Futur Antérieur

La Chambre 412 était un véritable appartement. Tout y marquait le luxe, l'opulence ou l'outrance. Le mobilier en pseudo Louis XVI rivalisait de dorure avec les moulures du plafond. Les lourdes pendeloques de cristal du lustre éclataient leur lumière dans les imposantes glaces accrochées aux murs. Des tentures de velours or et rouge obturaient les fenêtres et d'épais tapis recouvraient une moquette touffue. Le vieillard était là, au milieu de son écrin, protégé du monde par un luxe de mauvais goût.

- Je ne vous avais pas entendue. Entrez, n'ayez pas peur...

Véréna considéra le visage de l'homme. Vieillard aux chairs flasques et sèches, rongées par les ans. Mains décharnées. Le col du pyjama bâillait autour d'un cou exagérément amaigri, laissant voir en haut du torse les abords d'un maquis grisonnant et clairsemé. Quelques cheveux trop rares et trop longs couronnaient le crâne tavelé, recouvrant les oreilles d'où émergeaient des touffes de poils d'un noir ancien. La face décrépite du vieillard s'ouvrait sur un large sourire à la dentition aléatoire.

-Ainsi, c'est vous qu'on m'envoie... (Véréna se tenait devant lui. Son regard appuyé la gênait. Elle se sentait disséquée, jaugée, jugée.) Il ne m'avait pas menti, vous êtes belle. Très belle, même.

Véréna était trop troublée pour apprécier le compliment.

- Je… Je vous rapporte les premiers chapitres de votre roman...

- Qui vous parle de roman ?! Trouvez moi un romancier capable d'inventer une vie comme celle-là. (Pointant la chemise du doigt) Trouvez-m'en un! Rien qu'un ! Il ne s'agit pas d'un roman mais bel et bien de l'histoire de ma vie. De mon au-to-bio-gra-phie pour utiliser cet affreux mot. On dirait le nom d'un examen médical. Comme électro-encéphalographie, cardiographie. Pourquoi pas biopsie? Comme pour un cancer. Ou autopsie, pendant qu'on y est? Non, il s'agit du mémoire de ma vie. Mon mémoire, ma mémoire. Vous ne trouvez pas cela amusant? Pourquoi la mémoire change-t-elle de sexe dès qu'on la couche sur le papier? A moins qu'il ne s'agisse d'un accident de gâtisme de ces messieurs du dictionnaire. L'âge est une explication plausible à la confusion des sexes. Vous ne pensez pas?

Véréna écoutait, immobile, le soliloque du vieillard. Ce genre d'emportement soudain tenait, à son avis, de la déliquescence cérébrale.

-Bref, vous vous en foutez, quoi! Vous me prenez pour un vieux radoteur cassant du sucre sur le dos d'autres vieillards. Mais regardez-moi et dites-moi : n'ai-je pas le droit, moi, de dire du mal des vieux? Avec la tête que j'ai?

Et de partir dans un rire à se démonter le maxillaire, qui s'estompa rapidement en gloussements gras et sporadiques.

-Décidément, vous êtes très belle! oui, vraiment très belle... Un peu coincée peut-être, mais assurément très belle.

Le "coincée" offusqua Véréna. Elle chercha des yeux un bureau où s'installer. Elle ne trouva qu'une console en marbre au piétement de bronze tourmenté et orné d'angelots bouffis empennés de dorure écaillée.

-Mais nous ne sommes pas là pour flirter, fit l'homme. Chaque chose en son temps et il faut savoir vivre son âge, n'est-ce pas? La chose en question n'est plus de mon âge. Ah... vingt ou trente ans plus tard, il est sûr que... Mais passons!

Véréna le regardait avec une inquiétude navrée et grandissante. Vraiment le pauvre homme débigochait!

