Francs-Tireurs

Avertissement (le terme d'Introduction eût été ambigu)

Depuis que sur Terre un plan de strict contrôle de la natalité par reprographie photo-magnétique (un peu comme les vieux photocopieurs à poudre d'antan) avait été mis en place, l'attrait de tout ce qui tournait autour du sexe avait fortement décru. Rien de plus attristant qu'une copulation programmée. Surtout lorsqu'il ne s'agissait que d'une synthèse d'empreintes génomiques obtenues par une simple scannerisation des noyaux de globules blancs.

Les biologistes l'avaient bien démontré : la sexualité est une chose agréable parce qu'il est nécessaire qu'elle le soit. Toute espèce animale pour laquelle l'acte représenterait une contrainte désagréable serait darwirrémédiablement vouée à la disparition. Certains s'étaient même demandés si ce n'était pas à cause du poids monstrueux des mâles brontosaures (et de leurs appendices proportionnels) que les femelles de l'espèce s'étaient lassées de la bagatelle, leurs frêles échines ne supportant plus les assauts répétés de ces lourdauds. On avait également parlé des messieurs stégosaures qui en avait marre de s'éventrer sur les plaques dorsales de leurs femelles nymphomanes. Sans parler des femelles tricératops qui ne pouvaient goûter les subtiles délices de la suce-foufoune sans se faire défoncer la tripaille et déchirer simultanément les deux ovaires. Une hypothèse de plus à verser au passionnant dossier de la disparition des grands reptiles du secondaire. Secondaire, soit, mais important tout de même.

Phénomène parallèle, quoiqu'inverse, n'ayant plus besoin de procréer, la sexualité s'était progressivement confondue avec la notion de plaisir ancien et était purement et simplement passée de mode.

Mais chaque civilisation a ses babas cools en retard d'un mai 68 et il existait encore quelques groupuscules néo-sexys qui, dans la clandestinité la plus rigoureuse, se livraient à des séances de re-sexualisation de leurs organes urinaires. Les réunions n'étaient pas sans rappeler les anciens rites initiatiques et chacun était classé selon son grade. La gradation allait de "puceau" jusqu'à "Grand Maître de l'Orgasme" qui, par une surprenante aberration sémantique s'orthographiait "Grand Mettre". Allez donc savoir pourquoi.

Les dénominations intermédiaires dépendaient du genre d'origine. A puceau chez l'homme, correspondait pucelle chez la femme et qualifiait l'impétrant (à ne pas confondre avec pénétrant -ou pénétrée). A érecteur correspondait humidifiée. La folle décharge était l'équivalent féminin de l'éjaculateur. Etc...

Comme les goys pour les juifs, les roumis pour les musulmans, les néo-sexys avaient un terme générique pour qualifier les non-initiés, ils les appelaient les Impuissants. Avec une majuscule, quoiqu'à ce qu'il paraît, ils n'en avaient qu'une minuscule...

Tout cela pour en arriver à l'histoire de Gal proprement dite.

Gal était en poste depuis trois années dans la station exorbitale et néanmoins géo-stationnaire de Pluton, nommée Plutonia. Régnait à bord une confortable apesanteur et tout le monde se baladait dans tous les sens.

Gal y occupait les fonctions d'intendant atmosphérique et avait donc en charge le renouvellement d'oxygène azoté de toute la station. Outre le procédé chimique normal de régénérescence de l'air vicié, Gal entretenait une serre de plusieurs hectares qui entourait entièrement la station. Ce qui, rotation de la station faisant, recréait des conditions d'alternance jour/nuit à peu près acceptables pour les végétaux. Essentiellement des variétés hybrides d'algues extrêmement efficaces question photo-synthèse.

