Conte défait
Il était une fois une belle princesse dont le cœur n’avait jamais connu les troubles de l’amour. Pendant la journée, le visage appuyé contre sa harpe, elle rêvait à son prince tout en composant de jolies mélodies sur lesquelles elle improvisait des odes romantiques. Le Roi son père se désolait de la voir ainsi se morfondre dans sa virginale solitude.
- C'est ma foi vrai qu’elle a jamais baisé la bougresse ! s’exclama-t-il un jour où…
Non !
- Comment ça, non ? ça veut dire quoi ? Elle n’est plus pucelle et je n’en saurais rien ? Qui est-ce ? un chevalier de passage ? un page ? une de ses dames de compagnie qui l’aurait déflorée à coups de chandelles ? le chapelain ? le… non… pas l’évêque, tout de même !
Mais non ! ça n’a rien à voir avec tout ça mais bon, je suis en train d’écrire un conte de fée, je ne peux pas aborder le sujet sous un angle aussi… direct.
L’auteur s’écarta de son clavier et considéra l’écran de son traitement de texte où s’affichait le dialogue du roi. Bien que l’idée l’amusât, il revint, sélectionna le passage et l’envoya, d’un coup de ciseaux virtuels, dans la poubelle. Il reprit.
- C’est ma foi vrai, fit le roi. Depuis la mort de sa mère, ma chère (Allons bon, songea l’auteur, je n’avais pas songé au prénom. Un prénom de princesse, réfléchissons… Aurore, Blanche-Neige, Cendrillon… Et pourquoi pas le Chaperon Rouge ou le Petit Poucet, pendant que j’y suis ! Gertrude ou Amélie ? Cunégonde ! bon, restons sérieux, allez :) Agnès se morfond dans son donjon. Ses chants ne sont que plaintes et douleurs. Il faudrait que je la marie avec un riche Prince.
Le tâcheron du clavier s’arrêta net, les épaules basses. " Mais qu’est-ce que je suis en train d’écrire, là ? C'est d’une banalité affligeante ! Clichés et conventions ! " Il s’alluma une cigarette, observant l’écran avec perplexité. Son esprit était ailleurs ; impossible de se concentrer. Etre obligé d’écrire ce genre de niaiseries pour vivre, à cinquante ans passés.
Il soupira, expirant un épais nuage de fumée et écrasa sa cigarette. " C'est pas en me lamentant sur mon sort que ça va payer l’électricité. " Il relut les dernières lignes, décidé à cracher de la copie, coûte que coûte. Il constata qu’il avait rajouté un paragraphe sans s’en apercevoir. L’écriture lui était devenue si naturelle qu'il n’était pas rare que ses doigts courent sur le clavier pendant qu’il courait après d’autres idées. Mais là, il fut surpris :
Le roi décida donc de réunir ses conseillers pour les entretenir de ses projets matrimoniaux. Il s’installa sur son trône et, en les attendant, chantonnait une chanson de son cru : la princesse Agnès, qu’avait l’feu aux fesses, attendait du Prince Charmant, qu’il lui rent’ dedans.
L’auteur se hâta de supprimer le couplet, sans toutefois pouvoir s’empêcher de ricaner comme un collégien. " Je suis tombé dans un drôle de royaume, cette fois-ci ."
Antoine Beaudasson, puisque c'est ainsi que se nommait l’homme de plume, considérait qu'il était l’invité des mondes qu'il décrivait. Son cerveau le faisait voyager, au gré de ses états d’âme, parmi des mondes enchantés et enchanteurs. Cela faisait plus de vingt-cinq ans qu'il vivait de ses récits de voyage. Une sorte de grand reporter dont le passeport était frappé du visa de pays imaginaires. Voyageur infatigable dont les seules valises étaient accrochées à ses yeux lorsque, l’aube venant, il se décidait à aller se coucher. Ecrivain laborieux qui devait souvent forcer les serrures de l’imaginaire ; les crocheter même, parfois, à l’aide de la clé des songes.
Ce soir-là, il venait de reprendre sa route, installé devant l’écran de son ordinateur, il allait embarquer pour la énième fois vers un énième monde où une belle cent fois décrite allait faire la rencontre du prince charmant dont les frères aînés avaient fait, dans le bonheur, des milliers d’enfants aux princesses précédentes.
Etait-ce une soudaine lassitude qui l’avait fait prendre un billet vers un royaume où le roi était victime de certains relâchements de langage ? Sans doute mais, de toute façon, il ne pouvait pas se permettre de le laisser faire rimer princesse avec fesses.