-Avez-vous lu le début de mes mémoires? (Silence gêné de Véréna) Bon. J'en conclus que vous n'avez rien lu... Ah la la... Pourquoi perdre du temps à feindre. Gâcher du temps est un des crimes les plus odieux qui puissent être. Parce que c'est un crime gratuit, inutile, imbécile. Et, paradoxalement, parfaitement légal. On peut tuer le temps en toute impunité! L'assassiner, le laisser filer comme une interminable agonie. L'enfoncer à coups d'oubli dans d'insondables trous de mémoire. Mais... nous développerons plus tard, lorsque le chapitre sera venu. Pour l'heure mettons-nous au travail. (Devant l'immobilité de Véréna) Coincée, je l'avais bien dit. Installez-vous sur le lit et commencez par faire ce que vous auriez dû faire avant de venir: lire ces deux premiers chapitres. (Véréna se posa délicatement sur le bord du lit et commença à lire.) Installez-vous, j'ai dit. On dirait que vous êtes assise sur... sur... (l'homme chassa de son esprit deux ou trois images graveleuses) sur des oeufs! Allez-y, faites comme si vous étiez seule.

Obéissante, presque soumise, Véréna s'exécuta avec un manque de spontanéité consternant. Jambes soigneusement repliées sur le côté, sur le lit, en appui sur le coude, elle entreprit la lecture. Sa docilité extrême fit ciller l'homme.

- A haute voix ! Lisez-moi ça à haute voix !

Très vite l'hésitation craintive du début céda le pas à une lecture coulée, presque naturelle.

L'homme gardait les yeux clos pour mieux entendre. La tête oscillait lentement au rythme des phrases et des idées. Il se contentait de noter dans sa mémoire les corrections à apporter.

De son côté, Véréna débitait le texte sans afficher la moindre émotion, d'un ton désespérément frigide. Au bout des quarante pages du manuscrit, elle leva la tête vers l'homme.

- Mais... ça ne tient pas debout ! Vous me parlez de mémoires et vous me mettez sous le nez un texte de mauvaise science-fiction ! Complètement fou. Aussi fou, aussi dingue que vous !

- SUFFIT !! A qui croyez-vous donc parler? Et pour qui vous prenez-vous ? On vous a envoyée ici pour recueillir ce qui sera l'histoire de ma vie ! Pas pour donner votre avis sur un sujet où votre incompétence rivalise avec vos préjugés !

Véréna se sentit pâlir et balbutia quelques excuses formelles.

- Dorénavant, je vous saurai gré de m'épargner vos commentaires. Prenez le magnétophone dans le tiroir de la table de nuit. La cassette qui s'y trouve contient l'essentiel du chapitre suivant. Prenez-la, retranscrivez-la et rapportez-la. C'est tout pour aujourd'hui.

L'homme ferma les yeux sur ces paroles sans appel et plongea dans un sommeil de mort.

L'air frais du couloir glaça Véréna : elle était en sueur.

***

A peine rentrée chez elle, elle se précipita vers la douche et ouvrit grand les robinets. Elle y resta une éternité. Toute habillée. L'eau fouettait ses seins et, ruisselante, infiltrait son ventre d'une exquise brûlure. S'associant à la souffrance, l'image de l'homme repassa devant ses yeux. Cet homme si vieux. D'apparence... Et s'il disait vrai...

Elle téléphona au directeur de la maison d'édition.

-Allô, c'est Véréna... J'ai vu l'homme... Il m'a l'air d'un vieux fou... Est-ce que je dois le prendre au... Continuer? D'accord... Mais cette histoire est vraiment dingue... Ça n'est pas mes affaires, je sais, on me l'a déjà fait comprendre aujourd'hui... "

Elle passa la nuit à écouter et réécouter la cassette. Son bureau n'était éclairé que par l'écran bleu de l'ordinateur. Dans la quasi obscurité la voix de l'homme prenait une force nouvelle. Elle avait l'impression qu'il était derrière elle, prêt à hurler à la moindre erreur.

***

Une fois par semaine, chaque jeudi, elle se rendit chambre 412. Elle le retrouvait à l'exacte place où elle l'avait quitté la fois précédente.

Les visites durèrent ainsi pendant plus de deux ans. Non pas que l'homme eût tellement à raconter. Au contraire. Neuf fois sur dix, elle revenait bredouille. Elle n'en tirait rien. Et lorsqu'il lui remettait une cassette, celle-ci ne contenait pas de quoi noircir deux feuillets.

Parfois il ne lui adressait même pas la parole. D'un regard, il lui montrait le lit. Elle s'y allongeait. Relisait les chapitres précédents. Puis il la congédiait. Sans rien lui demander. Elle non plus n'attendait rien.

