Imago
Je ne crois pas à l'astrologie. Je ne crois pas davantage à la chiromancie ni à toute forme de magie, blanche, noire ou rose. Je refuse toute superstition... et par conséquent, en ce vendredi 13 décembre, je décidai d'aller consulter une voyante (pas uniquement parce qu'on était dans la lune montante).
Ma madame Irma à moi s'appelait Lucille de Brassencourt-Lamotte.
L'antre de la diseuse de bonne aventure, que je préjugeais sordide, se révéla être un appartement spacieux, très lumineux et d'une sobriété inattendue. La seule note d'ésotérisme résidait dans la présence d'un zodiaque sur un des rares cadres accrochés aux murs. C'était un vieux parchemin taché de rousseurs, aux bords rongés par l'humidité et les dents des ans. Les vieux papiers transmettent une sorte d'émotion au travers de l'ocre de leurs taches de vieillesse et de leurs rides déchirées. Il y a autant de sensualité dans un document ancien que dans les paupières baissées d'une femme.
Le nom de ma voyante m'évoquait une dame d'un certain âge et d'une aristocratie certaine, vêtue d'un tailleur Chanel, parée de quelques rangs de perles du plus bel orient assortie à une coiffure savamment argentée et permanentée, deux grands yeux d'acier parfaitement dessinés sur un visage tiré et re-tiré.
Bref, elle était jeune, rousse et très mignonne.
La pièce ne ressemblait en rien aux descriptions des livres ou des films. La voyante n'avait pas de turban sur la tête ni de hibou sur l'épaule ; pas même un vieux greffier dépoilé vautré sur un fauteuil poussiéreux. Rien !
J'aurais aimé me retrouver dans une pièce encensée et insensée, face à un guéridon recouvert d'une nappe verte dont les coins effrangés traînaient par terre. Derrière ce guéridon, il y aurait eu madame Irma, vieille et laide d'après ce que quelques chandelles fichées dans de lourds candélabres m'auraient laissé deviner. Et puis elle aurait eu une grosse verrue sur le nez -ou sur le menton- mais en tout cas hérissée de longs poils durs et noirs. Et puis le chat se serait mis à feuler en me voyant, ce qui aurait affolé l'énorme corbeau freux dans sa cage. Et puis la vieille aurait chopé ma main avec ses serres décharnées. Et puis elle m'aurait prédit le grand Amour et aussi un grand voyage par-delà les mers. Et puis elle m'aurait prédit ma mort alors j'aurais arraché ma main de ses griffes, je l'aurais traitée de menteuse, de vieille sorcière et je serais parti.
A la place de ça, j'ai eu droit au grand sourire de Lucille de Brassencourt-Lamotte.
- Asseyez-vous, je vous en prie... fit-elle d'un ton affable.
Une fois remis de ma déception qu'elle ne fût pas laide, je lui expliquai la raison de ma visite ; raison d'une banalité effarante :
- Je voudrais que vous me parliez de mon avenir.
- Il n'y a pas besoin d'être devin pour s'en douter. Serrez ma main très fort.
- Avec plaisir, fantasmai-je.
Je l'entendis pousser un cri et je perdis connaissance. Je me souviens d'une sensation comparable à une décharge électrique, à ceci près qu'elle était totalement indolore.
*
Je me suis réveillé sous un ciel bleu ciel, près d'une mer bleu-outremer. Le sable était gris, presque noir et les feuilles des arbres luisaient, aveuglantes, sous un soleil chauffé à blanc. Je ne pouvais faire la différence entre le bourdonnement de mes artères et le bruit des vagues. En tout cas, il faisait très chaud. J'étais habillé comme en plein mois de décembre.
Je me dressai sur mes jambes flageolantes. Malgré la température, je grelottais et j'étais comme au sortir d'une mauvaise soirée alcoolique.
Un bruit de moteur attira mon attention, venant d'une route qui longeait la plage.
La voiture qui venait vers moi commença à ralentir et un homme m'adressa de grands gestes.
- Antoine ! Eh bien alors ! Où étais-tu fourré ? On te cherche partout depuis hier matin. Ta femme est dans tous ses états !
- Jacques ? Mais qu'est-ce que tu fais ici ? Ma femme ? Quelle femme ?
