Félicien musagète

Félicien avait acheté le livre par hasard ; presque par erreur. En fait... il ne savait plus vraiment pourquoi il l'avait acheté, ce foutu bouquin. La dernière fois qu'il avait lu un livre (un vrai, sans image) c'était... c'était... il ne savait même plus quand c'était. Cela devait bien remonter... oh oui... ça devait bien remonter à l'année où Lebrun avait été élu président. Ou bien l'année d'avant. A moins que ce ne soit l'année suivante. Allez savoir !

Il s'était passé tellement "rien" dans la vie de Félicien que quelques années de plus ou de moins ne comptaient pas.

Il ne s'étonnait pas d'avoir si bien réussi à ne rien faire. N'ayant ni orgueil ni ambition, il s'en moquait.

Félicien n'avait jamais été capable d'aimer ou de haïr, de juger ou d'avoir une opinion. Le temps qu'il fait, la nouvelle politique du gouvernement, la hausse du prix de l'alcool, le sida, le vaccin contre le sida... de tout cela Félicien se fichait éperdument. Sans que personne songeât jamais à le lui reprocher. D'ailleurs, il ne connaissait personne.

Et peu de monde connaissait Félicien ; même de vue. Sa silhouette était désespérément anonyme. Il ressemblait à tout le monde. Faisait partie de ceux qu'on ne remarque pas. Se fondait dans le décor de la ville comme une pierre dans un mur, une feuille dans un arbre ou un mort dans une guerre. D'ailleurs, s'il l'avait faite, la guerre, il y a fort à parier que le cadavre choisi pour être celui du soldat inconnu aurait... failli être le sien !

Félicien habitait dans un immeuble anonyme du vieux Paris. Sans concierge. Sans ascenseur. Sans boîte à lettres à son nom. Il ne recevait jamais de courrier.

Il y vivait bien évidemment seul depuis la mort de son père, l'année où De Gaulle avait démissionné. Sa mère, elle, était partie au moment des accords d'Evian. Mais tout cela n'avait rien à voir avec Félicien.

En fait, Félicien ne gardait guère plus de souvenirs de sa mère que des accords d'Evian. Idem pour son père. Idem pour le reste.

- La mémoire ! avait dit le psychiatre à sa mère. Lui manque. N'est pas idiot. Possède intelligence normale. Enfin... moyenne. N'est atteint d'aucune tare physique ni mentale. Ne lui manque que la mémoire. Cerveau comme une grande passoire. Ne s'accrochent que les choses trop importantes pour passer dans les trous. Quatre-vingt-dix pour cent de ce qu'il voit ou entend, oublié dans l'heure qui suit. Vivre avec les dix pour cent résiduels.

- Mais Docteur, avait demandé la mère. Ça se soigne ? Ça s'arrange ? Ça se répare ?

Le psy avait eu une moue ne laissant guère d'espoir puis avait enchaîné :

- Pour le règlement, ma secrétaire.

Le cerveau comme une passoire.

Il n'avait jamais fréquenté l'école. Ses parents avaient préféré le garder chez eux, comme une erreur secrète, et lui avaient enseigné - on imagine avec quelle peine et quelle obstination - des rudiments de lecture et de calcul. Hors de question d'envisager l'histoire ou la géographie !

A leur mort, ils ne lui avaient laissé que ça et un peu d'argent. Sous forme d'une rente à vie sur laquelle on prélevait automatiquement loyer, électricité et charges diverses que Félicien n'aurait pas manqué... d'oublier de payer.

Il n'avait donc à s'occuper que de sa nourriture et de son ménage.

Alors quel besoin d'acheter un livre !?

Sa vie était organisée de manière qu'il n'ait besoin de penser à rien. Manger-dormir-excréter. Une vie de légume. Sauf que les légumes -même les plus bettes- ont une vie sexuelle. Elémentaire, soit, mais ils en ont une. Félicien, non.

Il avait bien essayé jadis - avec une professionnelle que son père avait recrutée pour l'occasion - mais ça ne l'intéressait pas. Ça ne lui manquait pas. Pour que quelque chose vous manque, il faut d'abord s'en souvenir. Il ne s'en souvenait pas et n'en éprouvait donc aucun besoin.

La seule lubie, la seule originalité, la seule excentricité qu'il ait jamais commise c'est... ce livre.

