Le Jardinier Musagète

La sonnette de la grille d’entrée fit sursauter Félicien. Il quitta son potager en toute hâte et se présenta à la porte.

- Vous vous appelez bien Félicien, demanda la visiteuse à l’homme essoufflé.

Il se gratta la tête comme s’il hésitait.

- Fél… ? Oui, Félicien, c'est bien cela, bredouilla-t-il.

La femme porta la main à l’oreille et, pensant qu'elle avait mal entendu, Félicien répéta d’une voix forte :

- Fé-li-cien, oui.

- Je ne suis pas sourde, expliqua la femme. C’est… (elle considéra Félicien et son allure frustre puis enchaîna :) Ce serait trop long à vous expliquer.

Félicien hocha la tête avec résignation comme s'il était normal qu'on ne lui expliquât jamais rien.

- J’ai ceci pour vous, fit la femme en présentant un paquet.

Félicien fronça les sourcils. Avait-il jamais reçu un colis ? Le courrier, il en trouvait parfois dans la boîte à lettres mais… un colis ? Il ne saurait le dire.

- Merci, fit-il simplement.

Une fois la femme repartie, il alla déposer le paquet dans son pavillon et retourna à son potager. L’hiver approchait et il fallait préparer la terre, répandre le chaume et l’humus. C’est ce qui était marqué sur son calendrier. Bien qu'il fût jardinier depuis des années et des années, Félicien continuait à se référer scrupuleusement à son almanach.

Le jardin dont s’occupait Félicien entourait une villa que personne n’habitait. C'est le père de Félicien qui lui avait trouvé ce travail. Lui-même n’avait pas eu affaire au propriétaire mais à son fondé de pouvoir. Les termes du contrat étaient simples. Félicien devait entretenir le parc en échange de quoi on lui allouait, en une espèce de fermage, un carré dans lequel il pouvait cultiver ce qu’il voulait. Par ailleurs, il était logé dans un petit pavillon et touchait régulièrement un complément salarial.

Félicien vivait dans la plus complète solitude depuis la mort de son père, l'année où De Gaulle avait démissionné. Sa mère, elle, était partie quelques années plus tôt, au moment des accords d'Evian. Mais tout cela n'avait aucun rapport avec la vie de Félicien.

En fait, Félicien ne gardait guère plus de souvenirs de sa mère que des accords d'Evian. Idem pour son père. Idem pour le reste.

- La mémoire ! avait dit jadis le psychiatre à sa mère. Lui manque. N'est pas idiot. Possède intelligence normale. Enfin... moyenne. N'est atteint d'aucune tare physique ni mentale. Ne lui manque que la mémoire. Cerveau comme une grande passoire. Ne s'accrochent que les choses trop importantes pour passer dans les trous. Quatre-vingt-dix pour cent de ce qu'il voit ou entend, oublié dans l'heure qui suit. Vivre avec les dix pour cent résiduels.

- Mais Docteur, avait demandé la mère. Ça se soigne ? Ça s'arrange ? Ça se répare ?

Le psy avait eu une moue ne laissant guère d'espoir puis avait enchaîné :

- Pour le règlement, ma secrétaire.

Le cerveau comme une passoire.

Il n'avait jamais fréquenté l'école. Ses parents avaient préféré le garder chez eux, comme une erreur secrète, et lui avaient enseigné - on imagine avec quelle peine et quelle obstination - des bases de lecture et de calcul. Hors de question d'envisager l'histoire ou la géographie ! L’horticulture, il en avait appris les rudiments en imitant les gestes de son père lui-même réputé pour sa main verte.

Autour de la villa aux volets clos, Félicien entretenait une pelouse parfaitement étale découpée par des allées de gravier ratissées avec soin. Les arbustes et les haies étaient taillés tout aussi méticuleusement.

Dès qu’il avait fini ce travail-là, Félicien se retournait vers " son " travail. Dans son carré, il alignait les rangs de poireaux, de carottes et autres radis avec une régularité machinale.

Sa vie était organisée de manière qu'il n'ait besoin de penser à rien. Manger-dormir-excréter. Une vie de légume. Sauf que les légumes -même les plus bettes- ont une vie sexuelle. Elémentaire, soit, mais ils en ont une. Félicien, non.

Il avait bien essayé jadis - avec une professionnelle que son père avait recrutée pour l'occasion - mais ça ne l'intéressait pas. Ça ne lui manquait pas. Pour que quelque chose lui manquât, il lui eut fallu s'en souvenir. Il ne s'en souvenait pas et n'en éprouvait donc aucun besoin.

Son père avait évoqué le cas des abeilles, des roses, du printemps et toutes ces choses mais… sans résultats. Les roses, il connaissait. D’ailleurs, il taillait les quelques buissons épineux qui égayaient le jardin autour de la villa. Le printemps, ça lui disait quelque chose aussi, bien que d’une année sur l’autre, il eût tendance à oublier. Mais les abeilles, ça non, il n’avait jamais pu s’y faire. Une fois, il avait voulu installer une ruche mais l’expérience avait été un douloureux échec. Si sa mémoire rimait avec passoire, il s’en fallut de peu que sa peau formât une rime avec funestes oripeaux. L’équipement que requérait l’apiculture était trop complexe : les gants, le chapeau, le voilage, la fumée et… les abeilles ! Et puis il oubliait tout le temps que ces satanées bestioles étaient pourvues d’un dard !… Non, pas les abeilles… non !

