European News

Bulletin d'information du 19 Juillet 2213.

...Le comité suprême du gouvernement paneuropéen réuni à Leipzig en session extraordinaire a statué sur le cas albanais. Il a été décidé un embargo général sur toutes les livraisons à destination de ce pays ubuesque qui se croit encore au vingtième siècle.

Autre accord signé à Leipzig, celui concernant la fourniture d'énergie aux pays du bloc asiatique. La Chine, la Mongolie et les Etats Unis d'Indochine nous ont renouvelé leur confiance en nous réservant l'exclusivité de leur approvisionnement...

Léopold poussa un ouf de soulagement. Comme quelqu'un qui voit s'éloigner le risque de chômage, synonyme, en ce XXIIIème siècle de déchéance rapide.

Longtemps déjà que toute forme de couverture sociale avait été supprimée. Faillite des caisses de retraite (le mot lui-même ne signifiait plus rien, on travaillait jusqu'au bout, c'est à dire jusqu'à ce que l'âge ou la fatigue vienne à bout de vous). Puis des différentes assurances maladies. Puis du système en général.

La Communauté Economique Européenne (rebaptisée Paneurope au début du XXIème siècle quand y adhérèrent les pays de l'Est) n'avait pas su faire face à la dénatalité. Une fois les populations africaines renvoyées chez elles (de plus ou moins bonne grâce), la courbe de naissance qui s'infléchissait jusque là insensiblement avait brutalement pris l'aspect d'une hyperbole négative et, de l'Oural au Portugal, on ne comptait guère plus de cent cinquante millions d'âmes. De plus, seulement 20% (d'après les chiffres "officiels" publiés) de cette population avait moins de 25 ans; ce qui ne laissait guère d'espoir de redressement.

De ces chiffres, Léopold se moquait. Il n'en était plus au stade où l'on a des états d'âme sur "sa" civilisation. Un Comité Suprême Paneuropéen gérait de son mieux-!- la décadence de l'Europe. Lui ne gérait rien d'autre que son assiette. Son unique assiette. Depuis que Jeanne était partie en Mongolie pour effectuer son... devoir.

D'ici 3, 4 ou 5 ans, elle reviendrait et, tout deux, essaieraient d'avoir des enfants. Des vrais. Rien qu'à eux. Histoire de retarder de quelques générations l'inéluctable agonie de ce qui fut une Europe.

En attendant, Léopold continuerait son travail de vigile à la Centrale. Seule fonction à laquelle pouvaient encore prétendre ceux d'ici. Quelques-uns, très rares, accédaient à des postes de techniciens, mais il s'agissait en général des postes les plus exposés et, pour eux, le vieux concept de retraite à 60 ans relevait du domaine de la SF/Gore ou du gag morbide. Pour le reste, tous les postes "à responsabilités" étaient tenus par les asiatiques. Après tout, ne s'agissait-il pas de leur énergie?

De toutes les industries qui avaient vu le jour au XIXème et prospéré jusqu'au début du XXIème, seules les Centrales Nucléaires n'avaient pas été phagocytées par l'ogre nippon ou ses voisins de race ou de religion. Tout le reste, avait été copié, démonté et remonté ailleurs; un peu comme jadis les châteaux écossais livrés clé et fantômes en main aux richissimes neveux de l'oncle Sam.

Les cartes géographiques de la Paneurope ne mentionnaient plus que les Centrales Nucléaires. Au niveau touristique, des millions d'yeux bridés venaient chaque année visiter des vieilles cathédrales gothiques et de gigantesques complexes industriels désaffectés avec, à la bouche cette même question hallucinée : -Que diable pouvait-on bien produire dans les unes et dans les autres?

Léopold, lui, comme chaque soir, quitta son appartement pour rejoindre la Centrale. Pour peu qu'on puisse qualifier d'appartement les trois pièces qu'il squattait dans un ancien immeuble de bureaux. Plus rien n'appartenait à personne en matière d'immobilier. La force faisait office de bail. Mais, étant donné la dépopulation, il n'était plus guère utile de se battre pour trouver un logement libre. On se contentait de déménager pour un moins vieux, un moins pourri, un dont l'escalier était encore fiable.

Dans ce qui avait été des villes, les rues ressemblaient à de vieilles gencives nécrosées. Par mesure de sécurité, on était obligés d'abattre les plus vieux, les plus vétustes, les plus insalubres. L'antique urbanisme propret était alors défiguré par cet immeuble rasé, littéralement "déchaussé" de sa rue-gencive; comme une dent qu'on laisse pourrir. Tas de gravats jamais nettoyé.

Léopold arriva à la Centrale, enfila sa combinaison blanche prétendument isolante et commença sa longue tournée nocturne à travers la lande brûlée. Parait que dans le temps, c'était une forêt.

Une -Quoi?

La semaine dernière, on a arrêté deux amérindiens. Au cours du briefing mensuel, on avait insisté sur la menace terroriste qui pesait sur la Paneurope. Qu'adviendrait-il si l'Amérindie sabotait la production énergétique? Aucun doute que les Asiatiques devraient s'approvisionner chez eux! Ce serait l'effondrement accéléré. Ajouté au monopole de la cocaïne, celui de la production électro-nucléaire assurerait aux amérindiens un pouvoir suffisant pour déstabiliser le bloc asiatique. Et ça, Léopold n'y tenait pas plus que les Chinois. Il assumerait donc avec application sa tâche de vigile.

Même si parfois une douleur insupportable cancérisait ses tripes. Quand il pensait à Jeanne. "Là-bas". Quelque part près d'Oulan-Bator. Qui faisait la mère porteuse pour éviter aux dames de "là-bas" les douleurs de l'enfantement. Et assurait par la même occasion l'équilibre démographique des Mongols. Pas qu'il leur arrive la même chose qu'en Paneurope.

Dans 3, 4 ou 5 ans elle reviendra et, si elle n'est pas trop usée ou dégoûtée, peut-être engendreront-ils enfin leur enfant. LE LEUR!

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