Croquis

Debout au comptoir, un homme d'une trentaine d'années la regardait avec insistance.

C'était un soir d'été, à l'heure où le jour paresse et refuse la nuit. Le bitume des rues restituait lentement la chaleur accumulée. A travers la vitre du café, on apercevait les feuilles des platanes agitées par un vent coulis.

Malgré la température, l'homme avait gardé sa veste ; une veste de lin écru. Son col de chemise était ouvert. La cravate dont le noeud était desserré pendait comme le licol d'un cheval en cavale.

Elsa était en train de lire un épais roman. À plusieurs reprises, elle avait levé les yeux vers l'homme et, chaque fois, leurs regards s'étaient croisés. Elle s'était appliquée à ce que son visage ne manifeste aucun sentiment. Elle l'avait regardé comme on jette un oeil sur une pendule arrêtée.

L'homme avait tenté de sourire mais le visage de marbre de la fille l'avait refroidi. Il avait planté ses lèvres dans la mousse de son demi sans parvenir à détacher son regard de cette fille assise sur la banquette de faux-cuir rouge au fond de la salle. Derrière elle, un miroir semblait filmer la scène au travers de son tain piqueté.

Elsa avait refermé et repoussé son livre. Elle déballait, avec une lenteur extrême, le morceau de sucre destiné à son tilleul.

L'homme était séduit par l'élégance qu'elle mettait dans chacun de ses gestes.

La cuiller tournait dans la tasse sans heurter les parois. Elsa procédait avec la méticulosité et le respect d'un peintre qui broie et délaie ses couleurs.

Elsa était belle. Elle le savait. Les hommes ne se privaient pas de le lui dire, ni les femmes de le lui reprocher. Elle était belle et ne s'en cachait pas. Les cheveux noirs et raides coupés au carré formaient une harmonie de lignes avec les traits droits et réguliers de son visage. Elle portait ce soir-là une robe noire dont le décolleté pudique n'était que prétexte à montrer la croix ansée qui reposait sur sa gorge.

L'homme ne voyait d'elle que le haut de son corps et son visage, mais cela suffisait pour le fasciner. Il l'aurait certainement déjà abordée si elle ne lui paraissait pas si idéale. La beauté mettait une distance entre elle et lui. Être si belle et seule, lui semblait dangereux ou, pour le moins, suspect.

Elsa connaissait ce genre de type. Elle savait exactement à quoi s'en tenir. Elle savait interpréter la lueur en forme de sourire qui colorait son regard. Elle aurait pu, à l'avance, décrire les événements et l'ordre dans lequel ils allaient se dérouler.

Elsa fit signe au garçon de café et commanda un paquet de cigarettes.

L'homme profita de l'occasion pour adresser un nouveau sourire auquel elle répondit par un rictus poli.

- Vous ne devriez pas fumer, lança-t-il d'un ton banal.

Irritée par la remarque, Elsa se raidit et posa sur l'homme un regard méprisant. L'homme ne se démonta pas et enchaîna :

- Je peux m'asseoir à votre table ?

D'une simple moue, elle fit comprendre qu'elle ne s'y opposait pas et rajouta avec perfidie :

- Si la fumée ne vous dérange pas...

Façon de bien marquer qu'elle ne se souciait pas de son avis, elle entreprit de déchirer le papier cellophane à l'aide de ses longs ongles vernis d'un rouge soutenu. Les deux coudes posés sur la table, le buste penché vers l'avant et le dos cambré, elle manipulait le paquet du bout des doigts, sans quitter l'homme des yeux. Elle sortit une cigarette qu'elle laissa pendre au coin de sa bouche et craqua une allumette. La flamme trouva l'extrémité de la cigarette. Toujours en fixant l'homme, elle projeta devant elle une longue fusée de fumée. Elle posa la boîte d'allumettes sur le paquet de cigarettes et laissa sa main dessus ; les doigts tendus comme les pattes d'une araignée surveillant son bien.

Il s'approcha. L'homme n'était pas mal fait bien qu'il soit assez petit. Il était peut-être même plus petit. Elle attendrait qu'ils sortent pour le vérifier. Qu'il mesure un mètre cinquante ou deux mètres n'avait guère d'importance. Comme tous les autres, il passerait sans laisser de trace dans sa vie...

