Connexion/Faim
Elle tendit brusquement sa main vers l'écran du minitel, comme si elle voulait rattraper les mots qu'elle venait de lui écrire.
"C'est stupide ! marmonnait-elle. Insensé ! C'est ça, oui, je suis une folle comme les autres. Incapable de faire la différence entre le jeu et la réalité."
Elle se leva, fit le tour de sa chaise sans quitter des yeux l'écran du minitel puis attendit.
Anne vivait seule depuis son divorce. Elle habitait dans un immeuble, au troisième étage, avec vue sur un jardinet minable éclairé, à cette heure tardive de la nuit, par un plot autour duquel voletaient d'autres papillons de nuit.
Hormis l'écran du minitel, il n'y avait pas de lumière dans la pièce où se tenait Anne et ce simple point lumineux suffisait à la fasciner ; donnant une teinte grise à son visage anxieux.
Ce soir, elle avait l'impression d'avoir pris un shoot de trop. L'overdose allait la prendre. Elle guettait, le ventre noué, l'annonce d'un message de Xénon. Elle songea, l'espace d'un instant, à appuyer sur la touche de déconnexion. S'enfuir, retourner dans l'anonymat. "Tuer" Eaucéane et redevenir Anne. Rien qu'Anne.
Le temps lui paraissait interminable. Elle vérifia que Xénon était toujours connecté. Elle fit défiler la liste et le trouva. Elle comprit alors qu'elle ne pouvait faire machine arrière. Quoi qu'elle fasse, Xénon allait lire son message ; si ça n'était pas déjà fait. Au même moment, la réponse lui parvint. Elle s'afficha au centre de l'écran. Anne était paniquée à l'idée de le lire. Qu'allait-il penser d'elle ? Trop tard pour considérer la question, la réponse était là. Elle la lut à mi-voix, pour mieux entendre les mots. "Moi aussi, je suis très troublé par nos dialogues depuis 15 jours... Souvent je pense à toi dans la journée et si je mettais un mot dans ta Boîte à Lettres à chaque fois, la BAL serait saturée. Cependant, je me méfie de ses emballements soudain. Nous ne nous connaissons pas. Nous n'avons jamais même parlé au téléphone. Mais... c'est vrai que j'aimerais beaucoup faire ta connaissance."
Elle relut plusieurs fois le message, en se maudissant. Qu'est-ce qu'il lui avait pris de dire qu'elle aimerait le rencontrer ?
Elle avait soudain conscience de la place démesurée qu'avait pris cet homme virtuel dans sa vie. Elle revécut en un flash les quinze derniers jours. Cela lui parut insupportable, elle choisit la fuite et se déconnecta. Afin de fuir plus loin encore, elle enfila un gilet et sortit. C'était au début du mois de juillet et le bitume des trottoirs rendait doucement la chaleur accumulée pendant le jour.
Anne habitait dans un quartier résidentiel de Paris, avec peu d'animation, surtout à cette heure avancée. Trois heures du matin, s'étonna-t-elle. Cela voulait dire donc dire qu'elle avait dialogué avec Xénon, sans interruption pendant près de sept heures.
Dès qu'elle était rentrée du travail, son premier geste avait été d'allumer le minitel et de regarder si elle avait reçu des messages. Il y en avait trois de Xénon et un autre provenant d'un type sympa avec qui elle discutait à l'occasion. Elle n'avait pas pris le temps de répondre et s'était connectée aussitôt en dialogue. Xénon était là "Je m'impatientais !" avait-il écrit sur un ton de faux reproches. Et ils avaient repris leur discussion là où ils en étaient restés la veille. C'est à dire nulle part. Xénon - Xavier de son vrai prénom - avait toujours refusé les conversations sérieuses. Pour lui le minitel était un prétexte à se défouler en écrivant des suites de mots libres. Le verbe pour le verbe ; gratuit et éphémère. Eaucéane avait été quelque peu agacée, au début, par cette façon que Xénon avait de prendre tout à la dérision. Elle l'avait d'abord jugé comme un être cynique et aigri. Elle aurait d'ailleurs mis un terme rapide à leur dialogue s'il n'avait pas émané, des propos de Xénon, une sorte de sympathie spontanée qui exacerbait sa curiosité.
D'un jeu, ou d'un passe-temps, le minitel était devenu une véritable obsession. Dès qu'elle rentrait du travail, elle se précipitait sur le petit écran pour voir qui lui avait écrit. Et surtout pour savoir si Xénon avait eu le temps de répondre au message qu'elle avait tapé en quatrième vitesse en se levant, entre deux biscottes sans beurre et un café sans sucre. Anne arrivait à un âge où il lui fallait surveiller sa ligne pour ne pas rentrer dans la catégorie des "elle a dû être mignonne... elle a gardé un beau visage... dommage qu'elle se soit laissé aller..."