Gal cultivait son jardin, c'est tout. Dans un coin de la serre, il avait aménagé un espace tel qu'on en voyait dans les films de fiction se déroulant sur de verdoyantes planètes pleines d'excroissances ligneuses nommées arbres. Farouche collectionneur, il avait réussi à se procurer diverses espèces de pollens qu'il avait eu toutes les peines du monde à féconder. Toutes les peines, mais, malgré cela, il avait ressenti une sorte d'émotion sourde, démangeaisons sub-ventrales et fourmillements cérébraux, au moment de la fécondation. Il avait été envahi par un curieux bien être et s'était endormi juste après. C'est la première fois qu'il fécondait quelque chose. Et pour quel résultat! Si la croissance des algues en apesanteur ne posait aucun problème, il n'en allait pas de mêmes pour les végétaux supérieurs. Le géotropisme positif qui envoyait normalement les racines vers le bas et le géotropisme négatif qui faisait se développer la partie aérienne en sens inverse étaient complètement paumés et la croissance des végétaux merdoyaient lamentablement. Les racines se développaient en tous sens et s'emmêlaient les radicelles dans les bourgeons. Il lui fallut donc tout reprendre à zéro. Ou presque. Et il ne s'attaqua, dans un premier temps qu'à une espèce de graminées de petite taille et connue sous le nom générique d'herbe.

A l'intérieur de la station, il passait pour un sympathique taré. Il était effectivement extraordinaire qu'un individu en fasse autant sans qu'on le lui demande. La notion de hobby ou sa forme pathologique : passion, était totalement dépassée. Si tôt sa tâche achevée, chacun regagnait la salle de télévision tétra-dimensionnelle et végétait dans une sorte d'hypnose relaxante jusqu'à la reprise du travail.

Halcyona avait remarqué le manège étrange de Gal qui, une fois son travail terminé retournait s'abîmer dans une quête sans objet. Elle avait reconnu là un signe évident de prédisposition à la sentimentalité.

Halcyona avait été mutée sur Plutonia en raison d'un rapport administratif la soupçonnant d'appartenir à un groupe néo-sexy. Bien que ne tombant pas sous le coup de la loi, ce genre de groupuscule était considéré comme subversif et potentiellement dangereux. Dans le doute, on avait procédé comme avec les fonctionnaires de tous les temps, on l'avait mutée. Sur plutonia. Et elle s'y emmerdait ferme!

C'est pourquoi elle cherchait désespérément, parmi le personnel de la station quelqu'un qui ne soit pas que quelque chose. Et le cas de Gal l'intéressait. Elle se proposa donc comme assistante, prétextant que son boulot d'opératrice de saisie télépathique lui donnait la migraine. Un certificat du médecin recommanda son transfert dans un secteur à atmosphère enrichie en oxygène. Elle débarqua donc un beau matin, à moins que ce ne fût un soir, dans le laboratoire de Gal. Il l'accueillit comme il aurait accueilli n'importe quel être asexué. Asexué -ou désexualisé- comme lui.

Il lui expliqua en quoi consistait la culture des algues oxygénogènes ainsi que les différents contrôles à effectuer, les différentes manipulations ou corrections à apporter occasionnellement. Quoique tout fut gérer depuis le brain-computer central, il fallait tout de même que l'individu continuât de croire à son utilité et le programme de gestion avait été conçu avec de minutieux défauts bénins rendant indispensable la présence humaine.

-Et ça? demanda Halcyona en montrant le long cylindre au fond du labo.

-Ca? C'est... c'est personnel. répondit brutalement Gal.

Et Halcyona s'en tint là. Momentanément. Elle s'arrangea pour gagner la sympathie de Gal, respectant ses besoins de solitude quand il le fallait, prévenant -sans excès- ses demandes "Envie de boire ou de manger quelque chose? Ce n'est pas cette éprouvette que vous cherchiez?" ou admirant avec retenue le savoir-faire de l'atmosphèriste. Si bien qu'il commença à lui parler comme à un autre être humain. Oh! Il n'était pas question de rapport d'homme à femme, Gal n'en était pas encore là. Et Halcyona le savait bien.