Il s'assit et poussa devant lui son demi à moitié vide. L'homme était agité des tics caractéristiques du trouble et du malaise : raclements de gorges, rictus crispés, mains ne sachant pas quoi faire de leurs doigts.

Elsa continuait d'affecter une impassibilité olympienne. Elle était douée d'un remarquable sens de l'observation. Il lui suffisait d'examiner un homme pendant quelques secondes pour être capable d'en faire le portrait. Elle pourrait redessiner l'exacte ligne de son nez, de sa bouche, de ses yeux jusqu'à y inscrire la petite lueur d'envie qui l'habitait, sans négliger la moindre ridule, le trait le plus léger.

- Je... je m'appelle Jacques, finit-il par dire.

- Elsa.

- C'est un joli nom... fit-il en se raclant de nouveau la gorge.

Elsa haussa les épaules et força un sourire condescendant que l'autre prit pour un encouragement.

- Vous... vous vivez seule ?

Elsa répondit par un sourire triste qu'elle gomma avec un nuage de fumée.

- Pourtant, vous êtes jolie et...

- Et quand on est jolie, on ne peut pas être seule ? coupa-t-elle.

- Disons que... ça étonne...

- Ça n'étonne que les gens comme vous...

Jacques se renfrogna et marmonna deux ou trois mots sur un ton désagréable.

- La beauté, expliqua Elsa, est une chose injuste. Elle manque à celles qui ne l'ont pas reçue et pèse sur celles qui en sont dotées. On repousse les premières et on ne voit dans les secondes que des yeux, un sourire, un visage, un corps, des seins, des jambes, des hanches...

Elle traçait dans l'air, avec la pointe rougeoyante de sa cigarette, une silhouette accomplie.

- N'être aimée que pour ses mensurations est bien vite source de frustration, croyez-moi.

Elle prit sa tasse avec la main qui tenait la cigarette et but une gorgée infime.

- Oui, oui, bien sûr, fit l'homme persuadé pourtant qu'il valait mieux être aimé pour ses formes que de ne pas être aimé du tout. Mais bon, c'est assez paradoxal, non ?

Elsa eut un petit rire désolé. Sa bouche étant fermée, deux larmes de fumées coulèrent par ses narines. Elle raconta comment, au fil des ans, elle s'était lentement et inexorablement "esseulée". Des gens qu'elle avait connu, il ne restait plus rien que de vagues souvenirs, quelques échos de rires, de repas, de bouffes entre copains, des lambeaux d'amitiés tout effilochés faute d'avoir été entretenus.

- Mes amis se sont mariés et leurs épouses n'apprécient pas trop la présence d'une femme seule et belle dans le voisinage de leur mari. Les invitations se sont espacées. Les sorties se sont faites de plus en plus rares. Les soirées entre copains ne se déroulèrent bientôt plus qu'entre moi et... moi.

- C'est triste, fit l'homme en hochant la tête.

Elle savait ce qu'il allait lui dire. Il allait commencer par expliquer qu'il était célibataire, qu'il ne s'arrêtait pas à l'aspect extérieur de gens et que ce qui comptait le plus, c'était la beauté intérieure.

Il lui tint, mot pour mot, ce discours. Elle éclata de rire ; à l'intérieur. Seuls ses yeux répercutaient sa jubilation. Jacques prit cela pour une marque d'intérêt.

Sa timidité balbutiante des premiers instants s'était réchauffée au sourire d'Elsa. Il se mit à parler de façon ininterrompue.

Elle l'écouta pendant de longues minutes, s'obligeant plusieurs fois à rire lorsqu'elle devinait qu'il avait voulu être drôle. Jacques racontait les histoires que tous les types seuls à moitié saoul racontent aux femmes seules dans un bar.

Elsa continuait de l'observer. Mentalement, elle le dessinait.

A cette heure avancée, la barbe naissante ombrait les joues et le menton de l'homme, rendant les pommettes plus saillantes. La fatigue se lisait sur son visage, dans ses yeux rougis, dans ses traits tirés. L'homme avait, dans le cou, une petite saillie de chair. Elsa le nota. Sa pomme d'Adam était peu marquée. Les ailes de son nez étaient peu ourlées. Sa bouche était étroite et ses lèvres peu épaisses.

