Impasse, perd et manque

Moi, les seuls polars que j’avais lus, c'était du genre Agatha Christie et San Antonio. Tout ça pour dire que, entre le petit meurtre bourgeois du " five o’clock " et les aventures abracadabrantes du commissaire obsédé textuel, j’avais pas une grande culture en matière de crime parfait !

Si j’avais pu prévoir qu’un jour, j’aurais un type à trucider, je me serais documenté autrement mais bon, y avait pas d’option " crime " au bac. De toute façon, ça remontait à près de vingt ans et, comme j’avais oublié la méthode pour résoudre une équation du second degré et la philosophie kantienne, on peut logiquement penser que j’aurais également oublié les cours de meurtres ; surtout si c’était une option ! J’ai toujours eu tendance à négliger les options. A faire des impasses. Tiens, à propos d’impasse…

Je suis comme qui dirait dans un cul-de-sac et ça me dit rien de sodomiser ce genre de truc.

J’y suis, au propre comme au défiguré. Les types qui viennent de me refaire le portrait à coup de Docks Martens, je les connais bien, surtout le blondinet avec le visage en forme de museau de rat. Lui, c'est le mari d’Isa. Isa, c'est la fille qui était dans mon lit la nuit dernière. Sans être Einstein, je trouve qu'il serait pas hasardeux de voir une relation de cause à effet entre mon aventure avec la belle Isa et mon nez enflé comme une patate qui ruisselle de sang. L’image qui me vient, c'est celle d’une arène d’où le torero serait parti avant de terminer sa boucherie ; laissant la bête haletante, les plaies dégouttantes de sang morveux. Il ne manquait que le soleil et la foule parce que, dans la foule, il y a toujours une jolie fille qui est triste pour le taureau mais qui finit par épouser le torero. Normal, on tombe pas amoureuse d’un taureau mort ; enfin, je crois pas…

Si Isa avait été là, qu’aurait-elle fait ? J’aime mieux pas le savoir, je suis déjà de mauvaise humeur. Je me suis relevé en titubant, chacun de mes mouvements faisait apparaître une nouvelle douleur. Je suis sorti de la ruelle en me tenant aux murs. Les gens me regardaient avec un regard dégoûté et faisaient un large détour pour m’éviter ; comme si les coups de pieds au ventre étaient une chose contagieuse. J’atteignis ma voiture, garée un peu plus loin et me laissai tomber sur le siège. Au passage, j’avais remarqué que les pneus étaient crevés et j’étais étonné que les gros bras n’aient pas explosé mon pare-brise ; un oubli, sans doute. La conscience professionnelle se perd. Dans la boîte à gants, je trouvais de quoi essuyer mon visage et stopper mon hémorragie nasale. Le miroir derrière le pare-soleil me renvoyait l’image d’un type qui aurait fait douze rounds contre Tyson avec les bras dans le dos.

Que les choses soient claires, le projet de tuer le mari de ma maîtresse ne datait pas de mon passage à tabac. Le fait qu'il soit le mari d’Isa n’était d’ailleurs qu’une coïncidence. Enfin… si l’on veut ! Je n’aurais jamais rencontré Isa sans mon " différend " avec le beau Paulo, puisque c’est ainsi qu'on le surnommait.

Il avait débuté comme ferrailleur en récupérant les vieilles carcasses de voitures " oubliées " sur le bord de la route et avait su faire prospérer son entreprise. On lui amenait des voitures et il en faisait des petits cubes après les avoir passées dans une presse. A ce que j’avais pu juger, si la presse tombait en panne, ses employés devaient être capables d’opérer la réduction d’une voiture à main nue ; même si je suis moins résistant qu’une carrosserie.

Dès mon arrivée dans la ville, je m’étais rendu chez lui. Pour arriver aux bâtiments en préfabriqués qui lui servaient de bureau, il m’avait fallu traversé une sorte de ville surréaliste où les rues étaient faites de voitures empilées les unes sur les autres ; un vrai labyrinthe de ferraille.

C'est ce jour-là que j’avais rencontré Isa, une brunette de 30-35 ans, habillée en tailleur et couverte de bijoux voyants, une broche grande comme ma main sur le revers de la veste, un collier en or tellement brillant que je dus fermer les yeux pour ne pas être aveuglé, des bracelets, gourmettes et montres qui cliquetaient à chacun de ses mouvements et quelques dizaines de bagues ; j’avoue que j’ai pas vraiment compté !

- Je voudrais voir votre patron, je lui ai dit.

- Mon mari n’est pas là, elle a répondu.

- Ah ! Alors vous êtes madame Lefebvre ?