- C'est dans un grand château qu’il habite, chantonna le Roi avant que l’auteur ait pu effacer la ligne, et il aura tôt fait de lui montrer sa…
Antoine regarda l’écran avec effarement : comment était-ce possible que lui, Antoine Beaudasson, écrivain pour enfants de renommée... enfin, de renom ! bref, connu de son éditeur, ait écrit ces lignes ? dont, par ailleurs, il n’avait pas vraiment honte.
Il se leva, s’éloigna quelques instants de son bureau, le temps de décapsuler maladroitement une bière et de tacher son pull, puis il revint avec, espérait-il, les idées claires et la ferme conviction de pouvoir ramener le Roi dans les chemins vertueux d’un langage châtié.
Pour s’en assurer, il entama un deuxième chapitre mettant en scène la princesse elle-même.
La douce Agnès aux longues tresses (c'est quand même plus élégant comme rime, non ? !) pinçait entre ses doigts les cordes de sa harpe. De sa bouche fermée s’échappait une douce mélopée qui emplissait la pièce de toute sa tristesse (ça aussi, ça rime avec Agnès !). Près d’elle, sa dame de compagnie brodait avec méticulosité un mouchoir pour le trousseau de la jeune fille. Soudain, la Princesse se souleva de son siège et, après une courte grimace qui soulignait la violence de l’effort, lâcha un pet retentissant qui ne fit même pas broncher la dame de compagnie.
Le chant se " mêle au pet ", ricana in petto la Princesse.
De nouveau, Antoine fut partagé entre l’indignation et l’éclat de rire. Comme personne ne pouvait le voir, il se laissa aller au rire mais fit disparaître prestement toute trace de l’incident et revint au A magnifiquement brodé qui ornait le trousseau de la princesse.
Le chat ronronnait doucement sur les pieds de la douce Agnès et celle-ci abandonna un instant les cordes pour poser une main attendrie sur le matou qui, pour mieux apprécier la caresse, se mit sur le dos, s’étirant de tout son long.
- Dites-moi, ma mie, fit la Princesse s’adressant à sa dame de compagnie, n’avions-nous pas dit que nous ferions couper ce chat ? regardez moi ça ! à la moindre caresse, son engin se dresse.
Antoine fronça les sourcils mais il décida de laisser agir ses personnages. Il savait, qu’en fin de… conte, c'était lui le maître d’œuvre et que rien ne serait lu avant ses corrections.
La dame de compagnie releva la tête et son regard se posa sur le chat. Aussitôt, son visage s’empourpra d’une confusion sincère.
- Oh, votre altesse… ce ne sont point là choses qui concernent une jeune fille de votre rang. Regardez plutôt ce joli A que je suis en train de broder au point de Cornouailles.
La Princesse s’approcha du cadre au milieu duquel était tendu le tissu orné du monogramme.
Quel beau A, s’exclama-t-elle en passant son doigt le long du tracé. Heureusement que l’auteur ne se sert pas d’un clavier qwerty !
Antoine ouvrit grands ses yeux. Quelle était cette Princesse qui lui parlait de clavier qwerty ou azerty ? D’ailleurs, quel rapport ? Antoine réalisa ce que cela aurait donné : " Quel beau Q, s’exclama la Princesse… "
L’auteur se précipita vers son réfrigérateur. Deuxième bière et deuxième tache. Il engloutit la canette d’un coup. Le froid et les bulles lui brûlèrent la gorge, ses yeux prirent une couleur rubis et un spasme de son estomac lui fit expurger un énorme rot parfumé au houblon.
Restons calme, se dit-il. Il y a une marge entre délirer sur un texte et laisser les personnages faire des jeux de mots que je ne comprends même pas moi-même du premier coup. Ça n’est pas l’écriture automatique, ça, c'est… c'est autre chose ! conclut-il, à court de vocabulaire. Il retourna vers son écran et constata que… c’était effectivement " autre chose ".
Il lut les dernières lignes du texte. Des lignes qu’il était sûr de ne pas avoir écrites puisqu’il était dans la cuisine. Oui, il était bien dans la cuisine, il ne s’était pas absenté, ne fut-ce que quelques instants. Pouvait-il l’affirmer ? le jurer ? avait-il un alibi ? Y avait-il longtemps qu’il était schizo…. Freine ! ! ! !
Il lut à haute voix :
Le Roi était assis à la table du conseil. Il attendait l’arrivée de ses conseillers, chambellans et sénéchaux qu’il avait fait quérir sur le champ. Seul le grand Connétable était arrivé.
