Des valoches sous les cieux
Sylvie Lemétayer se pointa vers neuf heures à l’agence. Valérie, sa secrétaire n’était pas encore arrivée et l’agente immobilière consulta l’agenda.
Dans les stations balnéaires, en dehors de la saison, l’activité est réduite à l’entretien et la gestion courante des appartements et immeubles. Sylvie fut donc étonnée de constater que trois rendez-vous étaient prévus pour le jour même. L’activité immobilière était-elle en plein boum ?
La jeune femme s’étonna encore plus lorsqu’elle constata que les trois rendez-vous concernaient la même affaire. Elle ressortit le dossier et l’examina. Le descriptif parlait d’une villa située à trois kilomètres de la station, à flanc de coteau et surplombant la mer ; un terrain de plus de deux hectares planté de pins. Sylvie se souvenait parfaitement de cette villa qui était " rentrée en portefeuille " il y a… cinq ans !
Les premiers temps, elle l’avait fait visiter avec enthousiasme. Son prix – et donc la commission – rendaient l’affaire très attractive ; " une opportunité à saisir ", insistait-elle. Etrangement, personne jamais ne donnait suite. Même ceux qui paraissaient sincèrement très intéressés, se désistaient au fur et à mesure, après mûre réflexion.
Le propriétaire, avec qui elle n’avait jamais eu d’autre contact que par téléphone et fax, ne se manifestant guère, elle avait un peu négligé de proposer cette villa. Depuis qu’elle pratiquait ce métier, Sylvie savait qu’il existait des affaires maudites ; " Les affaires dont on ne peut se défaire, ou les affaires pour lesquelles il n’y a rien à faire ", disait-elle.
Que trois clients se présentent simultanément pour visiter une maison dont elle n’avait plus fait de publicité depuis des mois ne pouvait relever de la coïncidence. Elle voulut appeler le propriétaire pour s’assurer que la maison était toujours en vente et savoir si elle disposait d’une marge de négociation mais un répondeur lui demanda de rappeler plus tard. Plus tard, ce serait trop tard.
Coup d’œil à la montre, neuf heure trente. La secrétaire n’était toujours pas arrivée ce qui, en cette période surtout, n’avait rien d’inquiétant. Février, au bord de la Méditerranée, le soleil est trop pâle pour donner envie de sortir de son lit.
Dix heures, un type se présenta à l’agence. Il donna son nom à Sylvie.
- Monsieur van Streppen… reprit-elle. C’est vous qui êtes intéressé par la villa.
Le type répondit d’un mouvement de tête nonchalant.
- D’abord la visiter… fit-il d’une voix calme.
Sylvie sortit son sourire commercial ; dents de nacre entre deux fines lèvres corallines.
- Bien évidemment, acquiesça-t-elle.
Sylvie Lemétayer, trente-trois ans dont douze au service de l’immobilier de loisir. Elle a eu le temps d’accumuler expérience et argent ; suffisamment de l’un et de l’autre pour savoir associer l’être et le paraître. Allure distinguée, une certaine classe, une richesse que l’on devine plus qu’on ne la voit. Suffisamment de bijoux pour que l’on puisse supposer qu’ils ne sont peut-être pas tous vrais. Plutôt tailleur mais parfois jean… avec un chemisier de soie. Les cheveux mi-longs châtains. Aujourd’hui, tailleur beige, chemisier et bas noirs. C’est ainsi que van Streppen la découvrit. Lui, il portait la quarantaine depuis une bonne dizaine d’années. Rien dans son apparence, n’attirait le regard mais son regard à lui se porta machinalement sur les jambes de la jeune femme.
- Eh bien allons visiter cette villa. Je vous conduis. Ma voiture est là. Vous allez voir cette villa est…
Superbe, magnifique, rapport qualité prix intéressant, faible coût d’entretien, comme neuve… Sylvie lui vanta l’article tout au long du chemin. Van Streppen ne disait rien, il écoutait et laissait ses yeux se promener dans les alentours. Lorsqu’ils arrivèrent, pendant que Sylvie cherchaient la clé du portail, elle ne put s’empêcher de faire la réflexion :
- C’est curieux. Il y a trois personnes qui ont pris rendez-vous aujourd’hui pour visiter cette maison.