Je me demandais bien ce que Jacques pouvait faire ici, au beau milieu de l'océan pacifique ! Et je me demandais encore pourquoi il me parlait de ma femme ? Un détail : je ne suis pas marié.
Il m'ouvrit une portière secourable et je grimpais dans le 4x4, l'air ahuri, mal rasé. Jacques remarqua ma mine défaite et la mit sur le compte d'une nuit passée à danser le tamouré sur la plage avec des vahinés édentées.
- Ben mon salaud... fit-il mi-réprobateur, mi-jaloux. Quand je pense à ta femme qui se voyait déjà veuve...
- Qui ça ?
- Ta femme ! Les danseuses des étoiles t'auraient-elles fait oublier que tu es marié ? Non, non, non... (il se mit à rire) Pas à moi! Ah ah ah...
Je trouvais inutile de me disputer pour des détails, il plaisantait et, bien que je ne vis rien de franchement drôle dans cette histoire, je le laissais dire. D'ailleurs je lui trouvais l'air fatigué, à lui aussi. Sous son bronzage, les traits étaient marqués. Je n'avais jamais remarqué ses nombreuses rides. Plus que fatigué, je le trouvais vieilli !
La voiture longea la côte pendant quelques kilomètres puis nous arrivâmes à Papeete. Jacques stoppa la voiture sur le parking d'un grand hôtel blanc et donna du klaxon. Surgirent deux femmes qui se ruèrent sur nous !
L'une était Françoise, l'épouse de mon ami, et l'autre était Lucille de Brassencourt-Lamotte !
- Oh Antoine, mon chéri... Ce que je suis heureuse de te retrouver...
- Mais qui... enfin pourquoi...
Elle me regarda avec tendresse. Il y avait une sorte de tristesse mêlée de joie dans ses yeux.
- Viens... je vais t'expliquer.
- Ça ! Ça me plairait effectivement beaucoup !
Lucille me prit par la main et je la suivis à l'intérieur de l'hôtel. L'air conditionné givra la sueur qui perlait de mon front. C'était presque agréable. Nous pénétrâmes dans sa chambre. Mes affaires étaient là, mélangées aux siennes, comme si nous étions mariés, comme si je venais juste de quitter la pièce.
Je me laissai choir sur le matelas, déterminé à me faire expliquer le pourquoi du comment de la chose !
- Parce que c'est bien gentil tout ça, mais depuis que je me suis retrouvé sur cette plage, il y a deux heures environ, je me pose pas mal de questions ! Et d'abord pourquoi vous aurais-je épousée ?
- Je ne crois pas m'avancer beaucoup en disant que c'est... par amour...
- Ah ouais ? fis-je dubitatif. Et quand donc serais-je tombé amoureux. Il y a à peine plus de deux heures que je vous ai vue pour la première fois. Et encore ! Cela se passait à plus de vingt mille kilomètres d'ici ! Mais peut-être ce "transport" est-il anecdotique ?
- Le "quand" et le "pourquoi"... je vais répondre au "quand". Nous nous sommes mariés il y a trois ans...
Elle attendait les effets d'une telle révélation : je rigolai niaisement.
- ... tu étais venu me voir au mois de décembre précédent... mais ça, tu t'en souviens, je crois ?...
- Comme si c'était ce matin...
- J'ai pris ta main et je fus immédiatement en état de clairvoyance.
- Le coup de foudre ! ironisai-je.
Elle ne releva pas.
- Je t'ai parlé longuement, très longuement ; d'après ce que tu m'as dit car j'étais dans un état second. Il faisait presque nuit et nous n'étions plus que des silhouettes dans le bureau vide lorsque je sortis de mes transes. Je ne te voyais pas mais je te savais aussi pâle que ta voix. Tu m'as répété tout ce que je venais de te dire. Et c'est à moi de te raconter l'histoire maintenant. Je ne sais pas comment te dire... Tu es..? Tu es une erreur du temps.
- Une erreur ? Ben merci, ça commence bien...
- Je t'avais parlé de ma conception d'un temps fini dans lequel le hasard n'aurait aucun rôle... Où chaque instant ne serait que la conséquence unique et inévitable de l'instant précédent... Eh bien toi, tu as "sauté" près de quatre ans !