Elsa continuait d'arborer, malgré l'heure tardive, un visage parfaitement frais au maquillage impeccable

- J'espère que vous n'allez pas mal me juger mais je dois vous avouer qu'il m'arrive parfois le soir, de rentrer dans un bar et d'aborder une hôtesse. Ça me coûte une bouteille de champagne, une chambre d'hôtel et quelques billets ; en plus d'une migraine.

Il guettait la réaction d'Elsa. Elle lui montra sa tasse.

- Vous voyez, répondit-elle en souriant, je ne bois que du tilleul. Je ne suis pas une de ces belles de nuit qui vous enivre de champagne.

- J'aime mieux ça.

- Vous aviez un doute ? Ai-je l'air d'une...

- Oh non ! Vous n'avez rien à voir avec ces filles-là. Vous avez une manière de me dévisager que les autres n'ont pas.

Elle pencha la tête d'un air interrogatif, l'incitant à développer. Il lui expliqua que ces autres-là ne pensaient qu'à rire, qu'à boire et piquer un peu de fric à la mouche qui venait se prendre dans leur toison décolorée.

- ... des filles trop maquillées et en jouent à outrance dans le registre vamp fatale, quoi.

Jacques ne s'attarda pas sur ce sujet périlleux.

Elsa aimait la sobriété. Que ce soit dans la boisson, dans les vêtements, dans ses attitudes, tout chez elle était mesuré. La lenteur de ses gestes lui donnait l'air assuré et rassurant ; une élégance sereine. Ses gestes étaient justes et précis, comme ceux d'un peintre.

Elle continuait d'examiner l'homme assis en face d'elle, soutenant son regard. Un début de calvitie prolongeait son front tard sur le haut du crâne. Les cheveux rabattus vers l'avant dissimulaient mal les lacunes.

Elsa parlait avec mesure, presque avec parcimonie ; ou économie. Ses mots étaient pesés, choisis, nécessaires. Ils ne venaient que pour ne pas décourager l'homme. Elle ne faisait rien d'autre que sourire tendrement de temps à autre.

- Il y a un hôtel à quelques pas d'ici, déclara-t-elle.

Jacques la regarda, éberlué.

- Oui, oui, bien sûr...

Il se leva brusquement et, dans sa précipitation, bouscula la chaise. Il sortit un billet de son portefeuille et le coinça sous la soucoupe.

Elsa et lui se retrouvèrent dehors, côte à côte. Elle songea qu'elle avait eu une bonne idée en choisissant des chaussures à talons plats.

Il remonta le col de sa veste. Les feuilles des arbres frissonnaient.

*

Très tôt chaque matin, avant que l'aube ou les éboueurs se lèvent, Elsa se présente devant sa table à dessin. D'une façon presque mécanique, elle restitue ce que sa mémoire lui dicte.

Le choc de la tasse de café sur la soucoupe rythme les coups de crayon. Une gorgée brûlante après l'ovale du visage. Une autre après le nez et les yeux. Le fusain creuse les traits, grisaille les joues, cerne les yeux. Le café devient moins brûlant. Il est tiède lorsque les cheveux sont dessinés. Quand elle trace la bouche, il est froid. Il ne reste plus que les yeux. Le plus délicat consiste à traduire avec le fusain la petite lueur qui anime le regard. Glacé. Le café est imbuvable.

Elsa éteint la lampe. La lumière du jour est maintenant suffisante pour éclairer la pièce. Le visage de Jacques est plaqué sur le carton blanc. Plus fidèle qu'une photo, plus exact qu'une ombre.

Elsa le regarde quelques instants, l'effleure du dos de la main. La caresse laisse une marque comme une longue balafre sur le dessin au fusain.

Le dessin gâché par ce geste maladroit va rejoindre dans un carton replet quelques dizaines d'autres croquis...

... Pareillement mutilés par les traces sales des doigts d'Elsa.

*

Dans une chambre d'hôtel, git un homme, le visage plaqué contre les draps froissés.

Son visage porte de profondes traces de griffures qui le font ressembler à un dessin saccagé.

 

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