- Curieux, oui, admit van Streppen en faisant un léger sourire poli.
- A ce propos, je vais vous demander de m’excuser quelques instants, je dois appeler ma secrétaire.
Elle sortit son portable et tenta d’appeler. Sans résultat. Elle pestait intérieurement contre la secrétaire mais n’en laissa rien paraître. Au contraire, elle exagéra son sourire commercial pour commencer la visite.
Van Streppen la suivit. Il l’écoutait à peine, ne faisait aucun commentaire. Son comportement mettait mal à l’aise l’agente immobilière qui se forçait à entretenir un monologue sans intérêt. Les faux clients, habituellement, posent des tas de questions, construisent des vérandas imaginaires, déplacent mentalement les meubles, refont les papiers peints, le carrelage… rêvent. Les clients potentiels s’intéressent à l’aspect pratique et technique, le chauffage, la toiture, le montant des impôts locaux. Van Streppen, lui, ne s’intéressait à rien.
Sylvie n’avait d’autre recours, pour rompre la monotonie de cette visite, que d’essayer d’appeler régulièrement sa secrétaire. Il était près d’onze heures et elle ne répondait toujours pas. Les autres clients étaient censés arriver en début d’après-midi et Sylvie avait besoin de la tenir au courant au cas où… au cas où n’importe quoi, d’ailleurs ! mais bon ! Elle aurait voulu qu’elle soit à son poste pour accueillir les clients et éventuellement pouvoir les diriger. Elle rangea son portable, visiblement irritée.
- Un problème ? demanda l'homme.
- Rien d'important... Rien d'important…
- Parfait alors, fit l’homme. Nous allons pouvoir attendre tranquillement.
- Attendre ? fit Sylvie en fronçant les sourcils. Attendre qui ? Attendre quoi ? Vous… Ah ! je comprends, peut-être que votre épouse va nous rejoindre afin de donner son avis…
- Ni épouse, ni associé….
- Alors quoi ? Je peux vous donner tous les renseignements que vous souhaitez mais je vous ai dit que j'ai d'autres clients.
- D'autres personnes doivent venir, je le sais.
- Alors vous comprendrez que nous devons partir. Je n'ai pas prévu de visite collective. Je ne pense par les autres personnes apprécient. Les clients n'aiment être mis en situation de concurrence.
- Des clients ? Qui vous parle de clients ?
La jeune femme regarda avec étonnement l’homme qui s'installait dans un canapé.
- Mais que faites vous?
- Je vous l'ai dit, fit l'homme avec un léger sourire. J'attends.
- Vous n'êtes pas chez vous…
- Qu'en savez-vous ?
L'homme sortit une arme qu’il posa à côté de lui sur le canapé. La jeune femme sursauta.
- Allons, fit l'homme. Si je voulais vous tuer, ce serait déjà fait. Je n'ai rien contre vous.
- Je ne sais pas ce que sont vos projets. Et je m'en moque. Mais je sais que ma secrétaire va s'inquiéter si je ne lui donne pas de nouvelles rapidement.
- Il semble que votre secrétaire ne soit pas du genre à s’inquiéter de votre absence.
L’homme attendit quelques instants avant de continuer.
- Et je dirais même vous semblez plus affecté par son absence que vous par la sienne. Mais cela peut vous rassurer, il ne lui est rien arrivé de mal.
- Vous ... Vous la connaissez?
La bouche de l’homme se tordit en une moue amusée.
- Elle ne n'avait pas dit que vous étiez aussi naïve.
La sueur qui glaçait le dos de Sylvie n’était pas habituelle pour un mois de février. Elle sentait confusément que son salut, s’il devait y en avoir un, passerait par la discrétion. Malgré l’immense curiosité qui lui tordait le ventre, elle s’abstint de formuler toute autre question. Attendre ! Mais attendre quoi ?