Le soir, lorsqu’il regagna son pavillon, Félicien prépara son repas composé comme chaque jour, de plats cuisinés - qu'il n’avait qu’à réchauffer – auxquels venaient s’ajouter légumes ou fruits de sa production.

Il fut étonné de trouver un paquet sur la table. Se demandant qui avait pu le déposer là, il l’ouvrit d’un coup d’Opinel et déballa… un livre.

La couverture en était usée et le dos laissait affleurer la trame d'une reliure fatiguée. Sa vie ne tenait qu'à quelques fils élimés.

Félicien le reposa sur la table, entre une assiette débordante de pâtes alla carbonara précuites et la carafe d'eau presque fraîche tirée du robinet.

Félicien attaqua consciencieusement sa platée de nouilles. Armé d'une cuillère et d'une fourchette, la bouche à la verticale de l'assiette, il slurpait péniblement les filaments longs, blancs et mous. Il lui fallait parfois abandonner la fourchette pour réintégrer digitus militari quelques nouilles volages. Dans l'ensemble, Félicien s'en tirait plutôt bien ; au prix de quelques taches qui ne dérangeaient personne.

Tout en épluchant la pomme qui constituait son dessert, il observait le livre avec perplexité. Si Félicien ignorait d'où il le tenait, il ignorait a fortiori pourquoi il l'avait. La dernière fois qu'il avait lu un livre (un vrai, sans image) c'était... c'était... il ne savait même plus quand c'était. Cela devait bien remonter... oh oui... ça devait bien remonter à l'année où Coti avait été élu président. Ou bien l'année d'avant. A moins que ce ne fût l'année suivante. Allez savoir !

Il s'était passé tellement "rien" dans la vie de Félicien que quelques années de plus ou de moins ne comptaient pas. Il ne s'étonnait pas d'avoir si bien réussi à ne rien faire. N'ayant ni orgueil ni ambition, il s'en moquait.

Félicien n'avait jamais été capable d'aimer ou de haïr, de juger ou d'avoir une opinion. Le temps qu'il fait, la nouvelle politique du gouvernement, la hausse du prix de l'alcool, le sida, le vaccin contre le sida... De tout cela, Félicien se fichait éperdument. Sans que personne songeât jamais à le lui reprocher. D'ailleurs, il ne connaissait personne.

Et peu de monde connaissait Félicien ; même de vue. Il ressemblait à tout le monde. Il se fondait dans le décor comme une pierre dans un mur, une feuille dans un arbre ou un mort dans une guerre. D'ailleurs, s'il l'avait faite, la guerre, il y a fort à parier que le cadavre choisi pour être celui du soldat inconnu aurait... failli être le sien ! L'amnésie chronique de Félicien s’était retournée contre lui et c'est lui qu'on avait oublié.

Au bout de deux jours, il eut une idée : il ouvrit le livre.

Du bout du doigt, il souligna la première ligne qu'il déchiffra à grand peine. Le manque de pratique avait clairsemé ses connaissances en matière de lecture et il lui fallait lire à haute voix pour que les groupes de lettres forment des sons et que ces sons s'associent à leur objet. Il ânonna la première phrase : bon-jour-fé-li-cien-je-suis-con-ten-te-que-tu-te-sois-en-fin-dé-ci-dé-à-m'ou-vrir. Et il lut la phrase plusieurs fois jusqu'à ce qu'elle prenne enfin son sens.

Son visage se fendit d'un large sourire un peu niais. "Marrant, on dirait que le livre me cause." Puis il attaqua la deuxième phrase. Sa voix martelait des suites de syllabes sur un rythme monocorde.

L'aube se leva. Mais pas lui. Il venait d'atteindre la fin du premier chapitre et de s'endormir.

Il se réveilla vers midi et commença sa journée comme il avait l'habitude de le faire, retrouvant d'instinct son ordre pavlovien.

Mais cette fois-ci, dès qu’il eût achevé de ramasser les feuilles mortes qui jonchaient les allées proprettes de la villa, il revint vers son atelier et confectionna un piège. Le soir même, il recueillait sa première prise, une pie qu’il enferma dans une cage en osier.

Il posa la cage près de lui et aborda le deuxième chapitre de son livre. Le lendemain, il ramena, dans une deuxième cage, un deuxième oiseau.

Le livre comportait en tout neuf chapitres.

Au bout de neuf jours, Félicien possédait neuf pies dans neuf cages.