C'est parfois très douloureux d'avaler sa salive. Notamment quand une angoisse vient dresser un barrage au fond de la glotte.
- Tu es passé directement du 13 décembre où tu es venu me voir à aujourd'hui.
- Mais.... Et vous ? Enfin "toi" ? Comment es-tu là ? Pourquoi suis-je avec toi ?
- En prenant ta main, j'ai eu le pressentiment de quelque chose d'anormal. Il y avait un trou dans ton temps. Tu ne vivais pas dans le même temps que le reste du monde.
- Bon, supposons. Mais alors comment vous... te serais-tu mariée avec quelqu'un qui... que...
Les mots avaient du mal à s'articuler dans mon cerveau déphasé.
- ...quelqu'un qui n'existait plus, tu veux dire ? Les choses ne sont pas aussi simples que ça...
- Ah bon ! parce que jusqu'ici, tu trouvais ça simple, toi !!?
- Habituellement dans ce genre de cas...
- Parce que je suis pas unique ? ... Dommage...
- ... dans ce genre de cas, disais-je, reprit-elle, l'individu laisse une image virtuelle de lui-même, comme le reflet d'un miroir. C'est cet imago qui continue à "vivre" et qui sert de référence-temps pour les autres individus. C'est cet imago qui m'a répété tout ce que je lui avais révélé au cours de ma vision. Cette imago -toi!- semblait si troublé par ce qu'il venait d'entendre que cela en était douloureux. Un peu comme s'il avait conscience de n'être plus toi. Cela l'affectait beaucoup. Nous avons parlé. Au fil des jours, l'imago était devenu sensible aux choses paranormales. Il avait peur de paraître naïf en gobant mon histoire mais parallèlement, il était d'une curiosité aiguë et voulait vérifier, mettre à l'épreuve mes dires. Nous avons... sympathisé jusqu'au jour où nous avons... plus que sympathisé... Et c'est encore cet imago-là qui nous a conduit à l'endroit précis où tu réapparaîtrais, au beau milieu d'un voyage avec nos amis... Sans que personne ne soupçonne la substitution. A part moi... Et encore, je ne savais pas à l'avance où cela se produirait. J'attendais avec impatience le jour où tu reprendrais la place de l'imago...
Le rose de la confusion montait sous son bronzage. Elle n'osait pas me regarder. Après tout, ce n'était pas moi qu'elle avait épousé mais mon "imago".
Le choc était brutal pour moi. Je ne savais quoi dire. Je la regardais avec perplexité. J'étais prêt à la croire car je ne pouvais nier certaines évidences mais j'avais du mal à croire que j'avais pu vivre sans être présent.
Voyant mon désarroi, Lucille produisit quelques photos de nous-deux-sur-la-plage, nous-deux-à-la-sortie-de-l'église, nous-deux-chez-nous-deux, me montra un journal avec la date du jour, et me convainquit de la véracité de son histoire.
- Oui mais alors moi ? Qui suis-je ? Est-ce que je suis moi tel que j'étais le 13 décembre ? Ou bien est-ce que je suis la suite de ce qu'était mon imago ?
Elle haussa les épaules en signe d'impuissance. Elle ne savait bien sûr pas le dire. J'étais probablement un mélange de ces deux Antoine... Mais dans quelle proportion ? Elle passa la main dans mes cheveux, une main dont je reconnus la caresse puis me dit :
- Tu es ce que les non-initiés appellent un amnésique. Ils diront que tu as attrapé une insolation sur une plage de Tahiti et que tu as momentanément perdu toute notion de ton passé récent mais que cela reviendra progressivement. La mémoire finit toujours par revenir dans ce type d'amnésie, ils le savent bien, ils en voient souvent !... mais sont bien incapables -et pour cause- de décrire le processus pathologique qui engendre cette amnésie. C'est à moi maintenant de te raconter ton passé...
Et celle dont j'attendais quelques heures plus tôt qu'elle déchirât le voile sombre du futur commença de me révéler mon passé. Tout ce que je pouvais alors lire dans la tendresse bleutée de son regard, c'est... que j'avais un passé très prometteur !