Sylvie se tenait debout, dans le salon, face à l’homme. Celui-ci paraissait calme et attentif. Sa main se posa avec vivacité sur l’arme lorsque le crissement du gravier annonça l’arrivée d’une voiture.
- Allez voir qui c’est, demanda l’homme.
Sylvie s’approcha de la fenêtre et regarda, en écartant à peine le rideau. Sans tourner la tête vers l’homme, elle fit, d’un ton artificiellement blasé :
- Valérie… Je pense qu’il est inutile que je vous informe qu’il s’agit de ma secrétaire.
Elle perçut un rire discret dans son dos.
- Inutile, en effet, fit van Streppen. Elle est seule ? Faites la entrer.
Sylvie ouvrit la porte. Son regard croisa brièvement celui de la secrétaire. Une sorte de gêne affectait le sourire de la jeune fille. A peine se présenta-t-elle dans l’embrasure de la porte que son regard quitta Sylvie pour se mettre à fouiller la pénombre. Dès qu’elle le vit, elle courut vers lui et se jeta dans ses bras.
Van Streppen posa sa main avec rudesse sur sa nuque et la colla contre lui. Son visage plongé dans la chevelure de la jeune femme était parti à la recherche de sensations oubliées ; odeurs, chaleur, tendresse partagée d’un père et de sa fille. Les effusions ne lui faisaient pas oublier la présence de Sylvie. Il gardait les yeux ouverts et l’arme pendait au bout de son bras libre.
L’agente immobilière ne posa pas de questions. Elle réalisa simplement que le mandat de vente de la villa et le contrat de travail de Valérie remontaient tous deux à la même époque.
Au bout d’un certain temps, la jeune fille regarda sa patronne, l’air embarrassé et articula avec peine :
- Je… je suis désolée… je ne pouvais rien vous dire…
Sylvie aurait aimé qu’elle lui dise maintenant ce qu’elle n’avait pu lui dire auparavant mais le moment n’était pas encore venu. Elle hasarda cependant, à l’intention de van Streppen :
- Vous êtes son père et le propriétaire de la villa, c’est ça ?
Van Streppen sourit :
- De cette magnifique villa que vous n’avez jamais réussi à vendre… (par réflexe professionnel, Sylvie allait protester et mettre en avant les efforts qu’elle avait fait mais van Streppen la coupa) grâce aux interventions de Valérie qui décourageait dans votre dos les amateurs les plus enthousiastes.
Les morceaux d’un puzzle semblaient se mettre en place tout doucement. Sylvie était très inquiète de connaître sa place exacte dans ce puzzle. Une inquiétude qui se lisait sans doute sur son visage car van Streppen intervint.
- Rassurez-vous, si tout se passe bien, vous serez de retour chez vous ce soir. Tout ce que vous allez perdre, c’est votre secrétaire. Valérie ne pourra évidemment pas rester chez vous. Vous voyez, je repartirai en quelque sorte avec ma " Valoche ".
Valérie adressa un regard mauvais à son père. Le diminutif de " valoche " qu’il lui donnait lorsqu’elle était enfant l’insupportait.
- Quelle heure est-il ? demanda van Streppen à sa fille.
- Un peu plus de midi. Les autres ne doivent arriver que vers quatorze heures. J’ai prévu de quoi manger, ajouta-t-elle en montrant la direction de la cuisine.
A l’intérieur des placards, il y avait des provisions. Sylvie commençait à comprendre le rôle de Valérie. La pseudo secrétaire avait accès à la villa sous couvert de sa profession.
La tranche de jambon entre deux morceaux de pain de mie qui constitua le repas de Sylvie lui parut énorme eu égard à son estomac que l’anxiété nouait. Le café lyophilisé tiède aida tant bien que mal à la digestion.
