Echappement

En tirant la porte, Julia repoussait son passé. La serrure planta sa dent unique dans les souvenirs de la jeune femme.

Il faisait beau comme un matin d'hiver. La nuit enveloppait Julia dans ses propres rêves.

Julia dissimula la clé de la maison sous le pot de fleur vide, ainsi qu'elle le faisait chaque jour depuis trop longtemps. Elle se dirigea vers le garage et mit un soin tout particulier à s'installer dans la voiture. Elle posa son imper sur le siège arrière, cassé en deux, de façon à éviter les faux-plis. Après avoir réglé son fauteuil, elle ajusta le rétroviseur intérieur ; l'angle de vue couvrait exactement la porte du garage. Elle tira sur la ceinture qui se déroula en émettant une sorte de petit sifflement mat.

La voiture démarra au premier tour de clé. Julia sourit à elle-même, d'un air tristement amusé. Elle paraissait regretter que la fatalité ne vienne pas mettre un dernier grain de sable. Elle donna un fort coup d'accélérateur, pensant sans doute que les moteurs ont besoin de se racler la gorge les matins d'hiver.

Julia habitait la banlieue d'une ville industrielle. Pour se rendre à son travail, elle parcourait de longues rues encadrées de murs de briques sales qui lui donnaient parfois l'impression d'être un rat dans un labyrinthe. Elle suivait d'autres rats, en croisaient d'autres encore. Tous les rats n'allaient pas dans le même sens. Ce labyrinthe-là comportait une sortie unique pour chacun ; et une infinité de parcours possibles.

L'été, lorsque le soleil est pressé de se lever, Julia essaye de le prendre de vitesse. Elle saute dans sa voiture, part vers la mer, en direction opposée à son itinéraire normal et va l'attendre. Elle se gare sur la plage face au levant, sort de sa voiture et s'assoit sur le capot. Elle connaît chacune des nuances de la nuit qui se réveille. Les étoiles se confondent progressivement dans la lumière trouble d'un ciel fuligineux. La ligne d'horizon s'affirme sur la mer et les premiers scintillements du soleil invisible allument la crête des vagues. Selon la température, selon le vent, l'aube se farde d'un Rimmel différent et forme un nuancier qui couvre de l'orange le plus vert au bleu le plus rouge.

Ainsi postée, Julia a le sentiment d'être la gardienne du jour. Comme un orpailleur surveillant sa pépite, elle pointe le doigt vers l'endroit d'où va émerger le soleil et ne le lâche que lorsque le disque est complètement sorti. Il y a un peu de rosée sur ses yeux. Les larmes qui coulent le long des herbes chaque matin sont dues elles aussi à l'éblouissement de la terre par le jour nouveau. Julia se relève, fait quelques pas vers le soleil, le salue d'un sourire puis revient à la voiture et se dépêche de rentrer.

Le soir, il lui arrive aussi de venir. Julia regarde le soleil, à l'ouest, qui refroidit et tombe de fatigue, l'oeil rougi d'avoir fixé la terre tout au long du jour. Puis Julia regagne sans hâte le pavillon de banlieue de province où ne l'attend plus son mari. Paul est parti. Julia ne l'a pas retenu. Julia ne pouvait pas lutter avec la nouvelle maîtresse de son mari. Julia est veuve. Elle n'est pas triste, mais simplement déçue que Paul se soit laissé enlever sans résister. Qu'avait-elle de plus qu'elle, la mort ? C'est une maîtresse froide et exclusive, une maîtresse sans surprise, banale. Et pourtant Paul l'avait suivie. Julia lui en avait voulu. Elle en avait gardé une rancoeur qui, au fil des mois, avait flétri son sourire et terni ses yeux. Son entourage avait attribué ce changement au deuil mais, pour Julia, Paul n'était pas mort, il était simplement parti avec une autre. Elle avait tenté de l'expliquer à sa mère. La vieille femme l'avait regardée avec compassion et impuissance, comme lorsqu'on regarde quelqu'un sombrer dans la démence. Elle s'était mordu les lèvres et avait fait signe oui de la tête. Julia savait qu'elle ne l'avait pas comprise et que personne ne la comprendrait. Elle avait exclu l'idée d'en parler à quiconque.

Lorsqu'elle avait un coup de cafard, elle s'installait dans sa voiture et partait. Loin. Dans sa tête. Car elle ne s'éloignait guère du domicile de plus de quelques kilomètres. Elle n'aurait pas supporté que Paul trouve la maison vide à son retour. Il aurait pensé que peut-être, elle aussi, s'en était allée d'un autre amour de mort. Il serait ressorti, aurait mis la clé sous le pot de fleurs et ne serait plus jamais revenu. L'idée d'un tel ratage était odieuse à Julia.