Dans ses rapports avec les groupes néo-sexys, Halcyona n'en était qu'aux prémices initiatiques consistant en une formation psychologique. Certains disaient endoctrinement. De ces cours théoriques, Halcyona avait retenu les fondements de base de la sexualité, à savoir les différences comportementales entre l'homme et la femme; et elle avait été tout particulièrement intéressée par les subtilités de la psychologie féminine.

Bien que gommés par une éducation asexuée, ces comportements restaient sous-jacents chez chacun. La force des néo-sexys (et ce qui les rendait dangereux aux yeux du pouvoir) c'était de savoir utiliser ces pulsions intimes pour manipuler qui ils voulaient.

Halcyona attendait donc que Gal fut préparé avant d'aborder les sujets personnels. A savoir : à quoi était destiné cet énorme tube monté sur un axe et dont il tapissait les parois internes d'une sorte de glaise?

Il lui révéla quelques temps plus tard, de lui-même, ainsi qu'elle s'y attendait.

-Je cherche à recréer une force gravitationnelle pour permettre aux plantes de pousser dans le bon sens. Au centre du tube sera fixé un tube à lumière solaire. La giration sera calculée pour engendrer une force centrifuge au niveau des parois d'intensité égale à celle qui existe sur Terre. Je pense commencer les premiers ensemencements dès la semaine prochaine.

-Est-ce que... est-ce que je pourrais vous assister?

A sa manière de ne pas lui répondre non tout de suite, elle comprit qu'il n'attendait que cela.

Ils commencèrent donc l'insémination in-vitro des premiers ovules végétaux. L'émotion d'Halcyona n'était pas feinte lorsqu'elle présenta sa fiole ouverte à la seringue de Gal. Tremblant, il approchait de l'ouverture lorsque, d'un geste maladroit et précipité, il enfonça prématurément le piston. La précieuse semence se perdit en fines paillettes dans l'atmosphère apesanteurisé du laboratoire.

Consterné, et vaguement vexé de sa maladresse, Gal bredouilla d'inintelligibles excuses à l'égard d'Halcyona.

-Ce n'est pas grave, fit-elle sur un ton maternel, ça peut arriver à n'importe qui. Personne n'est à l'abri d'une... maladresse.

Elle avait jugé le terme "défaillance" trop fort mais Gal n'était pas aussi indulgent avec lui.

-Vous voulez parler d'un véritable fiasco, oui! Après des années de pratique, décharger ainsi!... C'est indigne du dernier des laborantins.

Et une larme de dépit s'envola de l'oeil de Gal. Il s'était montré ridicule devant son assistante. Qu'allait-elle penser de lui maintenant? Il était proprement vexé. Oserait-il jamais retenter une telle manipulation en sa présence?

Elle ne lui laissa pas le temps de se répondre. Ne pas rester sur un échec. Il y avait encore quelque part, fixée avec du Velcro à une étagère réfrigérée une fiole contenant du pollen de Zingiber sp.

Elle n'eut pas besoin de longtemps pour remettre la seringue en de bonnes dispositions. Rasséréné par la confiance qu'Halcyona lui témoignait, Gal approcha sa seringue du précieux réceptacle, perça d'un coup sec la fine membrane de cellophane qui la recouvrait et s'introduisit lentement jusqu'au fond. Son coeur battait à un rythme dingue. Etait-elle aussi troublée que lui? Leurs regards se croisèrent furtivement puis s'éloignèrent. Ils n'avaient pas besoin de se regarder pour savoir que leur trouble était unique. Ils fixaient l'un et l'autre la fiole et la seringue. Figés dans l'apesanteur du temps. Leur respiration se faisait hâchée. Rien ni personne qu'eux n'existaient alors. Halcyona poussa un petit cri en voyant jaillir hors de la seringue la semence blanchâtre.