Au bout de deux ans, l'éditeur finit par se lasser. Ce qui aurait pu être le plus beau coup de l'histoire de l'édition lui apparaissait maintenant comme un coup foireux et, à y bien réfléchir : impubliable. Qui pouvait bien être intéressé par des souvenirs non encore vécus ? Ca tenait plus des prophéties d'un Nostradamus de bazar que d'une véritable autobiographie.

C'était là tout le secret de l'homme : le vieillard était né vieux! Et sa vie de déroulait à l'envers. Comme un compte à rebours. Il était né vieux, avec dans sa mémoire tout ce qui lui restait des souvenirs de sa vie.

Véréna continua pourtant d'aller le visiter régulièrement. Elle s'était habituée à ces après-midis qui ne ressemblaient à rien. Elle supposait son esprit plein du souvenir des femmes qu'il avait eues et qu'il ne connaissait pas encore. Le regard de ce vieillard puceau ou de ce nouveau-né expérimenté la troublait chaque fois un peu plus intimement.

Pour rien au monde elle n'aurait sacrifié ses visites. Jusqu'au jour où le directeur de l'hôtel demanda à lui parler... Ce même jour, lorsqu'elle entra dans la chambre 412, l'homme dit d'emblée :

- Vous devez bien vous douter que je sais que mes mémoires ne paraîtront jamais...

- Je... Pourquoi m'avez-vous laissé continuer alors?

- Parce que c'est comme ça... On ne peut rien contre ce qui est décidé en Haut-Lieu. Il fallait que je vous laisse venir. Il fallait que je vous donne les premiers chapitres. Puis que je fasse traîner. Jusqu'à ce que l'éditeur en ait marre. Jusqu'à ce que le directeur de cet honorable palace vous fasse appeler.

- Comment savez-vous que je viens de le voir ?

- Allons... soyez logique : je sais. C'est tout. Je me souviens parfaitement que vous allez me raconter votre entrevue dans quelques instants. J'ai une très bonne pré-mémoire immédiate, vous savez. Vous ne vous en étiez pas encore rendue compte peut-être ?

Le directeur s'était adressé à elle et, après bien des détours embarrassés, il en était venu au fait "L'éditeur a cessé de payer depuis un mois, mettre un vieillard dehors nuirait à la réputation de l'établissement, garder un client insolvable nuirait à sa bonne gestion..." Véréna n'avait pu lui répondre. Elle ne connaissait aucun parent à ce client...

- Vous devez bien comprendre que je n'ai pas encore de mère depuis longtemps... Et malheureusement la seule fille que j'aurai sera... (une larme déborda sa paupière) enfin elle est morte. Et c'est logique j'aurais dû comprendre qu'il m'était impossible d'avoir une descendance. C'était idiot. Je n'aurais jamais dû accepter l'enfant que... que voulait ma femme. Je ne suis pas encore né, je n'ai donc pas d'existence légale et je suis encore trop vieux pour me débrouiller seul. Quand j'aurai moins de soixante-quinze ans, je retrouverai mon autonomie, je serai à nouveau capable de marcher, de me débrouiller. Mais j'en ai encore pour deux ans avant que cette garce d'arthrose ne me fasse plus souffrir. D'ici là, c'est vous qui m'hébergerez.

Elle trouva cela naturel. Puisqu'il savait, lui. Son passé, qu'il subissait avec fatalisme, n'était autre que le futur tout aussi inévitable de Véréna.

***

Sept ans passèrent. L'homme n'avait plus que soixante-dix ans, avait retrouvé sa santé et continuait à vivre chez Véréna. Véréna avait trente-trois ans. Depuis qu'elle avait rencontré le vieillard de la chambre 412, elle n'avait eu aucun amant et n'avait pas cherché à en avoir.

Progressivement son comportement était devenu équivoque. Elle se faisait surprendre dans une tenue légère. Ou alors elle oubliait de boutonner son corsage. Chaque fois qu'elle s'asseyait, sa jupe remontait à mi-cuisse ; ou plus haut. Plus la séduction était flagrante, plus l'homme semblait paniqué; il la repoussait, l'insultait, la giflait même parfois. Mais cela n'avait pour conséquence que d'exaspérer le désir de Véréna. Elle avait envie de cet homme qui avait deux fois son âge, envie de se frotter contre ce corps qui irait en se raffermissant, en se musclant, en devenant fort alors qu'elle ne pourrait qu'assister au naufrage du sien. Elle était belle, probablement encore plus belle que lorsqu'elle était entrée dans la chambre 412. Il avait alors osé lui parler de sa beauté car il n'y avait plus aucun danger. Il y avait si longtemps qu'elle l'avait séduit qu'il n'en gardait qu'un souvenir ému.

