Double jeu
Jérôme prit une plaque de 500 et la jeta devant lui, au hasard, sur la table de roulette.
La femme qui était face à lui, posa sa mise sur le même numéro. Son regard était sans expression. Sa bouche, d'un rouge franc, était hermétiquement close.
Jérôme la regarda faire sans que son visage trahisse la moindre émotion.
- J'ai tout perdu, ce soir, murmura-t-il à l'intention de la jeune femme.
- Je sais, répondit-elle, les lèvres fermées.
- Pourquoi suivez-vous mon jeu ? Je vais perdre... et vous aussi...
Elle haussa les épaules et se recula sur son siège, les bras posés à plat sur la table.
Jérôme passa sa main devant son visage, comme si un cheveu le gênait. Il se détourna de la femme et regarda vers le croupier. L'homme fit tourner la roue dans un sens. Lorsqu'elle eut atteint sa pleine vitesse, il prit la bille et la lança dans le cylindre. "Rien ne va plus..." La perle d'ivoire roula sur l'acajou dans un grondement uniforme. Elle perdit progressivement de la vitesse et commença à heurter les butoirs disposés tout autour. Elle tomba une première fois à l'intérieur et fut immédiatement éjectée. Elle reprit ses errements et continua sa course accidentée pendant quelques secondes interminables.
Jérôme était agité d'étranges mouvements qui lui faisaient hausser les épaules et hocher la tête. La femme était impassible, les mains toujours immobiles.
La boule se logea au fond d'une case. La tension autour de la table retomba. La roulette ralentissait. Le croupier la freina et annonça d'une voix sans enthousiasme "7, rouge, impair et manque".
Jérôme regarda la jeune femme d'un air désolé.
- Je vous l'avais dit, s'excusa-t-il.
La jeune femme ne broncha pas lorsque le croupier avança son râteau pour ramener les mises perdantes. Elle n'avait presque plus d'argent. Elle le divisa en deux tas et en poussa un vers Jérôme. Il s'apprêtait à refuser mais elle lui coupa la parole :
- Perdez-les pour moi.
Sans la quitter du regard, il avança la pile au milieu de la table et laissa sa main dessus jusqu'à ce que la femme fasse de même. Il voulut effleurer sa main mais elle s'esquiva. Jérôme se recula avec lenteur et ne prêta pas attention aux annonces du croupier. Une sensation de démangeaison lui envahissait le corps et l'obligeait à mettre ses épaules en arrière. Il se sentait incapable de bouger. La femme quitta sa place avant que le croupier ait eu le temps de ramasser les mises.
Elle contourna la table et vint se placer à côté de Jérôme. Elle sortit un poignard et Jérôme s'écroula comme un pantin...
*
- Oui... fit Pascale d'un air dubitatif.
L'homme debout devant elle, regardait le théâtre de marionnettes où la poupée de Jérôme gisait, à côté de celle d'une jeune femme à la bouche rouge. Il tenait dans ses mains les fils qui reliaient ses personnages à la vie. Il les posa sur le rebord du décor en prenant soin de ne pas les emmêler. Il se pencha vers la marionnette de la femme et effaça un faux-pli de sa robe.
- Tu n'as pas l'air emballée, observa Luc.
Pascale haussa les épaules et fit la moue. Elle était à moitié allongée sur un canapé devant le théâtre miniature ; unique spectatrice de la représentation. Elle portait un épais pull à col roulé bien qu'il ne fît pas froid. Pascale aimait le confort et la chaleur de la laine. Il lui arrivait de n'être vêtue que de lainages. Elle avait d'ailleurs transmis sa passion à Luc ; passion qui confinait au fétichisme.
Luc était marionnettiste. Il se produisait habituellement dans les écoles où il présentait des spectacles pour enfants mais rêvait d'un théâtre plus ambitieux, tout public.
Il avait opté pour le genre policier et essayait de mettre au point un scénario cohérent. Il soumettait ses idées à Pascale qui, chaque fois, assassinait ses histoires.
Il avait créé des personnages évoluant dans le milieu des casinos. Jérôme était un flambeur et la femme aux lèvres rouges -à qui il n'avait pas encore trouvé de nom - était une aventurière, une allumeuse.
- Le flambeur et l'allumeuse, soupira Pascale. Tu ne crois pas que ça fait un peu ridicule ?
- Non, pourquoi ? j'ai déjà fait de plus mauvais jeux de mots...
- Ça oui.. mais tu en as fait de meill... enfin, de moins mauvais...
- Décidément, ricana Luc. Tu es impitoyable...
- C'est pour ça que tu m'aimes, rétorqua-t-elle avec un sourire plein de malice et de fausse perfidie.
- En es-tu si sûre ?
Pascale ne répondit pas. Elle se leva et s'approcha de lui, derrière le théâtre. Elle contemplait la scène en-dessous d'elle avec perplexité.
- Ton scénar ne tient pas debout. Pourquoi est-ce qu'elle le tue ? On n'en sait rien...
Pascale se pencha et attrapa la marionnette de Jérôme. Elle rectifia sa position et l'assit bien droit sur sa chaise.
- Il n'est pas mort, objecta Luc. Les marionnettes ne meurent pas. Elles jouent, tout simplement.
- Admettons... Alors ceci est la première scène... on "tue" Jérôme et il réapparaît dans la seconde scène ?
- Pourquoi pas ? Qu'est-ce qu'il y a de choquant ?
- Rien... absolument rien... c'est ton monde... tu le fais vivre comme tu veux. Ce sont tes rêves... mais si tu veux inviter des spectateurs, il faut qu'ils s'y repèrent.