Voilà. il n'y avait plus qu'à se reposer et attendre.

Le trouble qu'avait ressenti Gal était totalement nouveau pour lui. Bien plus fort que lors de sa première tentative en solitaire pour inséminer des arbres. Pour Halcyona, la sensation était également nouvelle mais pas tout à fait étrangère. Cela lui faisait penser aux descriptions qu'elle avait lues, jadis, au cours de ses séances d'initiation. Elle passa sa main sur sa combinaison et palpa avec étonnement -et plaisir- la légère saillie de ses tétons. Exactement ce qu'on lui avait décrit!

Gal la regarda avec inquiétude. Qu'avait-elle ainsi à se caresser les seins avec cet air absent? Quant à lui, il récupérait lentement de son égarement et rebrancha son cardio-contrôleur.

Au cours des jours qui suivirent. Gal et Halcyona ne se parlèrent pratiquement pas. Ils réservaient leurs mots à la stricte nécessité professionnelle.

Des graines de Zingiber sp. commençaient à poindre une légère intumescence couleur d'endive. Ca marchait!

Vite fait, bien fait, sans se le dire mais tout en se comprenant, Halcyona et Gal se livrèrent toute la nuit à de nombreux actes répétés avec une émotion grandissante. Au petit matin (on apercevait un soleil rasant sur la courbe du sol plutonien) une demi-douzaine de fioles avaient été inséminées. Gal ne pensait plus qu'à une chose, transplanter ces germes dans le sol synthétique dont il avait enduit l'intérieur de son tube gravitationnel.

Fatigué après cette folle nuit, il voulut aller prendre sa douche. La douche en apesanteur, je vous dis pas! On s'installait sur une sorte de hamac fermé, style filet à saucisson installé dans une cabine et on lâchait la flotte d'un côté qui était aspirée de l'autre et revenait en circuit fermé. Puis, par le même principe on était séché à l'air chaud.

Pour des raisons d'hygiène évidentes, il était obligatoire de vidanger soigneusement sa vessie auparavant. Gal se présenta donc au guichet à urine et poussa un cri de surprise : son membre excréteur était affecté d'une étrange rigidité et avait triplé (au moins!) de volume. De plus, il lui était impossible d'uriner. Paniqué à l'idée d'avoir choppé un virus du style Eléphantiasis intergalactrique il retourna en volant de tous ses bras vers son labo.

-Je... je crois que j'ai attrapé une maladie, confia-t-il à Halcyona. J'ai peur que cela soit dû à nos expériences nocturnes et soit contagieux. Vous n'avez rien remarqué chez vous?

Halcyona hésita avant de répondre. Elle avait bien constaté l'humidification exagérée de son entre-jambe et, sans savoir vraiment ce qui l'avait provoqué, avait identifié le phénomène. Etait-il possible qu'elle soit arrivée à ce stade de l'initiation en dehors de toute cérémonie officielle, sans la présence qu'elle croyait indispensable du Grand Mettre?

Devant le désarroi de Gal qui était sur le point d'alerter le service médical, elle décida de s'ouvrir à lui. De l'initier, à hauteur de sa propre connaissance, aux mystères du sexe.

C'est un Gal ébahi, voire effaré, qui écoutait Halcyona. A plusieurs reprises, il porta la main à hauteur de ce qu'Halcyona nommait un sexe et constata la rigidité persistante. Mais jugea le contact finalement agréable.

Là s'arrêtaient les connaissances d'Halcyona. Ce qui pouvait se passer après... elle n'en savait rien. Ou presque. En tout cas trop peu pour savoir l'expliciter sans risque d'erreur à Gal.

La fatigue, les cernes et l'érection de Gal, s'estompèrent progressivement au cours de la journée. Gal nota la chose avec nostalgie.