Le temps, dont on dit qu'il gomme les pires chagrins, agissait à l'inverse sur notre homme. Plus il allait et plus la mémoire se faisait cruellement distincte. Il se rapprochait des événements et les détails se faisaient plus nombreux. Ce que le vieillard presque agonisant du début avait fini par oublier -ou admettre- réapparaissait. Les vagues, en reculant, faisaient ressortir des empreintes là où le sable avait été nivelé par les marées répétées.

L'homme ne supportait plus la présence de Véréna, il la repoussait. Malgré cela, ou à cause de cela, Véréna se faisait plus désirable, plus belle, plus excitante.

Pour la première fois depuis sa prime vieillesse, il avait senti son sexe se tendre, devenir dur comme il ne souvenait pas que ce serait possible et avait été envahie par une doucereuse chaleur. Il avait si troublé par l'événement qu'il s'était laissé aller à se satisfaire seul.

Il avait compris qu'il n'était plus temps de lutter. Ce soir-là, il prit la plus belle cuite qui soit de mémoire de... de sa mémoire.

Véréna le retrouva écroulé au milieu du salon, les bras en croix, complètement nu. A soixante-huit ans, l'homme était déjà bien reconstitué. Bien sûr, il n'avait rien de comparable avec le blond éphèbe qu'il serait un jour, mais il était loin d'être répugnant.

Elle parvint à le tirer jusqu'à la chambre grâce au tapis sur lequel il avait eu le bon goût de s'effondrer. L'homme était complètement parti et se laissait manipuler comme une chiffe-molle. De temps en temps, il ouvrait un œil et ricanait bêtement en la traitant de salope, de garce et autres termes putassiers d'une voix empâtée. Elle ne s'en étonna ni ne s'en formalisa. Elle fut par contre surprise que, le lendemain, il vienne s'excuser :

-Je suis désolé, Véréna, j'ai dû avoir un malaise.

-Un malaise?

Et elle comprit, à son air ahuri, qu'il ne se souvenait de rien. L'alcool avait déconnecté sa mémoire et, si elle ne lui disait rien, il ne pourrait savoir ce qu'il avait fait.

De cette expérience, elle retira l'enseignement majeur que l'homme était vulnérable et que l'on pouvait intervenir dans son passé sans qu'il n'en sache rien.

En attendant, était-ce l'alcool ou la révélation de sa virilité, l'homme avait changé. Il s'était adouci et ne se montrait plus rétif aux charmes de Véréna.

Elle savait la partie gagnée. Le vieil homme se comportait avec la timidité d'un collégien. Des femmes, il n'avait en somme que l'expérience de ses souvenirs. C'est à dire des sensations assez vagues.

Véréna également avait changé. Elle avait abandonné sa séduction agressive pour redevenir une femme que l'on séduit. C'est à dire une femme séduisante. Séduisante au point qu'un jour il la prit par la taille, fermement. Elle n'opposa pas de résistance. Mais ne fit aucun geste pour l'encourager.

- J'ai envie de vous, Véréna. Envie de toi. Cela fait des semaines que je résiste. Mais maintenant j'en ai marre. Je veux te prendre dans mes bras. Je veux te faire l'amour. Pourtant je sais qu'il ne faut pas. Je sais. Tu comprends ? je-le-sais ! Quand je pense à nous, il me vient des souvenirs horribles. Si horribles...

- J'ai attendu si longtemps, répondit simplement Véréna.

("Ça y est, j'y suis") pensa-t-elle. Il ne fallut pas longtemps pour qu'elle chavire entre les bras de l'homme. L'odeur de danger qui planait au-dessus de leur amour la perforait aussi profondément que le sexe du vieil homme. Ereintée, accablée, elle souffrait délicieusement de son triomphe. Elle savourait l'exquise douleur que les mains rudes infligeaient à ses seins tendus. Elle se délectait du bonheur infernal dans lequel s'abîmait l'homme.

***

D'autres années passèrent. Véréna atteignit quarante ans et l'homme n'avait plus que soixante ans. Sa sujétion à Véréna était totale. Le feu de la chair avait éteint sa résistance.