- Ils n'ont qu'à accepter les choses telles qu'elles sont... s'emporta Luc. S'ils ne veulent voir que le reflet de leur propre imaginaire, ils n'ont pas besoin de moi ! Assister à un spectacle, c'est découvrir un nouveau monde...
- Sans doute, oui... tu as sans doute raison... Encore faut-il que cela ait un intérêt et leur apporte quelque chose...
- L'intérêt de l'art ! s'écria Luc. Mais tu parles comme un producteur de spectacle ! L'intérêt de l'art, c'est d'exister, déjà !
Pascale se tourna vers lui en souriant avec indulgence. Elle avait le buste penché en avant. Ses coudes étaient appuyés sur le bord du décor et sa tête semblait enfouie au milieu de ses épaules, émergeant du col roulé comme la tête d'un petit piaf.
- Tu as raison... c'est pour tout ça que je t'aime.
L'intervention de Pascale désamorça la colère montante de Luc. Il haussa les épaules en riant de lui-même.
- C'est toi qui as raison, je ne suis qu'un vieux fou prétentieux...
Il posa son bras autour des épaules de Pascale et attira vers lui sa laineuse amie. Il l'embrassa chastement, d'un baiser dans les cheveux qui la fit frissonner. Il remarqua un fil qui dépassait. Il l'effleura du bout des doigts mais, malgré l'envie qu'il avait de tirer dessus, il le laissa en paix.
Il replaça la marionnette de la jeune femme face à Jérôme.
*
"Rien ne va plus" lança la voix off du croupier. La bille stoppa sa course sur le numéro choisi par Jérôme et la femme.
Le croupier annonça les gains et poussa, du bout de son râteau, une pile ruisselante de plaques vers la femme ; puis une pile identique vers Jérôme qui regarda, d'un air désolé, sa partenaire.
- Pas de chance, ironisa-t-il.
Le visage de la jeune femme garda son impassibilité de carton pâte. Elle se leva et s'approcha de Jérôme.
*
- Ah non ! protesta Pascale. Elle ne va pas le trucider non plus parce qu'elle vient de gagner une fortune...
- Bien sûr que si, expliqua Luc. Elle voulait perdre et faisait confiance à Jérôme pour cela. Il l'a trahie. Je comprends qu'elle ait envie de le tuer.
- Soit... mais il faut justifier qu'elle ait envie de perdre. Pourquoi agit-elle comme ça ? Peine de cœur ? Elle est gravement malade ? Elle veut embêter son percepteur.
- Mais j'en sais rien, moi ! Elle veut perdre... c'est son droit, non ?
- Alors pourquoi ne rejoue-t-elle pas le tout ? elle perdrait sans doute, cette fois-là...
- Mais elle n'aurait plus de raison de le tuer. Sauf si elle gagne de nouveau mais là, on tournerait en rond.
*
Jérôme vit la femme qui s'avançait vers lui. Il s'éjecta de sa chaise en apercevant l'éclat de la lame. La jeune femme aux lèvres rouges tenta de le poignarder mais elle ne parvint qu'à couper un fil et le bras de Jérôme tomba, flasque, comme paralysé.
*
- Tu vois, fit Luc. Si je l'empêche de tuer Jérôme, elle se venge et détruit la marionnette.
Pascale éclata de rire.
- Pauvre Luc, tu es décidément d'une mauvaise foi effarante. Tu vas me faire croire que tu ne maîtrises pas tes personnages. Si elle coupe un fil, c'est parce que tu as été maladroit, c'est tout. Ne va pas t'inventer des raisons imaginaires.
- Peut-être, peut-être, mais je n'ai pas eu l'impression de faire une mauvaise manipulation.
- Tu es fatigué, il est tard... viens...
Elle lui tendit la main. Luc ne répondit pas à l'invite. Il prit le pantin et rafistola les cordelettes. Lentement le bras de Pascale retomba, déçue. Luc fit exécuter quelques mouvements à sa marionnette, en guise de rééducation.
*
- Excusez-moi, fit la femme. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je vous ai fait mal ?...
- Un peu, répondit Jérôme en remuant son bras. Vous êtes quelqu'un de très surprenant... d'imprévisible. Pourquoi moi ? Nous connaissons-nous ?
- Non, vous ne me connaissez pas.
Elle avait dit cela sur un ton qui intrigua Jérôme.
- Vous voulez dire que vous, vous me connaissez ?
Elle haussa les épaules, comme si quelqu'un avait tiré sur des fils invisibles, puis elle sortit de la scène. Jérôme n'essaya pas de la retenir. Il rapprocha les plaques et posa sur le rouge. Le croupier désigna les mises que la jeune femme avait abandonnées et interrogea Jérôme.
- C'est à vous, ça ? Non ? Vous la connaissez ? non plus ? je suis obligé de ramasser...
Le croupier récupéra tout ce que l'inconnue avait laissé. Il agissait avec lenteur et appréhension, s'attendant à ce qu'elle rentre en le traitant de voleur.
Dehors, l'inconnue descendit les marches du casino. Une brise tiède faisait onduler ses cheveux. Sa respiration était lente et profonde, comme après un effort ou une émotion violente. Elle avança jusqu'à sa voiture et monta à l'arrière. Sur le siège, dans un panier mou en osier, au milieu d'un bric à brac, elle sortit une petite poupée habillée d'une robe de laine à col roulé rouge. Elle aperçut un fil qui dépassait. Elle hésita... puis le tira...
Elle se mit alors à hurler comme si sa propre âme implosait et commença à déchiqueter la poupée.
*
Pascale, le pull en lambeaux, perdit connaissance et s'effondra aux pieds de Luc... et le théâtre s'écroula.