Les phases suivantes de l'expérience n'engendrèrent aucun nouveau trouble. Le tube gravitationnel était prêt et tournait à une vitesse correcte. Gal et Halcyona plantèrent leurs petites graines et au bout de quelques semaines, un léger duvet émergeait du substrat. Ils voyaient leur enfant se développer, arriver à maturité et se couvrir d'une tendre toison verte. Ils avaient utilisé toutes les fioles, y compris la première. Les graminées commençaient à fleurir. Une odeur de printemps flottait dans le labo. Elle se traduisait par une ambiance joyeuse au sein de l'équipe. Halcyona était toute guillerette et Gal n'évitait aucun mauvais calembour. Suite à un cassoulet aux flatulentes conséquentes il s'abandonna à un : "Ecoute, Gal y pète!... Gniiiiii". Halcyona riait plus par sympathie ou complicité qu'à cause de la qualité de l'humour. Tout ça, c'est du vent.

Jusqu'au jour où la lampe solaire qui dardait comme une folle au centre du tube gravitationnel se mit à vaciller. Puis, dans un dernier spasme, poussa son dernier rayon.

L'angoisse étreignit conjointement Halcyona et Gal. Leurs efforts allaient inévitablement sombrer dans l'obscurité. Il fallait réparer le plus rapidement possible. Mais comment faire? S'ils arrêtaient la rotation du tube, tout risquait de se disperser dans le labo. Ou pire, dans toute la station exorbitale.

-Je dois y aller, fit Gal sur le ton de John Wayne voyant son cheval en feu aux mains des indiens.

-Non, moi! fit Halcyona sur le ton de Lauren Bacall poussant Katharine Hepburn pour lui piquer Humphrey Bogart.

Brisons là l'intensité de ce moment pathétique, le lecteur n'y résisterait pas et PV! risque d'être à court de pages. Bref, ils se décidèrent à y aller tous les deux (comme dans Indiana Jones, mais tout le monde s'en tape!).

Ils sautèrent à pieds joints dans le tube. L'effet fut immédiat, ils se retrouvèrent plaqués dans l'herbe sous l'action de la gravité de la situation. Ils n'étaient pas habitués à cette contrainte et avaient toutes les peines de la galaxie à se mouvoir sur le sol. Gal progressait vers le centre à quatre pattes. Les tentatives d'Halcyona pour se mettre debout échouèrent toutes. Ses jambes n'étaient pas faites pour porter son poids. Elle résolut donc de suivre Gal en rampant. Le nez au ras du gazon, elle humait les effluves printaniers à pleins poumons. L'odeur l'enivra quelque peu. Gal se sentait également tout bizarre. Il mit ce malaise sur le compte de la pesanteur.

Halcyona se mit soudain à rouler sur elle-même et trouva à ce jeu des charmes inattendus. L'herbe qui lui piquait les épaules, griffait -à peine!- les jambes, se fichait comme des centaines de petites flèches fragiles à travers sa combinaison, s'encanaillait dans ses cheveux, caressait son cou, frôlaient sa bouche... Et le poids de son corps, à plat ventre, la douce sensation de ses seins appuyés contre le sol tendre et dur, comme une épaisse moquette humide et chaude.

Gal la regarda un instant puis reprit son travail. Changer la lampe n'était pas chose aisée dans ce tourbillon. Au centre du tube, la gravité était nulle alors que près de l'herbe, elle était d'un g. Ce qui faisait refluer le sang vers les pieds lorsqu'il cherchait à se tenir debout. Il se tenait en équilibre au centre du tube lorsqu'il se sentit tiré vers les parois et tomba de tout son poids sur le matelas de verdure. C'est Halcyona qui l'avait ainsi déséquilibré.