Au cours des deux heures qui précédèrent l’arrivée des autres " clients ", les mots échangés furent rares. Van Streppen et sa fille ne se parlaient guère, comme si tout avait été mis au point depuis longtemps. Tout " quoi " ?
Sylvie descendit à la cave et en revint, portant une grande valise verte, de celles qui sont faites pour résister au temps et à la fatigue des voyages en avion.
L’imagination de Sylvie galopait comme un taureau dans une arène : les issues fermées et les acteurs d’un jeu dont elle ignorait tout tournant autour d’elle. Ce genre de corrida se termine-t-elle toujours avec la mise à mort de la bête ? Elle aurait pu continuer à remuer cette houle de pensées nauséeuses si une autre voiture ne s’était pas présentée à ce moment-là à la porte de la villa. Une question pratique vint effacer les délires : pourquoi avoir inscrit d’autres rendez-vous sur le carnet ? Un seul suffisait puisque Sylvie se trouvait, de toute façon, bloquée dans la villa.
Deux portières claquèrent. En écho, un autre claquement, celui d’une culasse, derrière elle.
- Combien sont-ils ? demanda van Streppen.
- Il n’y a que Ricardo et un type que je ne connais pas…
- Un grand brun ?
Valérie fit signe que oui.
- Fais les rentrer. (il s’adressa à Sylvie) Rentrez dans la chambre et restez silencieuse.
La jeune femme s’exécuta. Elle entra et s’enferma dans la chambre. La pièce n’avait pas l’odeur caractéristique des demeures inoccupées.
Des bruits de pas, les bribes d’une conversation étouffées par l’épaisseur de la porte. Puis tout se précipita, éclats de voix, coup de feu. Second coup de feu. Silence. La porte s’ouvrit. Van Streppen leva son arme vers elle.
- Vraiment très naïve…
*
" Un tragique fait divers est venu troubler le calme légendaire de notre belle station balnéaire. Une commerçante bien connue et respectée de tous, madame Sylvie Lemétayer a été retrouvée morte dans une villa qu’elle faisait visiter. C’est sa secrétaire, mademoiselle Valérie Brébeau qui a fait la macabre découverte alors que, inquiète de l’absence de sa patronne, elle arrivait avec d’autres acheteurs potentiels. Les circonstances du drame n’ont pas encore été élucidées. Il semblerait toutefois que deux hommes armés aient tenté d’abuser de la respectable jeune femme alors que celle-ci faisait visiter la chambre. Les deux hommes étaient connus des services de police. Sans doute étaient-ils à la recherche d’une planque pour monter un coup.
Les soupçons se portent naturellement vers les clients à qui madame Lemétayer avait proposé la villa et, notamment, vers un certain monsieur van Streppen, bien qu’il semble que ce soit un nom d’emprunt. Souhaitons que cet incident ne crée pas un climat de méfiance susceptible de nuire à l’activité touristique. "
" Valoche " plia la coupure de presse et la rangea dans son portefeuille. Une fois la tension retombée, elle avait quitté la ville, prétextant qu’elle voulait oublier le drame dont elle avait été témoin. Qui aurait songé à l’en blâmer ?
Dans le portefeuille de Valérie, il y a une autre coupure de journal. Elle concerne l’évasion d’un truand, jadis emprisonné pour un casse dont on n’a jamais retrouvé le butin. Les complices du truand n’ont jamais été identifiés non plus.
Valérie regarda l’heure à la pendule du hall et se dirigea vers le comptoir afin de faire enregistrer ses bagages : un sac de voyage et une valise verte. Sauf retard, l’avion décollera dans moins d’une demi-heure. Après cinq ans d’attente, une demi-heure de plus ou de moins !
Aux dernières nouvelles, la villa est toujours à vendre mais personne n’en connaît le propriétaire, ce qui rend encore plus étrange le drame qui s’y est déroulé. " On " commence à parler de magouille immobilière… Finalement, l’agente immobilière n’était peut-être pas aussi respectable que ça. Sinon, comment expliquer que la jeune femme ait été abattue après la mort de ses deux agresseurs.