Échange
Je m'étais assis sur le lit et la regardais qui se déshabillait. Elle avait ôté son tailleur et, avec soin, l'avait accroché à un cintre dans l'armoire. Elle portait une combinaison de satin couleur de chair. Par transparence, je voyais la culotte bordée de dentelles qui enserrait le porte-jarretelles dont les boutons mordaient la soie des bas.
Nous n'avions guère dépensé plus d'une phrase et quelques regards depuis l'instant où nous nous étions croisés. C'était dans un restaurant; plus précisément dans l'escalier étroit qui menait aux lavabos. J'aurais pu me plaquer contre le mur pour la laisser remonter. Elle aurait pu attendre que j'aie descendu les trois dernières marches avant de s'engager.
Elle portait un tailleur dont la ceinture serrée de la jupe faisait bomber la partie basse de son ventre. Lorsqu'elle arriva à ma hauteur, le tissu de ses vêtements crissa contre les miens. Elle leva les yeux vers moi puis se détourna. Sans doute nos ventres s'appuyèrent-ils l'un contre l'autre avec plus de vigueur que l'exiguïté du couloir ne le justifiait. Nous nous arrêtâmes un instant, étonnés par cette mutuelle émotion, puis reprîmes notre chemin. Elle qui remontait vers le restaurant et moi qui descendais vers les enfers âcres des urinoirs.
En me présentant devant la faïence entartrée, je m'aperçus que l'inconnue m'avait troublé suffisamment pour que mon désir contrariât mon envie...
Elle entra dans la salle de bains et ne prit pas la peine de fermer la porte. J'étais assis, encore stupéfait que les choses se soient décidées si vite. Du bout des pieds, je me défis de mes chaussures. Puis je desserrai ma cravate et dégrafai mon col devenu trop étroit.
Les robinets répandaient leur tumulte et les tuyaux s'arrachaient des haut-le-coeur. Je la supposais en train de se laver l'entrecuisses. Je fis sauter la boucle de ma ceinture.
Lorsque j'avais rejoint la salle du restaurant, j'avais tout de suite aperçu son tailleur gris. Elle se tenait près de la porte et observait la rue mais, lorsqu'elle sentit que je la regardais, elle se tourna vers moi. Nul sourire ne vint élargir sa bouche, aucun battement de paupière ne m'appela, son visage garda une totale frigidité. Elle m'attendait. J'oubliais les amis qui m'attendaient à quelques tables de là.
C'était une chambre d'hôtel toute simple; un lit, une armoire et deux tables de nuit dépareillées posées contre un mur fleuri par un papier peint aux motifs monstrueux. Une chaise bancale s'appuyait sur un radiateur à la peinture écaillée. Le seul cadre qui ornait les murs s'intitulait "consigne d'incendie/règlement de l'hôtel".
Elle ressortit de la salle de bain et, gardant la main sur la poignée de la porte, m'invita à y entrer.
Ce genre d'ablutions a un aspect sordide et tueur de passion mais passion il n'y avait pas. Je me savonnai avec soin puis me rinçai avec encore plus d'attention. Je ne voulais pas que sa bouche embrasse un corps aux odeurs synthétiques.
Lorsque je l'avais rejointe, elle avait poussé la porte du restaurant. Une odeur de rue, mélange d'essence brûlée et de poubelles mal vidées, nappée d'un bruit indistinct et assourdissant nous avait engloutis. Elle avait pris ma main et ses doigts avaient enserré les miens. Je n'étais ni assez fou ni assez sage pour m'en défaire.
- Là, fit-elle au premier hôtel que nous rencontrâmes.
Le réceptionniste nous remit la clé de la chambre en nous indiquant l'étage.
Elle avait gardé sa combinaison mais s'était défaite de son soutien-gorge. Les mamelons saillaient sous le tissu et les aréoles dessinaient deux ombres lumineuses sous la peau de tissu.
Elle était allongée sur le côté, le buste en appui sur le coude, et regardait, à travers les rideaux, d'invisibles riens. La position donnait de l'ampleur à la courbe de ses hanches. Je laissais mes yeux divaguer sous la frange de sa combinaison. Le liseré de dentelle de la culotte apparaissait comme une petite peau fragile et prête à se décoller.
Elle ne me regarda pas pendant que je me défaisais de ma chemise. Je ne gardais qu'un simple slip dont les élastiques se comportaient en douloureux cilices.
Je me suis alors approché d'elle, posant un genou sur le lit et la tête sur son épaule, l'incitant à se mettre sur le dos. Nos regards se croisèrent comme ceux de deux inconnus au coin d'une rue, avec la plus définitive des neutralités, puis ses yeux partirent sans enthousiasme butiner les fleurs du papier peint.
J'entrepris de la caresser bien qu'elle ne manifestât qu'une déconcertante inertie. J'essayais, avec des baisers aussi fougueux qu'artificiels, de la sortir de sa passivité.
Pourtant, les veines de son cou battaient plus vite.