La couverture en était usée et le dos laissait affleurer la trame d'une reliure fatiguée. Sa vie ne tenait qu'à quelques fils élimés. Il l'avait probablement acheté d'occasion. Peut-être chez un de ces bouquinistes devant lesquels il passait chaque jour depuis des années au cours de la même et invariable promenade dont on lui avait appris le trajet par cœur. Itinéraire calculé l'obligeant à passer devant tous les commerçants, boulanger, boucher, épicier, pressing... afin qu'il n'en oublie aucun. Sorti de ce trajet, Félicien ne connaissait rien de la ville où il habitait. Ce qui n'avait d'ailleurs aucune espèce d'importance à ses yeux. Le parcours savamment étudié le promenait également devant des magasins inutiles tels des libraires, des fleuristes, des marchands d'animaux ou même des marchands de... souvenirs !

Et puis il y avait, le long des quais, ces drôles de boîtes, tantôt ouvertes, tantôt fermées, dans lesquelles des gens fouillaient, prenant un livre, une revue, une aquarelle ou une gravure, qu'ils reposaient ou emportaient. Etrange manège auquel Félicien ne comprenait rien.

Le livre était là, sur la table de la cuisine, entre une assiette débordante de pâtes alla carbonara (précuites, qu'il n'avait qu'à réchauffer) et la carafe d'eau presque fraîche tirée du robinet.

Félicien attaqua consciencieusement sa plâtrée de nouilles. Armé d'une cuillère et d'une fourchette, la bouche à la verticale de l'assiette, il slurpait péniblement les filaments longs, blancs et mous. Il lui fallait parfois abandonner la fourchette pour réintégrer digitus militari quelques nouilles volages. Dans l'ensemble, Félicien s'en tirait plutôt bien ; au prix de quelques taches qui ne dérangeaient personne.

Si Félicien ignorait d'où il tenait ce livre, il ignorait a fortiori pourquoi il l'avait.

Au bout de deux jours, il eut une idée : il l'ouvrit.

Du bout du doigt, il souligna la première ligne qu'il déchiffra à grand peine. Le manque d'entretien avait clairsemé ses connaissances en matière de lecture et il lui fallait lire à haute voix pour que les groupes de lettres forment des sons et que ces sons s'associent à leur objet. Il annona la première phrase : bon-jour-fé-li-cien-je-suis-con-ten-te-que-tu-te-sois-en-fin-dé-ci-dé-à-m'ou-vrir. Et il lut la phrase plusieurs fois jusqu'à ce qu'elle prenne enfin son sens.

Son visage se fendit d'un large sourire un peu niais. "Marrant, on dirait que le livre me cause." Puis il attaqua la deuxième phrase. Sa voix martelait des suites de syllabes sur un rythme monocorde.

L'aube se leva. Mais pas lui. Il venait d'atteindre la fin du premier chapitre et de s'endormir.

Il se réveilla vers midi et commença sa journée comme il avait l'habitude de le faire, retrouvant d'instinct son ordre pavlovien.

De sa promenade, il revint cette fois-ci avec... une pie ! En plus de son paquet de nouilles pré-cuites, de sa baguette de pain et de son camembert, Félicien ramenait, dans une cage, une pie ! Le vendeur lui avait donné des tas d'explications concernant l'entretien, le mode alimentaire et les mœurs du passereau. Félicien avait bien évidemment tout oublié. Sauf le nom scientifique du volatile : Pica pica. Probablement parce qu'il l'avait trouvé amusant. "Pica pica! Pica pica! Picapicapicapi..." avait-il répété tout au long du retour.

Le soir même, il attaquait le deuxième chapitre de son livre. Et le lendemain, il ramenait, dans une deuxième cage, une deuxième Pica pica.

Le livre comportait en tout neuf chapitres.

Au bout de neuf nuits, Félicien possédait neuf pies dans neuf cages.

Ça jasait dur dans l'appartement. Au point que les voisins, par l'intermédiaire du syndic, protestèrent bientôt contre la présence de Félicien et de ses pies. Il fut sommé, soit de se débarrasser des volatiles, soit de débarrasser l'immeuble.

Pour Félicien, quitter l'immeuble, "son" immeuble, équivalait à un suicide. Il n'avait pas les moyens physiques ou mentaux de recréer ailleurs un environnement comme celui-ci. C'est là qu'il avait ses habitudes, qu'il avait sa "mémoire". Changer de quartier, ou même de rue, c'était la même chose que d'aller vivre sur une autre planète. Le syndic connaissait les problèmes de Félicien et essayait de temporiser vis-à-vis des autres locataires. On ne pouvait expulser Félicien et Félicien refusait de se séparer de ses oiseaux.