En guise de réponse, elle m’a demandé :

- Que voulez-vous à mon mari ? Je peux peut-être le remplacer ?

- C'est… c'est personnel et quant à le remplacer, ça non, je vous assure que c'est réellement impossible.

- Ah ?

Elle m’avait alors longuement dévisagé. Sans doute le ton sur lequel je lui avais dit qu'elle ne pouvait pas prendre la place de son mari l’avait-il intriguée. J’avoue que j’avais esquissé un sourire en disant cela ; un sourire inconvenant, genre rictus nerveux. Je ne pouvais pas lui expliquer " Chère madame, je suis venu exécuter votre mari mais si vous voulez prendre deux balles dans le crâne à sa place, ça lui rendra service… " Plus j’y pense et plus je me dis que mon sourire était déplacé, même si je ne pouvais pas aller jusqu’à présenter mes condoléances à la veuve en devenir.

- Vous vous appelez comment ?

Instant de panique dans ma tête, j’avais même pas pensé à m’inventer un nom. J’étais vraiment pas fait pour ce genre de boulot. Je balbutiai :

- Jacques… Jacques Baumel mais… je repasserai, c'est préférable…

Jacques Baumel, c'était le nom d’un camarade de CM2, un rouquin toujours premier de la classe, c'est sûrement pour ça que son nom était sorti en premier ! Si ce pauvre Baumel avait su qu'il servait de couverture à un assassin ! Ses taches de rousseur en seraient devenues vertes.

- Vous ne préférez pas l’attendre un peu.

J’étais coincé mais la perspective de passer quelques minutes avec la jeune femme ne me déplaisait pas. Elle m’indiqua un fauteuil près du mur.

- Vous voulez un café ?

- Non, non… euh et puis oui si vous vous en faites un.

- Sucre ?

- Non merci.

Je me repassais la scène de notre rencontre pendant que je roulais tant bien que mal sur les jantes pour regagner mon hôtel. Le reste s’était passé très vite. Isa et moi avons sympathisé. Son mari tardait à rentrer et je trouvais ça plutôt bien.

- Vous ne voulez vraiment pas me dire ce que vous voulez à Paul ?

- Non, ai-je répondu. N’insistez pas, d’ailleurs… (je regardai ma montre d’un air préoccupé) d’ailleurs, il faut que je file…

- Bien, je lui dirai que vous êtes passé… Monsieur Baumel, c'est ça ? Jacques Baumel…

- Exact.

Et j’avais pris congé. C'était le jour de mon arrivée dans la ville. Je n’avais pas encore choisi d’hôtel. J’optai pour un établissement discret en centre ville où je me fis enregistrer sous le nom de Baumel. Je ne savais pas bien ce que j’étais allé faire chez le beau Paulo. On dit que l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime mais moi, j’y étais allé à l’avance, preuve de mon inexpérience.

Je trouvai à me garer en face de l’hôtel. Je demandai au réceptionniste l’adresse d’un garage où on pourrait me changer mes pneus. Après s’être lamenté sur le vandalisme et les jeunes qui ne font rien de bien, il me proposa de s’occuper de tout. Ça m’arrangeait ! Moi, j’avais l’intention de passer quelques heures à cicatriser. Je montai dans la chambre et m’allongeai avec précaution sur le lit. Je ne parvins pas à trouver le sommeil à cause des hématomes qui me lançaient, l’un après l’autre, se relayant en une procession infernale.

Ça faisait une dizaine de jours que j’étais là et j’avais eu l’occasion de rencontrer Paul Lefebvre à plusieurs reprises. La dernière fois remontait à moins d’une heure et je crois qu'on s’était quittés sans se dire au revoir. Il avait dû me dire un truc du genre " Si je te retrouve à rôder autour de ma femme, je t’enferme dans le coffre d’une bagnole avant qu’elle passe au compresseur, pigé ? " Moi qui suis d’un naturel claustrophobe… l’idée ne m’enchantait guère. J’avais acquiescé en clignant des yeux ; les muscles de mes paupières faisant partie des rares qui ne me faisaient pas souffrir. Je notai toutefois l’idée de meurtre ; compression façon César.

Sa femme, à Paulo, elle me plaisait bien mais c'est pas moi qui lui avais couru après. Le premier soir à l’hôtel, alors que je zappais désespérément, le téléphone avait sonné. Le standardiste m’avait dit qu'on me demandait au bar. Je n’avais pas eu le temps de demander qui, il avait déjà raccroché.

