Fin

D'abord, je n'ai rien senti. Rien qu'un choc violent qui m'a jeté à terre. Je n'entendais plus rien, ne voyais plus rien, ne sentais plus rien. Comme si la vie s'était arrêtée; ma propre vie...

J'avais l'impression de n'être plus rien qu'une immatière. J'étais presque bien. Je n'avais même pas peur. L'obscurité où j'étais installé et qui avait suivi le flash brûlant, me rassurait: il n'y avait plus rien, donc rien à craindre.

Il ne faisait ni froid ni chaud, ni faim ni soif. Il ne faisait plus rien. Le temps lui-même n'était pas long. Puisque je n'attendais plus rien.

C'était peut-être hier, ou bien six mois plus tôt, ou même tout à l'heure. Cela est sans importance. Je sais simplement le lieu et la date: le 11 novembre 1918, dans une forêt de l'Argonne. Nous étions huit qui revenions de permission. Avec mes vingt et un ans, je faisais figure d'ancêtre. Dans le camion qui nous remontait vers le front nous n'échangeâmes que très peu de mots, et guère plus de regards. A quoi bon lire sur le visage d'à côté pour y lire la même trouille que celle qui vous empêche de respirer et vous donne envie de vomir par tous les bouts... La fumée de cigarette dissimulait mal le goût rance des effluves de bile qui remontaient jusque par le nez.

Trois heures de trajet séparaient la gare la plus proche de notre régiment. Pendant tout ce temps, je gardais les yeux rivés sur le cuir brillant de mes chaussures. Nous n'étions déjà plus que des mannequins ballottés au gré des ornières d'une route qui n'existait plus. Le bruit des canons se rapprochait de plus en plus. Probablement un tir de couverture annonçant une sortie, peur aux tripes, gnôle au ventre et baïonnette au canon, d'une poignée de gamins abrutis de crasse, de sang, de trouille et d'insomnie, persuadés qu'il était indispensable pour survivre d'aller crever du boche. Peu importe. Le tir de couverture avait l'avantage de couvrir... leurs pleurs, leurs gémissements, leur agonie.

Je savais que bientôt, je serai à leur place, je courrai comme un dingue, pour ne plus penser à avoir peur, pour oublier que je vais étriper pour ne pas être étripé, que je vais embrocher, que je vais faire éclater des têtes, des ventres. Pour oublier que je vais tuer. Que je dois tuer. Tout ça parce que le fou d'en face agit comme moi.

Je n'ai pas eu le temps d'avoir peur. Je n'ai pas entendu le bruit de l'explosion. L'obus qui a touché le camion et qui vient de me tuer ne m'a même pas fait mal.

Je me suis arrêté là. Mon âme garde la mémoire de ce choc, de ce flash.

D'abord, je n'ai rien senti. Rien qu'un choc violent qui m'a jeté à terre. Je n'entendais plus rien, ne voyais plus rien, ne sentais plus rien. Comme si la vie s'était arrêtée; ma propre vie...

J'avais l'impression de n'être plus rien qu'une immatière. J'étais presque bien. Je n'avais même pas peur. L'obscurité où j'étais installé...

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