Il était d'ailleurs bien incapable de dire pourquoi.

- Le livre, c'est le livre, répondait-il. Faut que je les garde avec moi.

- Bon, mais je sais pas, moi, fit le syndic à court d'argument, alors apprenez-leur à se taire. Dressez-les. Ça doit bien se dresser ces bestioles... Ils ne le disent pas dans votre foutu bouquin ? D'abord, il parle de quoi ce fameux livre ?

Félicien haussa les épaules, navré, il ne s'en souvenait plus. Abattu, le syndic le quitta. Il lui faudrait rendre compte de l'entrevue lors de la prochaine assemblée de copropriétaires et, il ne voyait pas ce qu'il pourrait avancer comme nouvel argument en faveur de Félicien. Sans compter que son mandat de syndic risquait d'être remis en cause s'il ne résolvait pas le problème.

Félicien avait déjà oublié la visite et était retourné à ses pies. Il avait donné à chacune d'elle le titre d'un des chapitres du livre. Ce nom était écrit sur les cages afin qu'il pût le retrouver facilement. Loin d'être dérangé par les cris et les jacasseries des pies, Félicien appréciait leurs mélodies. Il avait l'impression qu'elles chantaient pour lui, qu'elles dansaient et jouaient pour son plaisir. Une sorte de théâtre où neuf actrices rivalisaient pour séduire un seul spectateur. Peut-être jouaient-elles sans cesse la même comédie, chantaient-elles les mêmes poèmes, répétaient-elles les mêmes danses, parlaient-elles toujours des mêmes cieux ou évoquaient-elles les mêmes amours? Peut-être... Mais pour Félicien chaque représentation était une première. La précédente était engloutie sitôt jouée dans l'abîme de son amnésie chronique.

Les voisins se firent plus pressants, voire menaçants. Le syndic dut faire constater par un huissier, puis par la police, le tapage diurne et nocturne ; car les oiseaux jamais ne cessaient leurs bavardages... ou leurs chants, c'est selon.

Finalement, Félicien dut s'exiler. Il se réfugia dans sa cave, laquelle, située au second sous-sol, garantissait une isolation sonore. Ne voulant se séparer de ses amies, Félicien s'installa avec elles dans les entrailles de l'immeuble.

Là, les neufs pies, Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polhymnie, Uranie et Calliope continuèrent à jouer pour lui.

Il gardait précieusement avec lui le livre au titre étrange : Mnémosyne et reprit sa vie machinale dans le calme retrouvé. Il redevint un anonyme parmi les anonymes.

L'amnésie de Félicien se retourna contre lui et c'est lui qu'on oublia.

C'est par hasard qu'on le retrouva mort, au fond de sa cave. Il ne restait de lui qu'un squelette piqueté de trous. Les pies l'avaient dévoré. Les coups de becs avaient fait de son crâne une vraie passoire... Et il n'y avait plus trace des oiseaux.

La succession de Félicien ne consistait qu'en un appartement qu'il avait déserté depuis plusieurs mois. Le notaire rechercha les héritiers éventuels de Félicien et découvrit l'existence de cousines lointaines. Provinciales, elles virent là l'opportunité de vivre à Paris. Toutes les neuf vinrent s'installer dans l'appartement. Elles sont très discrètes. On les connaît peu dans l'immeuble.

Paraît que ce sont des artistes...

*

Mnémosyne, fille d'Ouranos et de Gaia, est une des six Titanides, soeurs des Titans. Elle enfanta les 9 muses après avoir accueilli Zeus 9 nuits de suite. Elle symbolise la mémoire et on la représente généralement sous la forme d'une femme se tenant l'oreille avec la main droite.

Le cortège des muses était précédé par Apollon musagète mais celui-ci, pour les punir d'avoir voulu rivaliser avec les neuf filles du roi Pieros de Macédoine, les changea en pies.

*

Quelques milliers d'années plus tard, Mnémosyne convainquit Zeus de précipiter un "homme en dehors des hommes" au Tartare, la prison au fond de toute chose, aussi éloignée de la terre que la terre est éloignée du Ciel, afin de retrouver ses filles, les neufs muses.

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