est mon élève. Un élève assez appliqué bien que moyennement doué.

Je me retins d'exploser de rage contre mon maître. Je compris plus tard que cette restriction n'était pas une vexation. Elle n'était destinée qu'à nous faire passer pour de modestes magiciens. Dans notre art, l'humilité et la discrétion sont des atouts.

- Si vous connaissez Goldahr, vous nous seriez d'une précieuse aide, avança le clerc. Mais je pense que vous avez d'autres projets.

- Effectivement, répondit Jaxam sans que l'on pût dire s'il disait qu'il avait d'autres projets ou que son aide serait utile.

Le clerc resta perplexe un instant puis reformula sa question de façon plus claire.

- Voulez-vous vous joindre à nous ? L'archevêque de Gottheim ne sera pas ingrat, je m'en porte garant.

- L'argent n'est pas notre but, répondit sèchement Jaxam.

- Je sais, répondit le clerc avec un sourire malin. Je pense néanmoins que l'archevêque vous ouvrirait grande les portes de sa bibliothèque personnelle. On dit que son enfer est rempli de grimoires confisqués à des mages apostats ou réchappés d'autodafés auxquels avaient été condamnés des sorciers douteux avant d'être publiquement brûlés.

- Voilà qui servirait de façon fort utile la formation de mon apprenti, répondit Jaxam. Soit, nous vous accompagnerons dans la caverne de Goldahr l'infâme.

Ainsi débuta ma première quête. Jusqu'à la fin, tout le monde ignora que j'étais une femme et, bien qu'encore adolescente, je n'étais pas insensible aux charmes du paladin.

Goldhar avait truffé son repaire de pièges tous plus vicieux les uns que les autres. Il nous fallu huit jours pour arriver jusqu'à sa chapelle secrète.

C'est là que j'ai assisté au plus fameux duel entre magiciens qu'il m'ait été donné de voir. Jaxam mon maître, dut puiser au plus profond de ses connaissances pour contrer les sorts du sorcier. Les deux hommes étaient de force égale. Personne ne pouvait intervenir. Ils avaient dressé autour d'eux un bouclier d'invulnérabilité qui empêchait même le clerc ou le paladin de jeter des sorts de soins sur Jaxam dont la fragilité croissait au fur et à mesure du combat. Goldahr était sur le point de remporter le combat lorsque Jaxam utilisa l'arme à laquelle le sorcier s'attendait sans doute le moins. L'arme inconcevable pour un être aussi vaniteux que Goldahr : le suicide.

Jaxam, outre son fameux bâton portait à la ceinture une petite dague qui lui servait plus souvent à découper le poulet qu'à se battre, tant les arts martiaux lui étaient étrangers.

Dans un ultime effort, Jaxam parvint à investir le corps de Goldhar. Les deux ne faisaient plus qu'un. On vit le bras prendre la dague, hésiter, puis venir se planter dans la gorge. En tuant Goldahr, Jaxam s'était lui-même sacrifié. Sur le sol, ne gisait que le corps du sorcier. Mon maître s'était dissous en lui.

Je tombai à genoux. C'est ce jour-là que j'ai réellement perdu mon père.

Nous revînmes triomphant chez l'archevêque. Le clerc me présenta en louant mes talents et ceux de mon maître. Je n'avais rien fait d'extraordinaire mais je me gardais bien de me rabaisser.

- Souhaitons que vous vous en montriez digne. Si cela peut vous aider, les rayons de ma bibliothèque vous sont grand ouverts. Je sais que vous en userez pour le Bien.

- J'en userai au mieux, répondis-je de façon moins catégorique.

L'archevêque se pencha vers moi, comme s'il voulait m'entendre en confession. Il chuchota à mon oreille.

- Caïn l'Enigme... ce nom est amusant. A une lettre près, c'est l'anagramme de "magicienne". A quoi correspond le "l".

Je me sentis pâlir. J'avais l'impression que la supercherie allait être découverte. Une sorte d'intuition me fit comprendre que j'avais intérêt à mettre l'archevêque de mon côté. Il était trop fin pour se risquer à lui mentir.

- L'initiale de mon prénom, Lana, Monseigneur.

Il hocha la tête avec un sourire complice.

- Bien, mon enfant... j'espère que notre nouveau Caïn ne trahira pas ses frères.

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