La catastrophe tant redouté par l'homme ne semblait pas avoir eu lieu. Quand Véréna l'interrogeait à ce sujet, il s'abritait derrière une impossibilité morale, une loi intransgressable. Une fois, il lui avoua même qu'il ne comprenait pas comment cet événement arriverait, il n'en avait aucun souvenir. Ni quand, ni comment. Pourtant il en serait responsable. Doublement responsable. Et que la chose était la plus affreuse qui puisse arriver.

-Fais-moi un enfant, demanda Véréna.

-Non ! C'est impossible ! Demande-moi n'importe quoi mais pas cela ! Pas un enfant ! Tu sais bien que c'est impossible! A quoi cela rimerait-il que j'aie un enfant ? J'ai soixante ans, dans trente ans, il aurait mon âge et dans cinquante, il aurait celui d'être mon père ! Comprends cela !

- Je sais... fit-elle d'un ton las. Notre avenir est comparable... dans dix ans, nous aurons le même âge et dans vingt cinq ans j'aurai l'air d'une rombière traînant son gigolo pour se faire sauter...

- Tais-toi, tu es vulgaire. Et tu n'es même pas drôle.

Ce dialogue revenait périodiquement. Et chaque fois Véréna semblait se rallier aux raisons de l'homme. Pourtant, elle en était sûre, il lui avait parlé, lors de leur dernière rencontre dans la chambre 412, d'une fille qu'il aurait. Il avait également parlé d'une mort prématurée. Mais cela n'avait pas de sens, il avait dit "elle est morte maintenant" alors qu'elle n'était pas née. Il n'avait pu que se tromper, ce qui s'expliquait par le fait qu'il était sénile à l'époque. D'ailleurs, il avait toujours nié avoir dit cela.

Véréna considérait que quarante ans était l'âge limite pour avoir un enfant. Et elle voulait cet enfant. Et elle voulait que l'enfant soit de lui. Elle devait donc passer outre la volonté de l'homme. Que pourrait-il dire en voyant son ventre rond et en sentant son fils -ou sa fille- gigoter à l'intérieur? Il ferait comme les autres pères, il craquerait.

Depuis quelque temps, comme s'il pressentait l'imminence de l'accident, il ne faisait plus l'amour qu'équipé d'un préservatif. Il faudrait donc à Véréna trouver un autre subterfuge que l'oubli de pilule. Elle s'intéressa aux différentes techniques d'hypnose et notamment à la narco-hypnose. Avec des relations, rien de plus facile que de se procurer de penthotal. Par voie orale, l'effet est plus lent, mais mélangé à un sympathique cognac de fin de repas, le résultat est décuplé.

Véréna avait déjà fait l'expérience à blanc et il s'était avéré que le mélange était efficace. Avant de commencer, elle lui demanda s'il se souvenait d'un article sur la désertification du Nigéria paru dans le dernier numéro de "La Dépêche".

- Non... Je ne me souviens pas. Pourquoi ?

- Rien, comme ça, je pensais que ça t'intéresserait, c'est tout.

La question l'avait surpris mais il l'avait oublié aussitôt. Elle lui avait alors servi le cognac. Il l'avait bu sans hésitation, ce qui prouvait déjà qu'aucun souvenir désagréable n'était lié à l'expérience. Il avait d'abord plongé dans une sorte de somnolence puis, Véréna lui avait lu l'article en question en lui précisant bien qu'il ne devait pas s'en souvenir.

A son réveil, elle n'eut pas besoin de lui demander quoi que ce soit puisqu'il lui avait dit avant l'expérience qu'il ignorait tout de la désertification du Nigéria.

Elle attendit le jour propice. Il accepta sans plus de réticence le Cognac penthotalisé mais mit un certain temps avant de se perdre conscience. Il faut dire qu'il était assez nerveux depuis quelques jours. Un pressentiment, sans doute.

Il savait que le moment fatal était imminent mais il avait beau chercher, fouiller sa mémoire, la retourner dans tous les sens, il n'y avait rien à faire. Aucun souvenir ne lui venait.

L'homme leva son verre et, d'un trait, le vida.

