Il y a des soirs comme ça...
C'était un soir où j'avais envie de tout foutre en l'air. J'avais déjà bien débuté, à vrai dire.
A l'abri sous un porche, j'avais entrepris de me branler à pleines mains, par dérision, pour redonner son sens à l'expression "foutre en l'air". Je me branlais sans autre souci que de voir jaillir le plus haut possible quelques gouttes de faux plaisir.
Comme venant d'une gorge mal nettoyée de ses mucosités, une succession de petits crachats se succédèrent, éclaboussant le mur contre lequel je m'étais appuyé, vaguement honteux.
Il y a des soirs, comme ça, où l'on a envie d'exploser de partout ; d'éjaculer par tous les pores. Tous les porcs. Comme ça. Parce qu'on est con. Ou parce qu'on n'en a pas à se mettre sous la main. Ou sous la queue. Pas de fourrée à fourrer. Et qu'on sait qu'ailleurs l'épine traverse un buisson où l'on n'a plus accès. Plus excès. Foutaises. Fouteries.
Je torchais sans soin ma main morveuse sur les jambes de mon pantalon d'où émergeait une queue lasse.
Une envie de pisser me vint et, sans retenue, je laissais ma vessie se vider. Je ne cherchais pas à diriger le jet qui crépitait contre la pierre déjà maculée par mon sperme. C'était comme si j'effaçais mes éclaboussures de vie. En même temps, j'avais la sensation de me rincer la queue de l'intérieur.
La flaque, mélange d'urine troublée de sperme, s'étalait devant moi, léchant les pointes de mes chaussures. Je ne bougeais pas. C'était pas pire que de prendre pied dans mes souvenirs.
C'était un soir d'été, comme ça, chaud et puant de vapeur d'essence et de bitume. Je me suis demandé ce qui se serait passé si on avait été en hiver. Aurais-je éjaculé des flocons de neige ? Comment le savoir ? On était en été, de toute façon. Là, j'ai simplement pissé du sperme. Puis je me suis rhabillé avant de regagner la rue.
C'était une de ces petites rues... comme ça. Dont on se demande à quoi elles servent ; hormis à garer les voitures et à promener les facteurs et les chiens.
Je m'avançai jusqu'au bord de la chaussée, m'appuyai un instant sur le parc-mètre avant de me laisser choir. J'étais assis sur le bord du trottoir. J'avais les pieds dans un caniveau plus aride que la chatte d'une poupée gonflable.
Je restais ainsi un bon bout de temps, entre deux voitures, en songeant que si celle de derrière n'enculait pas celle de devant, c'était probablement parce que la sécheresse du caniveau leur faisait un peu peur.
Je n'entendis le claquement des talons qui s'approchaient que lorsqu'il s'arrêta. Une déesse d'ébène aux lèvres sanguines se pencha vers moi et me demanda si j'avais envie de baiser. J'en savais rien, alors je ne répondis pas. Considérant mon manque d'enthousiasme, elle me demanda si je préférais pas une pipe. Je savais pas non plus.
En la regardant de plus près, je constatai que ma déesse avait des allures de demi-dieu. C'était pas mon problème, de toute façon, j'étais athée. Et les anges, au fait ? Ils n'ont vraiment pas de sexe ? Dommage ? L'éternité doit leur paraître longue, pensai-je. Ce qui me fit venir un sourire que l'autre prit pour une acceptation. Il me donna son tarif.
Je me suis levé en disant OK pour la pipe. Il habitait à deux pas, à ce qu'il me dit. Il parlait avec un accent brésilien de la banlieue ouest.
Il marchait vite malgré ses hauts talons. Je restais deux ou trois pas en arrière. Il avait un cul étroit de mec. Ses mollets et ce que sa courte robe laissait voir de ses cuisses étaient des formes brillantes et épaisses. On devinait les boules de muscle qui glissaient sous leur gaine de chair à chacun de ses pas. Il portait une robe très échancrée dans le dos. Ses omoplates étaient saillantes et bougeaient comme les pièces d'une armure encadrant l'épine dorsale. Il se retourna plusieurs fois pour s'assurer que je le suivais et se crut obligé de sourire en passant la langue autour de sa bouche, comme s'il était impatient de mon gland.
Je ne m'étais encore jamais fait sucer par un mec. D'ailleurs, qui était-il ? Trav ? Trans ? Quelle importance ?
Je ne m'étais jamais fait sucer par un mec et j'étais curieux de ce que j'allais ressentir. En même temps, je savais que je m'en moquerais. Probable même que j'éjaculerai sans jouir. Comme tout à l'heure. Le sperme sans l'espoir, expulsé comme une poche de pus.
Je le suivis lorsqu'il entra dans un couloir couvert d'une peinture verte qui partait en lambeaux comme la mue d'un serpent.