L'inconnue était pleine d'une vie inanimée. L'idée qu'elle était morte et que je profanais son corps me traversa comme une nausée voluptueuse. Je ne pus me retenir d'empaumer, au travers de sa culotte, sa motte rebondie. Le tissu était chaud et humide. Je m'attardais en lente caresse sur son ventre, remontant jusqu'à ses seins dont je faisais rouler la chair sous mes mains. Je ne voulais pas la déshabiller. La présence de la combinaison me donnait l'impression de ramper sous sa peau et d'être en elle sans la pénétrer. Plus intime encore, je m'insinuais entre la chair tendre de l'aine et la dentelle amollie du slip. Sa toison était épaisse et dense. Pendant que j'inventais ses trésors, mes yeux ne quittaient pas les siens qui fixaient le néant. Sous mes doigts, les chairs grasses roulaient comme des vagues écumantes où je me décidais à m'immerger. Elle ne bougea pas mais sa poitrine se gonfla, appelant un baiser que je déposais sur le satin. Je plongeais au fond d'elle dans un abîme aux parois ambrées, brûlantes et douces. Je nageais au fond de ses entrailles avec la folie désordonnée d'un plongeur ivre. Je n'y tenais plus, je voulais la posséder, m'enfoncer plus encore. Ma verge étouffait dans mon slip. Je fis voler le morceau de tissu et me présentai contre son immobilité. Je commençais à la caresser avec mon sexe. La peau fine du gland était si tendue qu'elle semblait sur le point de se déchirer. Je le faisais glisser contre sa cuisse, me frottant à son bas au point de me brûler. Je remontais contre sa peau, chaude et lisse. J'avais envie d'exploser. De la main, je guidais la hampe, dessinant d'infinies caresses contre sa hanche, m'approchant, presque à regrets de son anfractuosité. J'avais ses fesses devant moi. Son cul avait l'élégance d'une pomme trop belle pour le paradis. Je frottais mon ventre à ses fesses. Je glissais dans sa raie jusqu'à ce que le gland affleure la pastille rugueuse de l'anus. Je descendis encore, l'agrippant avec vigueur pour forcer son corps à se cambrer puis avançai le vit entre ses cuisses, négligeant volontairement l'oeil entrouvert. Je voulais me fourbir encore contre son ventre, glisser entre ses poils et me frotter à ses chairs gonflées. Je revins en arrière, avec l'idée cette fois de l'envahir. Je tenais le vit à pleine main. Il était long et fort. Je fouillai la toison poisseuse pour enduire mes doigts de chrême et déposai la précieuse onction sur le gland. Ses fesses étaient à moi. Son cul serait le lieu de sa jouissance. Je l'empalais d'un coup, lui arrachant un cri. Sa douleur faisait monter mon plaisir. J'aurais voulu déchirer son ventre. Je donnais des coups de plus en plus violents. Mon ventre battait ses fesses. Je passais ma main entre ses jambes pour palper les effets de l'excitation. Mes ongles s'incrustaient dans sa chair. Je serrais très fort, comme si je voulais l'empêcher de libérer son plaisir. Une onde montait en moi qui me glaçait puis incendiait tour à tour mes jambes, mon ventre, mes seins et mon âme. Je passais ma main sur ma poitrine dont les pointes s'excitaient au contact du satin. Je serrais très fort son membre. Des spasmes malmenaient mon ventre. Je fondis d'un coup et le haut de mes cuisses s'embauma de liqueur. Ma main relâcha son étreinte et l'ambre se répandit devant lui. Il s'écroula d'un coup. Le fourreau se défit de l'arme qui l'avait assassiné et je me retrouvais seule, à genoux sur le lit, avec ce gode indécent qui pointait sa solitude au-dessus de l'inconnu.
Je me défis de mon harnachement avec lenteur puis me rendis dans la salle-de-bains. Par la porte entrouverte, je voyais l'homme étendu en travers du lit. Il ne bougeait pas. Seul son ventre se gonflait et se dégonflait, courant après son souffle.
Les robinets ouverts en grand, je rinçais le godemiché, frottant sans dégoût les traces brunâtres qui le maculaient. Après l'avoir essuyé, je le remis dans sa boîte et sa boîte dans mon sac. J'eus le temps de prendre une douche avant que l'inconnu ne récupère de sa jouissance. Je revins dans la chambre pour finir de m'habiller. Un bas avait filé; pas grave. La culotte était dans un état désastreux; j'irais sans. J'ajustai mon soutien-gorge et les bretelles de ma combinaison. Je rentrai les pans de mon chemisier dans ma jupe et tirais sur la fermeture de celle-ci. Je continuai de fixer l'homme incapable de dire un mot. Il me regardait sans me voir. Il m'avait déjà oublié, enfermé qu'il était dans l'abîme inattendu où je l'avais fait tomber. Je lissai mes lèvres l'une contre l'autre pour m'imprégner du rouge à lèvres dont je venais de me maquiller puis je sortis de la chambre.
J'avais la gorge sèche. Je pénétrais dans un bar et commandais un thé citron dont les effets furent immédiats. Je descendais aux toilettes au moment où un homme en revenait. Nous nous croisâmes avec difficulté dans l'escalier étroit.