Véréna put vérifier que l'état hypnotique, s'il enlevait la conscience, ne nuisait pas au physique. Elle n'eut pas de difficultés à lui suggérer de faire l'amour. Véréna regretta le côté automate de la chose. Elle avait beau lui parler comme elle lui parlait d'habitude, dire les mêmes mots, mimer les mêmes gémissements, il semblait totalement absent. Une fois l'homme sorti de son ventre et passé, sans transition notable, du sommeil artificiel à un vrai sommeil, elle fouilla longtemps encore son corps à la recherche d'un plaisir introuvable.

***

Environ six semaines plus tard, en rentrant chez elle, Véréna trouva l'homme dans une colère noire. Elle s'écroula d'un coup sous le choc de la gifle.

"Sale garce ! Salope ! Tu m'as bien eu ! Comment as-tu fait ? Mais dis-moi comment tu as fait ? Dis-moi comment tu m'as fait ça ! Parle bon dieu ! Parle !"

Véréna s'apprêtait à lui annoncer qu'elle était enceinte. L'homme s'effondra. En larmes. Il savait en toute logique qu'elle ne lui dirait rien.

La main posée sur son ventre, elle le regardait, agité de sanglots convulsifs, gémissant contre sa putain de mémoire, sa putain de vie, sa putain de Véréna.

Le lendemain, il était parti. Jamais il ne donna signe de vie. Véréna éleva seule la fille qui lui était née.

- De père inconnu ? avait dit l'officier d'état civil en inscrivant le prénom. Vous êtes sûre que ça existe, ça ? Antigone... sans h ?"

***

Antigone atteignit l'âge de trente ans sans que sa mère ne lui ait vraiment parlé de son père.

-Disparu, envolé. Il ne mérite pas qu'on s'y intéresse.

Elle ne lui en avait pas demandé plus. Son père n'avait été qu'un spermatozoïde égaré. Elle s'était faite à cette idée.

Qu'aurait-elle compris si, ce matin-là, Véréna lui avait dit :

-Trente ans... Ton père doit avoir à peu près ton âge maintenant.

Ce matin-là, la jeune fille partait rejoindre des amis en Bretagne.

***

-Je ne me souviens de rien! De rien!

Le jeune homme pleurait, avachi sur la table en formica veiné façon marbre du petit bistrot.

Les gens accoudés au zinc regardaient le pauvre type se donner en spectacle. Au début, ça les avait fait rire. Seulement ça faisait maintenant un mois que l'histoire durait. Que le type venait, s'asseyait, buvait comme pour oublier, et se traitait de salaud en chialant qu'il ne se souvenait pas. A force ça lassait.

Si bien qu'un jour, le patron éjecta l'homme encore plus saoul qu'à l'habitude. Les clients du bistrot ricanèrent en le voyant zigzaguer comme un bateau tirant des bords contre le vent.

***

Antigone marchait entre l'océan et les rochers. Elle aimait se balader ainsi, seule, et ne penser à rien d'autre qu'aux vagues, aux blocs de granit, aux nuages dans le ciel, le visage battu par des aiguilles de vent et d'écume.

L'homme était là, allongé sur un rocher. D'abord, elle le crut mort et poussa un cri. Puis, s'approchant, elle perçut comme un ronflement. Elle secoua l'épaule de l'homme qui ouvrit avec peine un œil vitreux, injecté d'alcool et de sang.

Elle ne comprit pas, lorsque l'homme se mit à rire et qu'il l'attrapa fermement par les épaules. Il la tira vers lui et, sur le sol englué d'algues, il n'eut pas de mal à la faire tomber.

***

On la retrouva huit jours plus tard.

"Violée puis étranglée, diagnostiqua le légiste. A moins que ce ne soit l'inverse. Faut voir...

Les gendarmeries du coin se mobilisèrent pour tenter de retrouver le jeune saoulard aux propos incohérents qui avait disparu juste après le crime. Sans résultat.

***

Dans un centre pour aveugle vit un jeune autiste. On ne sait d'où il vient. On l'a découvert errant sur une route. Il n'avait pas de papiers. Seulement un nom inscrit dans la paume de la main : Œdipe.

Comme le nom seyait à un aveugle, on le baptisa ainsi.

Cet Œdipe là était condamné à vivre jusqu'à sa naissance avec, dans la tête, l'image d'Antigone, sa fille, se débattant sous lui, bête infâme et sans mémoire. A vivre ainsi renfermé sur lui-même, face à cette hallucinante question :

-Comment ai-je pu ne pas me souvenir de ce qui allait se passer?

 

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