Je ne voyais qu’une personne susceptible de me chercher : celle qui m’avait foutu dans ce merdier. En quelques secondes, je fis carburer mes neurones pour en arriver à la conclusion qu’elle m’avait suivi et savait même sous quel nom je m’étais planqué. Elle cherchait quoi ? A me mettre la pression ? A me faire comprendre qu'elle ne me lâcherait pas ? Le marché était simple, je l’avais accepté – faute d’avoir le choix – et je tuerai donc Paul Lefebvre. J’étais sorti de ma chambre sans prendre la peine de passer une veste. Les manches de ma chemise étaient roulées sur mes avant-bras et mon col grand ouvert.

Arrivé dans le bar, je ne vis qu’une jeune femme assise qui me tournait le dos. Lorsqu’elle se retourna, je la reconnus immédiatement : madame Lefebvre, puisque je ne l’appelais pas encore Isa. Je m’approchais d’elle avec méfiance " C'est vous qui m’avez fait appeler ? "

- Eh oui… cela vous déçoit, répondit-elle malicieusement.

Bien sûr que non, ça ne me décevait pas ! Ça me surprenait, ça, elle pouvait le comprendre, non ? Elle m’a rassuré, m’a raconté des trucs bizarres qui ne me regardaient pas entre elle et son mari. On a bu un ou deux verres – des whiskies bien serrés, elle avait une bonne descente ! – et puis on est montés dans ma chambre, comme ça. Ça me paraissait normal qu’une jeune et jolie fille m’ait suivi jusqu’ici. La vie est souvent plus simple qu'on ne l’imagine ; elle est foutrement plus vicieuse aussi !

Et puis ça changeait rien au fait que j’étais venu là pour buter son mari. Le lendemain matin, en regardant la pince à cheveux qu'elle avait oubliée, je me suis dit que, si les choses tournaient mal, je pourrais toujours plaider le crime passionnel. D’après les feuilletons télés, ça impressionne les jurés de cours d’assise. Et puis j’ai jeté sa pince à cheveux. Les femmes ont la manie de toujours oublier toujours quelque chose chez vous quand elles vous ont baisé ; une pince à cheveux, une brosse, un bas… une fois, j’ai même retrouvé une chaussure. On dit que c'est parce qu’elles ont inconsciemment l’envie de revenir. En ce qui concerne la fille à la chaussure, c'est faux, je ne l’ai jamais revue. Pour Isa, ça s’est vérifié. Je ne raconte pas ça pour faire croire qu'elles sont nombreuses à défiler chez moi, mais juste pour dire que j’ai du mal à en garder une plus de quelques jours. Faut dire que j’ai une maîtresse à plein temps et qu'elles en sont jalouses ; c’est normal.

Isa et moi, on s’est revus tous les jours depuis dix jours et même plusieurs fois par jour.

Le quatrième jour, j’étais allé la voir, à la ferraille, elle m’a présenté un type à la belle cinquantaine, son mari. Je comprenais pourquoi on l’appelait le beau Paulo. Il avait de la classe malgré son nez de musaraigne et il devait y avoir longtemps qu'il n’avait pas touché de tôle à en juger par la chevalière, la gourmette et la montre qu’il portait de façon voyante. Au côté d’Isa, ils formaient une paire de mannequin idéale pour bijoutiers.

- Vous vouliez me voir ? demanda-t-il sur un ton presque agressif.

- Est-ce que nous pouvons aller dans votre bureau ?

- Je n’ai pas de bureau. La paperasse ne m’intéresse pas (il me montra, d’un signe rapide du menton, Isa qui était chargée de ces tâches-là) et quand j’ai des rendez-vous, je m’arrange pour les prendre ailleurs que dans ce dépotoir qui pue l’huile rance et le pneu brûlé.

- Bon alors… où pourrions-nous parler seul à seul ?

- Dans ma voiture. Je dois aller en ville, je vous y déposerai et je doute que nous en ayons pour longtemps. Laissez votre clé de voiture ici, un de mes employés vous la rapportera.

Laisser ma voiture dans une casse avec les clés… L’idée me traversa que ce n’était peut-être pas raisonnable mais le beau Paulo n’avait aucune raison de me faire une vacherie. Enfin, tant qu’il ne savait pas ce que je venais faire.

Isa nous regarda partir puis retourna à ses affaires. La voiture était aussi peu discrète que la quincaillerie du beau Paulo et était représentative de sa réussite sociale.

- Vous connaissez la différence entre une BMW et des hémorroïdes ? demanda-t-il en s’installant dans sa BMW.

Je connaissais la réponse mais je répondis " Non… "

- Eh bien, il n’y en a pas, fit-il en riant. Tous les trous du cul finissent par en avoir.