Julia partait seule, errait dans les inextricables enchevêtrements de rues des zones pavillonnaires. Elle roulait à petite vitesse, dépassait lentement les piétons dont la silhouette ressemblait à celle de Paul, déçue à chaque fois que le visage reflété par le rétroviseur ait un goût pâle d'erreur.

Hier soir, elle avait bien cru le reconnaître. Elle avait stoppé quelques mètres devant lui, avait ouvert la portière et avait appelé "Paul, viens !" Le type s'était approché en hésitant, la main sur sa poitrine à la façon d'un pécheur battant sa coulpe. Il avait passé la tête à l'intérieur, expliqué qu'il s'appelait Antoine et que... mais il n'avait pas insisté. Les yeux de Julia portaient les traces de larmes récentes et son sourire forcé ne dissimulait pas sa douleur. Entre deux sanglots, elle avait invité l'homme à s'asseoir. Le type avait hésité. Il avait vu qu'il avait affaire à une dingue mais le regard de Julia était si pathétique qu'il n'avait pas résisté.

Tout au long du trajet, Julia avait hoqueté des larmes au goût sucré en répétant le prénom de Paul. De temps à autre, le type avait essayé de la calmer et de la ramener à la raison mais Julia avait affiché un sourire désarmant de bonheur ; bouleversant au point qu'il commençait à croire qu'il s'appelait réellement Paul et qu'Antoine était ce type tout juste bon à marcher sur le trottoir. Il était entré dans le jeu de la fille sans arrière-pensée. Elle avait besoin de quelqu'un d'autre et, à ce moment précis, lui n'avait pas de raison impérative d'être lui-même.

Elle l'avait ramené chez elle ; enfin... chez eux. Le type était entré dans la maison et avait posé d'instinct son chapeau sur la fausse Vénus de Milo qui manchottait sur le petit meuble de l'entrée.

- Décidément, tu ne l'aimes pas cette reproduction, avait fait Julia en souriant avec tendresse. Tu me l'as fait retirer successivement de la chambre, du salon, de mon bureau et, même ici, dans l'ombre du vestibule, tu trouves encore le moyen de la ridiculiser.

Antoine l'avait regardée et Paul avait haussé les épaules d'un air espiègle. Il s'était tourné vers la statuette et avait ajusté le chapeau de façon à la recouvrir entièrement ; affirmant ensuite son geste à l'attention de Julia d'un mouvement du menton sans appel et d'un "na !" enfantin.

La tendresse au bord des yeux, Julia était venue contre lui et avait serré son bras entre les siens ; la tête inclinée vers le sol dodelinait au rythme d'une berceuse muette. Antoine la respectait trop pour que Paul esquissât le moindre geste ambigu. Julia ne semblait d'ailleurs rien réclamer ; le contact avec le mannequin lui suffisait.

Antoine s'imprégna de la chimère de Paul et disparut corps et âme. Il se sentait à l'aise dans cette maison où il n'avait certainement jamais mis les pieds ; tout au moins pas depuis qu'il en était parti ce matin. D'ailleurs, il avait totalement oublié ce qu'il avait pu faire de sa journée. Il était probable qu'il soit allé travailler. Il était professeur à moins qu'il ne fût employé de banque. Il ne savait plus trop ; ou il ne savait pas encore. Julia n'était pas très bavarde. De plus, lorsqu'elle entamait une phrase, elle s'effondrait en larmes et venait se blottir contre lui. On aurait dit qu'elle avait peur de le voir disparaître. Paul était peut-être malade. C'est l'explication qu'il se donna et, à son tour, il serra Julia contre lui en murmurant des mots de réconfort et d'apaisement.

Paul n'aimait pas regarder la télé, Julia mit un peu de musique ; des valses de Chopin. Elle attendit que Paul lui sourît pour la remercier. L'homme s'assit sur le canapé et s'y enfonça comme s'il cherchait à rentrer physiquement dans l'univers de Julia. La jeune femme arriva quelques minutes plus tard, portant un plateau sur lequel fumaient deux tasses dans lesquelles trempaient deux sachets d'infusion. Paul sursauta, il ne l'avait pas entendue s'approcher. Julia avait ôté ses chaussures et, pieds nus sur la moquette, elle ne faisait pas plus de bruit qu'une chatte. Elle s'assit sur le canapé, en travers, de façon à ce que ses jambes passent par-dessus celles de Paul. Celui-ci, d'un geste machinal et chaste, fit glisser sa main en une interminable série d'allers et retours le long de la jambe nue sur laquelle la robe s'était entrouverte.

