Echecs

Mikhail Koustov était un GMI, c'est à dire un Grand Maître International d'échecs. Il avait parcouru le monde vers la fin des années cinquante, monnayant ses talents dans les divers tournois occidentaux.

Il serait probablement très riche s'il avait été aussi fin stratège dans la vie que sur les soixante-quatre cases de l'échiquier. Mais voilà, il s'était contenté dans un premier temps de la datcha qu'il retrouvait à chacune de ses vacances et de la lourde Skoda noir avec chauffeur qu'on lui octroyait. Il avait un standing très au-dessus des autres camarades et trouvait ce confort largement suffisant pour pouvoir se consacrer à sa passion.

Un jour, il fut contacté par une société allemande (de l'ouest!) désireuse de lancer sur le marché un logiciel d'échecs capable de jouer au niveau mondial. Il abandonna donc son confort marxiste pour l'aventure capitaliste et la dure loi du "struggle for life".

Mais, bien qu'il ait laissé le fruit de la première moitié de sa vie derrière le rideau, il n'était pas vraiment dans la misère et ne connaissait pas l'angoisse du lendemain.

Cela faisait maintenant trois ans qu'il collaborait à ce projet nommé Héphaistos! Il commençait même à avoir quelques notions d'informatique et n'était plus le simple analyste théoricien de ses débuts.

Ce jour-là, il était rentré chez lui de bonne heure, s'était installé devant son échiquier en onyx vert et blanc et étudiait le jeu. Les pièces d'ivoire étaient là où il les avait laissées la veille. Les deux fous blancs et un cavalier formaient un verrou efficace qui immobilisait le roi adverse. La partie était théoriquement finie, la raison aurait voulu que le roi noir se couchât, abdiquant dans la dignité. Mais Koustov travaillait plus particulièrement les finales et cherchait un mat logique, simple et rapide. Bref, esthétique.

Tout ce que son cerveau pouvait concevoir n'était que des longues combinaisons, de fastidieux mouvements case par case. Il faudrait au moins une vingtaine de coups pour mater ce foutu roi noir!

Koustov se leva et alla se servir un verre de schnaps. Il revint s'installer à sa table, devant un échiquier de... quatre vingt une cases! Il avait beau compter et recompter, le plateau avait grandi! Ce même plateau comporta bientôt cent puis cent vingt et une puis cent quarante quatre cases... Il gagnait du terrain sur le salon.

Vers minuit le fauteuil de Koustov occupait la case M52. De là, il surveillait la grande diagonale, il ne voyait pas son Roi mais il se savait protégé par le pion en L51 et un cavalier en N54. Alors... Pourquoi s'inquiéter?..

Cela fait 6 coups qu'il n'a pas bougé. Une des deux tours noires a glissé lentement près de lui, le menaçant à une distance de 3 cases à peine. Il serait bon, pensait-il, qu'une pièce alliée vienne s'intercaler entre lui et cette forteresse symbolique.

Elle le protégerait et renforcerait la position en vue de l'offensive finale. Mais point de soutien. Pire même, le pion de soutien L51 avança de lui-même en L52 sans demander l'avis de personne.

C'était invraisemblable! Quel pouvait être le joueur qui agissait aussi légèrement?! Les noirs sacrifièrent leur première tour contre le cavalier blanc. Koustov était maintenant seul! Il essaya de se déplacer pour se protéger mais aucune des cases qu'il pouvait atteindre ne le mettait à l'abri. Il ne restait qu'à espérer que les noirs avaient mieux à faire pour l'instant que de s'attaquer à lui.

Le moindre sursis, le moindre gain de temps pouvait amener une aide, un secours inespéré. Ce fou, par exemple, qu'il avait vu coulisser derrière les deux pions à l'autre bout, il pouvait peut-être passer par ici et rester à ses cotés...

Non. Au lieu de cela, il vit la tour s'approcher de lui. Il était immobile, figé sur sa case. L'ombre du monument le recouvrit. La tour se posa sur lui. Il se retrouvait dans une sorte de vieux cachot aux murs suintants. N'aurait-il plus, comme dans ces vieux films, que cette eau au goût de salpêtre à boire? Pour toute nourriture un quignon de pain que les rats viendront lui disputer?

Ainsi c'était cela le sort des pièces aux échecs! A combien de condamnations et d'exécutions avait-il procédé pendant sa vie? Tout cela pour se retrouver à son tour dans ce cachot puant! Condamnations sans jugement, sans recours ni appel possible, l'arbitraire total. Il n'était qu'un pion sur l'échiquier... Sans âme, sans identité, rien qu'un pion... Qu'en était-il de la durée de la peine? Jusqu'à la partie suivante ou perpèt' considérant que chaque partie est une nouvelle vie n'ayant rien à voir avec la précédente?

L'angoisse du prisonnier qui ne connaît pas même la durée de sa peine...

Mikhail Koustov, matricule inconnu, durée de réclusion inconnue...

Il s'approcha du mur et colla ses lèvres contre une fissure, il y recueillit quelques gouttes d'un liquide brûlant, brûlant comme le schnaps que décidément il ne supportait pas! Faudra qu'il se décide à faire venir de la vraie vodka! Ras le bol de ces cauchemars idiots!

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