Fable villogénétique

A l'époque, il n'y avait pas encore d'époque. Le monde n'était qu'une immense plaine minérale. Uniformément lisse. Un monde plat. En deux dimensions. Pas, non plus, de nord, d'ouest ni de sud-est. Il n'y avait même pas de ciel. L'univers se résumait à une plaque sans épaisseur, comme issue d'un laminoir divin; ou des forges d'un Vulcain trop distrait par ses infernales amours vénériennes.

Heureusement, dans son absolue rigueur, ce monde n'était pas parfait. Des poches de gaz commencèrent à se former, comme des cloques sous le papier peint (pour bien marquer qu'il eût été vain de chercher à s'en défaire). Ces cloques, bientôt, se transformèrent en bulles bien rondes desquelles naquit une infinité de galaxies.

Minéralité absolue de l'univers dans lequel se baladaient, en groupes, s'arrangeant parfois en d'étranges spirales, des masses gazeuses en ébullition autour desquelles des planètes dansaient la ronde comme pour se réchauffer.

Mis à part leur forme sphérique, ces planètes étaient aussi sinistrement lisse que la plaque matricielle dont elles étaient issues. Des têtes chauves. Sans bouche ni yeux ni nez ni rien. Elles évoluaient dans un vide absolu et, sous la lumière de leur soleil, certaines avaient fini par prendre la teinte du bronze. Elles prenaient soin de se retourner chaque jour, ainsi elles proposaient leur intégrale rondeur aux caresses des vents stellaires et évitaient les néfastes irritations, voire les éruptions.

Malgré cela, une d'elles, connue pour être mal lunée et n'avoir pas toujours les yeux en face de l'orbite, frôla un des astres d'un peu trop près. Elle eut l'impression de fondre et, des pôles nus imprudemment décalottés, un océan de sueur salée se répandit, qui inonda la petite boule.

La sueur diffusait une fine aura bleuâtre autour de la sphère sans parvenir complètement à en tempérer les perpétuelles vapeurs. Elle s'inclina sur son axe pour adoucir le flux solaire. Sous les sels se formèrent, çà et là, de larges auréoles et, à la surface du globe incontinent, apparut, comme une grasse croûte terreuse, la faible partie réchappée du déluge.

Sur ces grandes plaines asséchées, des craquelures se dessinèrent, ridant le sol prématurément vieilli par les rayons du soleil. Ces craquelures, d'abord imperceptibles, s'élargirent, mettant à vif l'intérieur de la géode et déclenchant une série d'éruption qui déforma et anéantit définitivement l'idéale égalité qui prévalait jusque là dans l'univers. Son coeur se souleva, les terres se plissèrent et les crêtes se racornirent, enchaînant des montagnes. Des pluies déprimèrent des gorges, creusèrent des ravins, tailladèrent des plaines et les montagnes commencèrent à se vider de leur eau.

Cette planète était, à l'évidence, condamnée. Au train où allaient les choses, la malheureuse ne pouvait que se désagréger, s'effriter et se disperser dans le vide interstellaire. La proximité du soleil en serait la cause; à moins que, se sentant mourir, la petite boule trouve suffisamment de ressources dans les profondeurs de son magma pour s'anéantir.

C'est précisément à cette période critique de son évolution qu'on constata, au pied d'une montagne, une nouvelle altération. Sans doute une forme maligne de dégénérescence. La nouvelle formation ne ressemblait à rien de ce qui s'était produit jusque là. Ça n'avait rien de géologique. On pouvait légitimement croire à une maladie.

Curieusement, des symptômes identiques apparurent à de nombreux endroits de la partie émergée du globe, comme si le mal s'était instantanément généralisé. Ils étaient partout les mêmes, ou presque.

Dans un premier temps, une plaque, large comme une pustule, se dessinait sur le sol. On observait, à la surface, une curieux craquellement. Des rides se dessinaient et semblaient s'organiser en un savant tissu réticulé. Plutôt que de rides, on aurait pu parler de minuscules rubans de couleur grise, légèrement bombés en leur milieu.