Errant sans but, Anne finit par trouver un bar ouvert, une sorte de bar américain. Elle y pénétra. Le barman lui jeta un mauvais regard. La salle était emplie d'une épaisse fumée. Le lieu était presque désert. Il n'y avait plus que deux ou trois couples disséminés dans des recoins discrets et qui n'en finissaient pas de finir leur dernier verre avant de se décider "chez toi ou chez moi ?". Au zinc, une demie fesse posée sur un haut tabouret, moulée dans une robe en lamé, se tenait un individu à la silhouette trop dure pour être celle d'une femme. Anne s'assit deux tabourets plus loin et demanda un café.
Le travesti s'approcha d'elle. Anne le regarda d'abord avec méfiance mais ne s'écarta pas. Elle nota avec un petit sourire la pomme d'Adam trop proéminente et le grisé qui commençait à ombrer ses joues. Il ne chercha pas à se cacher et s'adressa à elle d'une voix non maquillée.
- Toi, ma belle, t'as des problèmes de cœur.
Anne haussa les épaules en souriant, comme si elle se moquait d'elle-même.
- On peut appeler ça comme ça...
- Il t'a laissé tomber ?
Elle fit non de la tête. L'autre prit un air entendu avant de continuer.
- Je comprends, il t'a trompée.
Nouveau signe de dénégation de la part d'Anne. Le travesti avait l'air perplexe.
- Ici, on me connaît sous le nom de Claudia mais, à cette heure-ci, comme pour Cendrillon, la citrouille reprend le pas sur le carrosse... Je m'appelle Jean-Pierre.
Anne alla pour se présenter, ouvrit la bouche et les mots restèrent suspendus dans le vide. Un sourire triste se dessina sur son visage et elle déclara.
- Ailleurs, on m'appelle Eaucéane mais, en dehors de ma bal, on m'appelle Anne...
Le type fronça les sourcils.
- T'es pas un personnage banal, toi...
- Oh que si... soupira Anne. D'une effroyable banalité.
Le barman lui apporta son café. Anne repoussa le sucre en dehors de la sous-tasse.
- Alors c'est moi qui deviens bête. Je n'ai encore rien compris à tes histoires. Tu as été sphinge dans une vie antérieure ? On dirait que tu ne parles que par énigme.
- Vous avez raison, excusez-moi, répondit-elle en gardant toujours ce même sourire.
- Mais je comprends, tu n'as peut-être pas envie de parler de tes ennuis ?
- Mes ennuis... c'est un bien grand mot... Des ennuis où je me suis mise toute seule. Des ennuis... virtuels.
- Oh la la... fit le travesti en mimant l'attaque soudaine d'une migraine. Des ennuis virtuels...
Il échangea un regard avec le barman qui lui fit comprendre, d'un signe rapide, "encore une barge". Jean-Pierre-Claudia haussa les épaules d'une façon plus efféminée que féminine puis s'adressa de nouveau à Anne.
- Réalité, virtualité... soupira-t-il, les choses ou les gens ne sont souvent que ce qu'on veut qu'ils soient. Regarde-moi, j'en suis un exemple, non ?
Anne fit oui de la tête, puis, sans trop savoir pourquoi, elle se mit à parler. Elle raconta tout à cet inconnu. Elle lui résuma en quelques minutes, ses quinze derniers jours de passion virtuelle.
Cela faisait plusieurs mois qu'elle fréquentait des réseaux de messagerie conviviale. Elle entretenait ainsi, avec d'autres solitaires, d'âges et de sexes variés, des relations électroniques amicales. Ce soir-là, les choses avaient basculé.
Elle aurait voulu revenir en arrière, annuler le message. Annuler les quinze jours précédents.
Elle, elle avait choisi Eaucéane comme pseudo parce que cela lui permettait d'associer son prénom et sa passion pour la voile. Lui, c'était Xénon. "Pourquoi Xénon ?", lui avait-elle demandé. "Parze que je zuis un garz rare." avait-il répondu.
Le jeu de mot approximatif l'avait fait sourire. "Enfin un type qui ne se prend pas trop au sérieux", s'était-elle dit. Pas un de ces types qui ne se connectent que pour trouver une fille facile, la rencontrer et... l'oublier juste après.
Eaucéane qui ne se connectait jusque là, que de façon occasionnelle, était devenue, depuis qu'elle avait croisé Xénon, une véritable accro.
L'autre hocha la tête avec perplexité.
- Mouais... Donc tu as dialogué pendant deux semaines avec un inconnu et tu es persuadée d'en être tombée amoureuse sans jamais l'avoir vu, sans rien connaître de lui, sans...
Anne le coupa.
- Amoureuse ?! oh non... sûrement pas ! Mais...
- Mais, reprit le travesti, tu éprouves pour lui une sorte de trouble suffisamment important pour te jeter sur ton minitel dès que tu peux et le retrouver... comment s'appelle-t-il, déjà ?
- Xén... Xavier, rectifia-t-elle.
- Oui, ironisa gentiment Claudia. Ça n'a effectivement rien à voir avec de l'amour ni de la passion.
- Mais, protesta Anne. C'est parfaitement aberrant ! Comment est-ce que je pourrais éprouver un quelconque sentiment pour quelqu'un que je ne connais pas ?