Il tomba juste à côté d'elle et sans qu'il pût réagir, elle l'entraîna dans ses folles roulades. L'herbe sentait bon comme un printemps, rappelant l'odeur de certains films qu'ils avaient pu voir. Gal éprouva vite la même joie qu'Halcyona. Enlacés l'un à l'autre, ils roulaient sur l'herbe, sentant alternativement le poids de l'autre sur leur propre corps. Le ventre de Gal appuyait sur celui d'Halcyona. Le ventre d'Halcyona appuyait sur celui de Gal. Ses seins contre sa poitrine, sa poitrine contre ses seins. Le poids de l'autre était une chose agréable.

Ils continuèrent à rouler ainsi pendant de longues minutes, les yeux fermés. Ne se parlaient qu'avec la bouche. Sans dire un mot. Instinctivement, leurs lèvres s'étaient trouvées et réinventaient le baiser. Gal eut la surprise se sentir la langue d'Halcyona qui écartait ses lèvres et s'insinuait dans sa bouche. Grisé par le printemps et les millions de grains de pollen qu'ils avaient fait jaillir des étamines foulées, il ne songea pas à repousser ce corps étranger qui glissait contre ses gencives, fouillait sa bouche, léchait sa langue, parcourait son palais... Au contraire, et en contravention avec les plus élémentaires règles d'hygiène, il goûtait la chose avec bonheur.

Sa respiration se syncopait au rythme des caresses d'Halcyona. Elle ne se contentait plus de rouler sans fin dans l'herbe, elle semblait en proie à une espèce de folie. Il fallait qu'elle se serre contre lui, l'enveloppe de ses bras de ses jambes, comme si elle cherchait à le phagocyter. Ses baisers devenaient morsures. Ses lèvres avaient un goût de sel et de sang. Elle semblait avancer vers une sorte d'extase -ou de folie?- en poussant de petits gémissements qui inquiétaient un peu Gal.

Mais qui ne l'inquiètèrent pas longtemps. Car rapidement un bourdonnement naquit sous son crane, se leva comme un typhon irréversible et la même folie s'empara de lui. Avec une violence encore plus impressionnante. Il voulut arracher la combinaison d'Halcyona mais celle-ci, faite de fibres synthétiques redoutablement élastiques refusa de se déchirer. Il dut alors prendre le temps de la déshabiller, de la démouler de haut en bas, faisant rouler la combinaison sur elle même comme un bas qu'on enroule. D'abord ses seins jaillirent, comme deux petites balles et Gal perdit la tête un peu plus. Il s'abîma en fougueux baisers sur ce qui n'était encore naguère que de simples mamelles vestigiales. Il mordait, suçait, léchait, aspirait inutilement ces tétins évidemment stériles comme si, dans sa mémoire génétique, il en attendait quelque suc, quelque nourriture.

La révélation de son ventre fut comme un flash brûlant et aveuglant. Il ferma les yeux pour mieux la caresser. L'humidité chaude de son ventre lui rappelait, à lui le botaniste, la douceur tropicale d'une serre idéale aux odeurs océanes. A travers cette forêt évidemment vierge, il sentait battre son coeur et des contractions spasmodiques semblaient appeler autre chose que ses mains. Il le comprit lorsqu'Halcyona entreprit de le déshabiller. Complètement. La raideur et la taille de sa tige, rouge et luisante, l'impressionna. Il se planta vite en elle et au terme d'une lente et superbe agonie, l'arrogant pistil abandonna tout son pollen au plus profond de la forêt.

Il y avait quelques gouttes de sang dans l'herbe. Halcyona et Gal, nus comme au premier jour avaient redécouvert, presque malgré eux -en tout cas sans le faire exprès- l'amour. Et ce, en dehors de toute influence d'une quelconque secte néo-sexy.

Que la floraison du Zingiber sp., appelé communément gingembre et connu pour entrer dans d'antiques préparations aphrodisiaques ait stimulé leur mémoire animale enfouie sous des siècles de civilisation asexuée, c'est bien possible. Mais sans importance.

Ils gardèrent leur découverte pour eux. Et passèrent de nombreuses heures dans le labo à étudier l'effet serre (-moi fort!).

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