- Sire, lui dit-il, dès que votre messager m’a averti, j’ai accouru.
Je vois cela, fit le Roi et j’admire votre diligence…
Elle est garée en bas, répondit le Connétable
Antoine ferma les yeux ! c'est pas vrai ! Pas un aussi mauvais jeu de mots ! Je n’ai… enfin, ils n’ont pas osé… et pourtant, l’évidence était là.
Oh ben, si on peut plus rigoler ! enchaîna le Roi.
Antoine eut la même sensation qu'il avait eu au cours du premier contact avec le Roi. Celui-ci s’adressait à lui. De même qu’il lui avait demandé qui aurait pu dépuceler sa fille, il cherchait maintenant à se justifier du jeu de mots commis par son Connétable.
Antoine se surprit à parler à son écran :
Mais enfin ! Vous ne me connaissez pas !
Réalisant ce qu’il était en train de faire, il prit peur et débrancha son ordinateur sans avoir pris le soin d’enregistrer le début du texte. Une peur irraisonnée s’était emparée de lui. Il avait agi comme si la machine elle-même était porteuse d’une malédiction. Couper le courant, c'était comme débrancher le monstre de Frankenstein pendant qu’il était encore temps. Puis il sortit de chez lui et passa la nuit dans des endroits où les carrosses ne se transforment pas en citrouille après minuit, où les fées et les princesses, voire les princes, monnayent leurs charmes et où les philtres d’amour provoquent de douloureuses céphalées et de sérieuses gueules de bois.
Il prit deux aspirines en rentrant. Il n’avait pas dormi et ce genre de débauche n’était plus de son âge. Il se laissa tomber, tout courbatu, sur le siège face à l’ordinateur qu’il alluma machinalement. Un message s’afficha : " le programme ne s’est pas terminé correctement. L’ordinateur va reconstituer les données mais certaines ont peut-être été perdues. "
Perdues ? ! ! ! En fait, le fichier avait doublé de volume ! Antoine commença à lire. Il reconnut les premières lignes, il s’agissait bien du texte qu'il avait ébauché la veille mais les retraits qu'il avait effectués avaient été rajoutés. La chanson du Roi comportait même deux couplets de plus et les faits d’armes qui y étaient évoqués auraient fait rougir les compagnes de nuit d’Antoine.
Succédant au texte écrit la veille, figurait un autre paragraphe sous forme de lettre :
Royaume d’Ailleurs, ce jour
Monsieur,
Il est temps de mettre un terme à la désinformation dont notre Histoire est victime. De nombreux ouvrages révisionnistes s’acharnent à faire passer mon Royaume et les Royaumes voisins pour des pays où de méchants ogres et d’abominables dragons sont irrémédiablement défaits par de preux chevaliers auxquels nous, Rois, accordons la main de nos filles en récompense.
Franchement ! Depuis le temps que ça dure, vous y croyez encore ? Nos preux chevaliers souffrent de blennorragies chroniques lorsqu’ils reviennent de la chasse au dragon et nos princesses meurent du tétanos à force de s’astiquer sur leur ceintures de chasteté rouillées. Et moi ? croyez-vous que mon sceptre ne me sert qu’à me curer le nez ?
Allons ! Vous croyez au Père Noël ou quoi ? Soyez réalistes ! Rendez-nous notre humanité ! faites nous vivre un peu et mettez un terme à ces histoires falotes dans lesquelles nous nous emmerdons depuis des siècles.
Veuillez agréer truc machin etc.
Signé : le Roi
Antoine lut et relut la supplique que lui avait adressée le roi. Il lui aurait bien rétorqué que c’était son gagne pain et qu'il n’avait pas le choix mais il n’était pas certain que la lettre atteigne jamais son destinataire.
Après une longue réflexion, il répondit avec la seule arme dont il disposait : l’écriture.
C’est alors que les forces du Mal se réveillèrent et qu’un gigantesque dragon cracha son feu sur le château et réduisit tout en cendres.
Et hop, fit Antoine, problème réglé. Je vais pouvoir passer à une autre histoire.
Il aurait sans doute eu l’air moins serein s’il s’était aperçu que le monstre était un mâle foutrement bien monté et qu’il avait épargné la Princesse avant de carboniser la région et de l’emmener au fond de sa caverne où s’écrivirent des centaines d’autres pages dont Antoine Beaudasson ne parla jamais à quiconque. D’ailleurs son éditeur n’entendit plus jamais parlé de lui.