Ça jasait dur dans le pavillon. Il avait donné à chacune d'elle le titre d'un des chapitres du livre. Ce nom était écrit sur les cages afin qu'il pût le retrouver facilement. Loin d'être dérangé par les cris et les jacasseries des pies, Félicien appréciait leurs mélodies. Il avait l'impression qu'elles chantaient pour lui, qu'elles dansaient et jouaient pour son plaisir ; une sorte de théâtre où neuf actrices rivaliseraient pour séduire un seul spectateur. Peut-être jouaient-elles sans cesse la même comédie, chantaient-elles les mêmes poèmes, répétaient-elles les mêmes danses, parlaient-elles toujours des mêmes cieux ou évoquaient-elles les mêmes amours? Peut-être... Mais pour Félicien chaque représentation était une première. La précédente était engloutie sitôt jouée dans l'abîme de son amnésie chronique.

Dans la journée, il chargeait les neuf cages sur sa brouette et les emmenait là où il avait à faire. Il leur parlait pendant qu’il binait, sarclait ou bêchait la terre. Le battement de leurs ailes contre les barreaux d’osier faisait un bruit de feuilles mortes. C’est pour cela qu'il n’entendit pas l’homme qui arriva dans son dos.

Félicien fit un bond et les pies se mirent à jacasser de façon assourdissante. En se retournant, il découvrit un homme au visage sévère, portant, serrée contre lui, une serviette de cuir.

- Voilà, expliqua l’homme. Je représente monsieur Antoine Pollon, propriétaire de la villa. Je devrais plutôt dire feu monsieur Antoine Pollon car celui-ci nous a quitté il y a près de deux semaines. Je suis son exécuteur testamentaire et je suis venu vous faire part des conséquences vous affectant.

Félicien le regardait sans comprendre. Le monde lui était étranger et l’étranger qui lui parlait était encore plus étrange.

D’autant que l’homme parlait de choses qui n’appartenaient pas à l’univers de Félicien. Il parlait de déshérence, de vente judiciaire, de rupture de contrat de travail...

Devant l’air hébété du jardinier, l’homme de loi résuma son propos :

- Vous ne pouvez plus rester là. Vous allez devoir partir.

Ça, Félicien comprenait ce que cela signifiait. Quitter le jardin, "son" jardin, équivalait à un suicide. Il n'avait pas les moyens physiques ni mentaux de reconstituer ailleurs un environnement comme celui-ci. C'est là qu'il avait ses habitudes, qu'il avait sa "mémoire". Changer de quartier, ou même de rue, c'était la même chose que d'aller vivre sur une autre planète. Il tenta de l’expliquer à l’homme mais le seul argument qui lui vint fut :

- Je ne peux pas me séparer de mes Pica pica. Le livre, c'est le livre qui le dit. Faut que je les garde avec moi.

Il était d'ailleurs bien incapable de dire pourquoi. Du livre, Félicien avait bien évidemment tout oublié. Sauf le nom scientifique du volatile : Pica pica. Probablement parce qu'il l'avait trouvé amusant.

- "Pica pica! Pica pica! Picapicapicapi..." répétait-il en prenant le même ton que leurs jacasseries.

L’homme réalisa alors qu’il était en présence de quelqu'un qui n’était peut-être pas en possession de toutes ses facultés. La situation était imprévue et il préféra se retirer.

Félicien le suivit jusqu’à la porte en hurlant de coléreux " picapicapicapic… " Puis il courut se barricader dans son pavillon n’ayant pas fait la différence entre " Vous ne pourrez pas rester " et " Partez immédiatement ".

Il ouvrit les neuf cages et les pies s’égaillèrent dans la maison.

Là, les neufs pies, Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polhymnie, Uranie et Calliope continuèrent à jouer pour lui le temps que durèrent les réserves de nourriture. Félicien gardait précieusement avec lui le livre au titre étrange : Mnémosyne.

C'est par hasard qu'on le retrouva mort, au fond de son pavillon. Il ne restait de lui qu'un squelette piqueté de trous. Les pies l'avaient dévoré. Les coups de becs avaient fait de son crâne une vraie passoire... Et il n'y avait plus trace des oiseaux.

C’est l’homme de loi qui fit la macabre découverte le jour où il vint annoncer à Félicien que monsieur Pollon avait des héritiers et que ceux-ci pourraient peut-être passer un arrangement avec lui.

Les héritiers ou plus exactement les héritières - neuf sœurs, nièces éloignées de ce monsieur Pollon - décidèrent de s’installer toutes ensemble dans la villa.

Elles sont très discrètes et on les connaît peu dans le voisinage. Paraît que ce sont des artistes...

*

Mnémosyne, fille d'Ouranos et de Gaia, est une des six Titanides, sœurs des Titans. Elle enfanta les 9 muses après avoir accueilli Zeus 9 nuits de suite. Elle symbolise la mémoire et on la représente généralement sous la forme d'une femme se tenant l'oreille avec la main droite.

Le cortège des muses était précédé par Apollon musagète mais celui-ci, pour les punir d'avoir voulu rivaliser avec les neuf filles du roi Pieros de Macédoine, les changea en pies.

*

Quelques milliers d'années plus tard, Mnémosyne convainquit Zeus de précipiter un "homme en dehors des hommes" au Tartare, la prison au fond de toute chose, aussi éloignée de la terre que la terre est éloignée du Ciel, afin de retrouver ses filles, les neufs muses.

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