Chopin, l'infusion, les jambes de Julia, le fantôme de Paul... Antoine se sentait bien.

- Tu te souviens ? avait demandé Julia sans autre précision.

Paul avait souri et hoché la tête. Bien sûr qu'il se souvenait ! Et peu importe si ses souvenirs n'étaient pas ceux de Julia. Puisqu'elle l'invitait dans son imaginaire, il ne devait pas résister, il lui fallait abandonner ce qu'elle prenait, sans chercher à savoir ce qu'elle en faisait. Pour voyager dans les rêves, il faut en être le seul maître. Même s'il s'agit des rêves des autres.

Julia se souvenait simplement du temps où Paul était là ; du bonheur qu'ils avaient tout deux à vivre et de toutes ces banalités quotidiennes qui faisaient qu'ils étaient heureux sans le savoir ; presque par mégarde.

- Tu devrais aller dormir, avait déclaré Julia lorsque Chopin s'était tu. Tu travailles, demain.

Paul avait acquiescé. Il avait regardé sa montre par habitude mais n'avait pas prêté attention à l'heure. Il s'était extirpé du canapé après avoir délicatement écarté les jambes de Julia et avait posé sa tasse près de l'autre.

- Vas-y, je te rejoins, avait encore fait Julia d'une voix atone.

Paul s'était dirigé vers l'escalier qui menait vers le premier étage. Julia l'avait suivi du bout des yeux. Un mince voile de larmes embuait son regard.

C'était la veille au soir.

Julia, installée au volant de sa voiture, dans le garage, revoyait la scène. Elle avait essayé, sans succès, de faire revenir Paul. Il avait donné le change toute la soirée. Julia avait pourtant tout fait pour qu'il devienne Paul. Elle lui avait fait écouter sa musique et boire la même rituelle infusion sans laquelle Paul prétendait qu'il lui était impossible de trouver le sommeil.

Un brouillard épais envahissait le garage. Julia regardait dans son rétroviseur. La porte était soigneusement fermée. La jeune femme appuyait sur la pédale pour accélérer le temps. La brume gris bleu enveloppait la voiture. Julia alluma les phares. Les faisceaux traversaient à peine le brouillard et accrochaient les ombres fantomatiques de quelques cartons et détritus appuyés contre le mur. Le bruit du moteur couvrait les bruits du coeur de Julia. Elle ne pleurait pas. Elle regardait monter autour d'elle les gaz délétères de son pot d'échappement. Elle savait qu'elle allait s'endormir. Elle n'avait pas peur de souffrir. Elle n'y pensait pas. Elle ne songeait qu'à Paul et à sa maîtresse. Pour reprendre sa place et chasser l'autre, il n'y avait qu'une voie possible, s'identifier à la mort.

Elle l'avait compris en voyant Antoine. Elle l'avait compris un peu trop tard mais la chose lui était alors apparue si évidente qu'elle s'était mise à rire comme elle n'avait plus ri depuis "avant". Devant elle, allongé sur le lit, le corps d'Antoine dans le pyjama de Paul. Une grande tache de sang collait la veste déchiquetée par le coup de feu contre la peau. Julia avait cru qu'Antoine deviendrait Paul s'il allait jusqu'à la tromper avec la mort dans leur propre lit.

Elle avait attendu qu'il monte, lui avait laissé le temps de se vêtir du pyjama posé sur le lit, puis elle l'avait rejoint. Elle avait attendu qu'il soit tourné pour sortir son arme. Une seule balle logée au milieu du dos et Antoine s'était mis à copuler avec la mort. Réalisant qu'il n'était pas devenu Paul, Julia s'était laissé tomber à genoux, le pistolet entre les mains et était partie d'un rire mauvais qui n'en finissait pas.

Le brouillard était si dense que la lumière des phares ne le perforait plus. Julia respirait difficilement et une horrible douleur lui écrasait les tempes. La balade finissait là. La dernière pensée lucide de Julia fut un trait d'ironie malsain. Elle murmura :

- Me voilà, Paul, j'arrive. Je n'ai plus rien à envier à ta maîtresse... seulement, ne m'en veux pas mais aujourd'hui, j'ai la migraine...

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