Il me fit pénétrer dans un petit studio dont la porte n'était pas fermée à clé. C'était un foutoir multicolore au milieu duquel on pouvait distinguer un lit, une table et deux chaises. Sous un tas de tissus divers, devait se trouver une commode. Sur le sol, il y avait des cartons, des tapis roulés et ficelés, une chaîne stéréo et des CD dans leurs boîtiers ouverts.
Le premier soin de ma pute fut de jeter à travers la pièce les chaussures à talons et de pousser un soupir de soulagement. Il -ou elle- me montra une espèce de tirelire pour m'inviter à débourser.
Je sortis un billet, puis un second, que j'introduisis dans la fente. Le sourire de la pute se fendit, lui aussi, en constatant que j'avais mis un bonus. Roberta, elle prétendait s'appeler. Ça me gênait pas.
Elle s'approcha de moi et se mit à genoux, les mains dans le dos. Rien qu'avec la bouche, les dents et la langue, elle déboutonna ma ceinture et fit tomber mon pantalon. Elle était fière de ce qu'elle savait faire sans les mains, pour marquer son contentement, elle partit d'un grand éclat de rire auquel je me joignis. Dans mon slip, ma queue commençait à se raidir. Roberta approcha et, à travers le tissu, mit dans sa bouche exagérément distendue la presque totalité de mes couilles et de mon sexe. Elle se recula, en me regardant encore, et rit de nouveau. Elle fit glisser le slip lentement le long de mes cuisses, libérant mon membre qui grossissait par à-coups, comme un ballon de baudruche qu'on gonfle en reprenant son souffle entre chaque effort.
Les faux ongles carmin de Roberta étaient plantés dans mes mollets. Ses dents mordaient dans la chair de mes couilles avec juste assez de force pour me faire peur et mal ; juste assez pour que je puisse me retenir de crier. J'étais debout, les reins cambrés et les mains derrière la tête, comme si je voulais que nos corps se réduisent à une bouche et une queue.
Elle me suça comme aucune femme ne l'avait fait jusqu'alors, dans une symphonie de douleurs exquises et de voluptés insupportables. Je pensais à sa langue comme à un monstrueux clitoris capable de mouvement. Elle glissait sous mes jambes jusqu'à mon cul puis remontait en longues volutes le long de mon membre. Parvenue au sommet de la tige, la langue s'étira, se faisant fine comme la pointe d'un couteau et jouait entre les minuscules lèvres molles de mon méat. A l'aide de mouvements circulaires de plus en plus appuyés, elle essayait de forcer l'orifice. La douleur était d'autant plus grande qu'elle coinçait le gland entre ses dents. C'est elle qui me pénétrait, me déchirait. Je refusais de bouger. J'étais emprisonné par ma propre volonté de souffrance.
Puis la douleur se fit saveur. Elle entreprit de me faire jouir à pleine bouche. Enfermant mon sexe dans son vagin denté. Allant et venant à une cadence accélérée qui me sciait le souffle. Lorsqu'elle s'aperçut que j'étais sur le point d'éjaculer, elle serra ses dents pour empêcher la semence de s'échapper et continua à lécher mon gland que j'imaginais plus rouge que le sang dont elle s'était maquillé les lèvres. La brûlure était insupportable et le sperme continuait d'affluer en douloureuses saccades à l'intérieur de l'urètre.
Elle n'avait pas levé les yeux vers moi depuis le début, comme si je n'existais que par ma queue et mes couilles mais elle jugeait que son travail était presque fini et elle m'interrogea du regard.
Comme réponse, je pris son visage à pleines mains et le maintins dans une position que j'aurais voulue définitive. Elle continua, du plat de la langue à user la peau fine de mon gland. Avait-il d'ailleurs encore une peau ? Ou n'était-il déjà plus qu'une plaie vive ? Sous mes doigts, je sentais les fines griffures de la barbe naissante de Roberta.
Tout explosa. Je la repoussais. Le flot de sperme accumulé dans ma queue s'écoula comme le trop plein d'un tube de dentifrice ; avec mollesse, sans vigueur.
La pute me regardait, perplexe. J'étais content d'elle ou pas ? Elle savait pas. De la façon dont je l'avais écartée, elle craignait que je sois en colère. A tout hasard, elle me montra la salle de bain.
J'en revins deux minutes plus tard, sans m'être nettoyé mais avec, à la main, le rasoir de ma brésilienne. Elle prit peur et se jeta sur le téléphone. Je l'arrêtai brutalement et m'emparai du combiné.
J'ai composé le numéro des flics et je leur ai expliqué que j'avais tué ma femme, hier, d'un coup de couteau dans le bas-ventre. Je leur ai donné l'adresse et le numéro du digicode. Ils trouveraient son corps dans la salle de bain. Quant à moi, fallait qu'ils m'excusent, je serai pas là.
Roberta m'avait écouté, bouche bée. J'ai mis une grosse liasse de billets dans la tirelire et, dégageant mon cou, j'ai tendu le coupe-chou à la pute.
- Vas-y, fais vite.
Il y a des soirs comme ça...