J’avais du mal à jauger le bonhomme et je ne savais pas si j’étais censé rire avec lui ou non. Je choisis de biaiser.

- J’en avais une aussi, mais je l’ai repliée le mois dernier.

Il me regarda, consterné, comme si je venais de lui apprendre que toute ma famille était morte d’un coup.

- C'est moche, ça, me dit-il en faisant une moue sincère.

A ce moment-là, je suis presque sûr qu’il me trouvait sympathique mais les choses n’ont pas duré, mon nez peut en témoigner.

Il mit le contact, donna un coup d’accélérateur pour réveiller les chevaux puis partit à fond en marche arrière en ne se guidant qu’avec les rétros. Je faisais semblant de ne pas être impressionné.

- Vous avez déjà essayé les autres positions du levier de vitesse ? Je crois qu'il y en a qui permettent d’aller dans l’autre sens.

- Pourquoi ? ricana-t-il. Vous avez peur ?

- Pas vraiment mais, même dans le train, je préfère voyager dans le sens de la marche.

- Je pourrais tourner le siège, suggéra-t-il.

On s’éloignait du sujet. On s’éloignait d’Isa aussi mais on s’éloignait d’autant plus du sujet que je ne l’avais pas abordé.

- C’est Dampierre qui m’envoie.

Ce qui était indirectement vrai.

- Dampierre ? s’étonna l’homme. Sylvain Dampierre est mort…

- Madame Dampierre, j’aurais dû préciser…

- Effectivement, la nuance est grande mais je ne vois pas ce que j’ai à faire dans cette histoire ni pourquoi cette madame Dampierre ne me contacte pas directement.

Mon chauffeur bloqua ses pneus de façon à faire faire un demi-tour à la voiture. Nous étions juste devant la sortie de la casse. La brutalité de la manœuvre semblait lui avoir remis les idées en place.

Il ne prononça pas un autre mot de tout le trajet. Je me fis déposer devant un hôtel qui n’était pas le mien. Au moment où je le saluais, j’eus l’impression qu'il allait me dire quelque chose.

- Je compte rester quelques jours encore. Peut-être aura-t-on l’occasion de se revoir, fis-je avant de refermer la portière.

- Sait-on jamais… dit-il en faisant une moue perplexe.

C'était mon premier contact avec le beau Paulo. D’emblée, je savais que ça n’allait pas être simple. L’homme avait l’air méfiant et rusé. Il devait être du genre à agir à l’instinct, c'est à dire de façon imprévisible.

Le soir même, " on " me ramena ma voiture. Isa frappa à la porte de ma chambre, les clés à hauteur du visage.

- Je peux entrer ?

Je m’effaçai pour la laisser passer et repoussai la porte derrière elle. Le couloir qui menait jusqu’au lit ne devait pas faire plus d’un mètre cinquante mais nous ne prîmes pas le temps de le parcourir. Je la plaquai contre le mur. Je sentis ses mains se poser sur mes fesses et se refermer comme les serres d’un oiseau de proie. Elle me collait contre elle en poussant des plaintes impatientes. Nous ne nous défîmes que du strict minimum, c'est à dire de rien. Braguette ouverte, je la baisais, jupe relevée, m’insinuant sur le côté du string. Etreinte brève, orgasme fulgurant, presque douloureux. Elle me repoussa aussitôt et rajusta son string sur son sexe souillé. Je ne pris pas non plus la peine de m’essuyer avant de refermer mon pantalon. Elle se tourna pour se regarder dans le miroir et arranger sa coiffure.

- Je ne peux pas rester, déclara-t-elle d’une voix insouciante.

Et elle sortit avec, pour seul " au revoir ", un rapide clin d’œil. Elle me lança les clés qu'elle n’avait pas lâchées. Je les chopais au vol. Lorsque je regardais de nouveau vers la porte, elle était déjà fermée. Isa n’existait plus que dans mon souvenir et dans l’inconfort d’un sexe gras et collant au fond de mon slip.

J’avais enfin fait la connaissance du type que j’étais venu tuer. Je lui avais parlé ; sans doute trop, d’ailleurs. J’avais baisé sa femme ; façon de dire que lui et moi étions presque intime. Et je n’éprouvais absolument aucun scrupule quant à ce que j’allais faire. Tuer un homme envers qui je n’avais aucun grief. La raison principale, voire la seule, qui me poussait à agir c'est que, dans ce coup-là, c'était lui ou moi. Par ailleurs, si ce n’était pas moi qui me chargeais du boulot, quelqu'un d’autre prendrait ma place ; sûrement un type plus efficace qui n’aurait pas attendu quatre jours avant de se décider. Qui n’aurait pas cherché à draguer la sulfureuse Isa. Qui, surtout, n’aurait pas été lui parler de Dampierre.