Claudia resta volontairement muet. Ce n'était pas à lui d'apporter des réponses. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était suggérer les questions en laissant parler Anne.
- Peut-être que depuis mon divorce, je me sens seule, je suis prête à poser la tête sur la première épaule qui passe...
Au moment où elle disait cela, on entendit du bruit dans la rue. Le barman déclara :
- Les éboueurs qui passent... va être l'heure de fermer...
Anne se mit spontanément en colère. Contre personne. Contre elle-même.
- Voilà, c'est tout à fait ça ! A la fin de la nuit, on ramasse ce qui traîne ! Une poubelle ou une fille un peu seule comme moi !
Claudia posa la main sur son poignet. Anne se calma aussitôt.
- Je ferai mieux de rentrer...
Elle ricana avant de rajouter :
- ...avant de me faire embarquer.
- Moi aussi, je vais partir...
Il passa la main contre son menton en disant :
- Claudia commence à ressembler à Jean-Claude.
- Et tu... vous n'aimez pas Jean-Claude ?
- C'est ma virtualité à moi, philosopha-t-il en souriant. On se cache la vérité comme on peut. Derrière un maquillage ou derrière un écran...
- Vous pensez que je me cache la vérité ?
- Pourquoi tu me dis "vous" ? par... politesse ou parce que tu parles à Jean-Claude et à Claudia ?
- Vou... "Tu" ne m'as pas répondu...
- Je n'avais peut-être pas la réponse...
- On en est au même point, alors...
- Sauf que toi, tu n'es pas obligée de rentrer pour aller te raser.
- Non, mais il va falloir que je me maquille avant d'aller au bureau et il va falloir une sacrée couche de fard pour masquer ma nuit blanche.
- La femme se maquille et l'homme se rase... comme quoi les choses finissent toujours par rentrer dans l'ordre.
- Et par rentrer chez elle, fit Anne d'une voix lasse en se levant.
Elle laissa un peu d'argent sur le bar et sortit en adressant un sourire d'adieu au travesti.
- Bonne chance, ma chérie, répondit-il sur un ton de complicité féminine.
Le ciel avait une couleur de jean usé. Anne cambra ses reins fourbus. Elle n'avait pas envie de rentrer chez elle. Elle craignait que l'œil du petit cube ne l'hypnotise de nouveau.
Le manque de sommeil la faisait grelotter. Elle alla s'asseoir sur le petit muret qui marquait le bord d'un square et s'adossa contre la grille. L'image de Xavier-Xénon ne quittait pas son esprit. La raison voulait qu'elle envoie tout balader, qu'elle oublie les quinze derniers jours comme on oublie un rêve. D'ailleurs, ça n'était qu'un rêve. Un rêve fait de mots, de rires écrits sur un écran, de sourires supposés, de coïncidences, de messages identiques qui se croisaient, de trouble parfois, lorsqu'il lui écrivait qu'il aimerait bien, un jour, lui prendre la main. Un rêve fait de nuits blanches, heures pâles de la nuit où le cœur est vulnérable, où la lumière est artificielle.
Un besoin s'était creusé. Elle avait besoin de lui "parler" et - elle en était tout autant persuadée - il avait besoin de son contact. Pourtant, jamais il n'avait cherché à avoir son numéro de téléphone, jamais il n'avait proposé de la rencontrer. C'est pour cela qu'elle en avait pris l'initiative... et l'avait regretté aussitôt.
Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, se ramassant sur elle-même pour garder le peu de chaleur qu'il lui restait. Elle avait fui. Elle s'était éloignée de lui. De lui, l'écran. De lui, Xénon. De lui, Xavier. Elle avait pris conscience que le mur qui les séparait n'était là que pour les protéger. Si l'un d'eux cherchait à l'escalader ou à le contourner, il se fissurerait, s'effriterait puis s'effondrerait dans le vacarme du quotidien. Elle savait que son maquillage allait fondre et que lui, il lui faudrait raser sa barbe. Il lui avait fallu cette brève rencontre, au hasard d'un bar très tard, avec ce travesti, pour réaliser ce qu'elle savait confusément.
Elle savait aussi que le charme était rompu. Elle venait de rayer d'un coup de crayon à Rimmel les mots "espoir de se voir".
A ce moment-là, un homme passa devant elle, promenant son caniche. Elle éclata de rire. L'homme la regarda, ahuri, puis emmena son chien dans un caniveau plus loin.
Cet homme qui passait aurait pu être Xavier, comme les milliers de types qu'elle croise chaque jour sur les trottoirs. Il aurait pu être Xavier et elle ne l'aurait pas reconnu puisqu'elle ne connaît que Xénon. De même qu'elle ne reconnaîtrait pas Jean-Claude une fois qu'il se serait défait de Claudia.
Elle soupira profondément, adressa un sourire triste à la vie, se déplia et sauta sur le trottoir. Elle avait tout juste le temps de rentrer chez elle, prendre une douche et s'en aller au bureau. Elle trouverait bien un coin tranquille pour somnoler...
En arrivant chez elle, elle passa près du minitel éteint. Vers l'écran, brusquement, elle tendit la main...