Une fois ce réseau installé, comme les mailles d'un filet destiné à contenir une poussée, commencèrent à se former des protubérances de tailles inégales; certaines ne dépassaient pas la hauteur d'un pavillon de banlieue, d'autres, plus monstrueuses semblaient pousser indéfiniment, comme si elles cherchaient à venir chatouiller le ciel.

A ces endroits, la température au sol était supérieure de deux à trois degrés à ce qu'elle était dans les zones non contaminées. Cette fièvre était la preuve irréfutable qu'il s'agissait d'une anomalie et que la planète tentait de lutter contre cette maladie inconnue. Mais, malgré tous ses efforts, les zones touchées continuaient à bourgeonner. Des blocs durs ne cessaient de naître et grandir entre les mailles du filet soigneusement plaqué au sol. Lorsque les bubons avaient atteint leur taille définitive, il se formait, à leur extrémité, une petite croûte dont la couleur variait selon les endroits. Dans les régions les plus exposées au soleil, elle pouvait avoir l'aspect d'une inflammation persistante et prendre une couleur rouge-orange. Ou alors, elles devenaient dures et sèches comme de l'ardoise; on aurait alors dit une espèce de peau recouverte d'écailles. Conséquences d'une température excessive, apparaissaient sur le corps-même de ces verrues des petites plaques vitrifiées au travers desquelles on aurait presque pu regarder.

La chose ne s'arrêta pas là. En fait de maladie, il s'agissait de colonisation par une forme de vie étrangère et non d'un dysfonctionnement pathologique. Il n'en restait pas moins que le virus était parasitant et que le parasite était extrêmement virulent.

Les pustules s'agrandissaient relativement lentement; bien que l'on pût observer, sur le long terme, une légère accélération de la croissance des points les plus gros. Parallèlement, certaines petites tâches, tavelures à peine marquées, rétrécissaient, voire disparaissaient purement et simplement sans qu'on pût déterminer si le parasite mourrait de lui-même ou si la planète avait produit les anticorps permettant de résorber les inflammations les plus bénignes.

Les tumeurs, d'abord isolées, s'organisèrent et les fils du tissu local s'étendirent les uns vers les autres. Toutes les zones infectées furent bientôt reliées entre elles par les longues et étroites nappes grises, formant un immense et unique réseau. Seule la partie encore immergée était épargnée par le parasite.

Le réseau se comportait à la façon d'un système nerveux. On pouvait observer, comme au long d'axones, des trains d'ondes allant et venant; ou bien des micro-informations véhiculées individuellement par des sortes de globules informes.

Plus les abcès prenaient de l'importance et plus la température locale s'amplifiait. Une légère vapeur se formait au-dessus de certains points et stagnait, immobile comme un chape d'oxyde de plomb.

Au stade suivant, on nota de petits épanchement de pus. Les abcès trop tuméfiés se déchargeaient d'un excédent de détritus sur une zone encore vierge. Et cet épanchement agissait comme un fécond humus, il était aussitôt colonisé et de nouveaux abcès se formaient dessus.

La prolifération était inexorable. Le tissu qui unissait les tumeurs comme les métastases d'un même cancer, se resserra progressivement.

Un jour -de nombreuses rotations autour du soleil plus tard- la planète se retrouva couverte d'un phénoménal panaris. Comme il ne pouvait plus s'étendre, le mal s'hypertrophia, prit en hauteur ce qu'il ne pouvait gagner en surface mais vint le moment fatal où, mûr à point, il ne put retenir l'excès de pus dont chacun de ses bourgeons était gonflé.

Les uns après les autres, ils se répandirent, éclatant en un petit bruit sec, puis s'écoulant. Le réseau gris fut rapidement recouvert par la pyurie blanchâtre. La base des bubons barbotait dans un bain blanc bouillonnant, précipitant l'explosion des jeunes pustules qui diluaient leur sérosité prématurée dans l'épaisse liqueur. La lave s'écoula dans l'océan dont elle fit monter le niveau des eaux. Ainsi fut noyée la colonie d'animaux exotiques qui avaient colonisé, l'espace de quelques millions d'années, une planète imprudente.

C'est bien la preuve que, si on n'y prend garde, la vie et ses viles manifestations peuvent s'attaquer à n'importe quoi.

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