Dampierre est mort depuis plus de dix jours. Personne ne sait qui l’a tué, sauf sa femme et moi. C’est elle qui a tiré. Moi, j’étais juste témoin. Il est tombé d’un bloc, une balle dans la tête, ça ne pardonne pas. Ça ne ressemble pas aux feuilletons américains où on voit la victime faire quatre pas en arrière, tituber avant de se décider à tomber. J’avais jamais vu un type se faire tuer " en vrai ". Une balle dans le crâne, hormis l’impact qui fait basculer la tête, ça coupe instantanément les communications nerveuses et le type tombe comme un pantin auquel on vient de couper les fils ; sans plus de réaction qu’un morceau de viande. Saignante, la viande.

Ça s’était passé dans le bureau de sa maison, vers trois heures du matin. En fait, c'était un mauvais hasard. Je suis joueur, je suis même un flambeur, poker, roulette, vingt et un, la boule… ah bon sang la boule ! Un truc qui met des heures avant de s’arrêter ! Dans le même coup, on croit vingt fois qu'on va gagner et vingt fois qu’on va perdre. On dirait qu'elle est vivante, elle semble s’immobiliser dans une alvéole puis, semblant défier les lois de la gravitation, elle en ressort. On se remet à espérer qu'elle va avoir assez de force pour se traîner jusqu’au numéro sur lequel on a misé et puis… et puis on paume, comme d’habitude. Alors on ressort un billet… Jusqu’au moment où l’on demande un crédit à la maison… qui vous l’accorde puisque vous allez continuer à perdre et qu’à eux, ça ne coûte rien d’autre qu’un manque à gagner. Mais vous, vous voyez partir vos projets, votre petite amie, votre BMW (ouais, c'est vrai j’en avais une, mais je ne l’ai pas cassée, je l’ai échangée contre un brelan de 7). Un jour, le patron du cercle de jeux vous appelle.

- Votre ardoise s’est alourdie…

On est face à lui comme un gamin face à son directeur d’école commentant un mauvais carnet scolaire ; on s’écrase.

- Vous comptez me rembourser comment ?

On dit un truc du genre " je travaillerai mieux au prochain trimestre " mais là, c’est plutôt :

- Je vais me refaire… une période de guigne comme ça, ça peut pas durer.

Le type écrase son cigare en se marrant et se penche vers vous en s’accoudant à son bureau. Il vous fixe en rigolant puis se met à vous tutoyer.

- Si tu te refais, ça veut dire que ce sera MON fric que tu gagneras… Explique-moi quel intérêt j’ai à te donner de l’argent pour que tu me rembourses ?

- Mais… c'est ça le jeu, non ?

Là, il éclate de rire et se jette en arrière sur son fauteuil.

- T’as pas tout compris… toi t’es là pour jouer, moi pas ! T’es là pour perdre et moi pour te faire les poches.

On a beau savoir que tout cela est vrai, ça fait toujours mal aux tripes quand c’est le type qui vous plume qui vous l’explique.

- T’as trois jours ! Casse-toi, avait-il fini par aboyer d’une voix agacée.

Je savais que c'était pas la peine que je discute, que je demande une semaine ou quinze jours, j’aurais pas plus de fric à ce moment-là. J’avais quitté le bureau situé au premier étage, j’étais descendu et, quand j’avais voulu regagner la salle de jeu, je m’étais trouvé face à une espèce de sumo en smoking qui m’expliqua que j’avais droit à un dernier verre au bar si je voulais mais qu’ensuite, il fallait que je me barre.

- Le verre du condamné ? je lui avais demandé avec dérision.

Rire de mon humour ne devait pas faire partie de ses attributions et le type ne déborda pas des limites de son contrat de travail.

Au bout du bar, il y avait un type posté là comme un vautour, guettant les pigeons de mon genre. " Boulot bien payé, vite fait si t’es pas regardant question morale et si t’es vierge. "

- Chui gémeaux, avais-je répondu d’une voix lasse en attendant que la dernière goutte de bourbon se décide à glisser le long de la paroi.

Il a fait semblant de rire mais m’a expliqué :

- Vierge… sans casier, quoi…

- Alors, oui, de ce côté-là, je suis ascendant vierge.

Le type s’est approché et m’a expliqué l’affaire. C'était simple et sans risque, à ce qu’il disait. Il m’a décrit la villa de Dampierre. Il suffisait que je lui ramène certains papiers gênants pour des amis à lui. J’avais jamais joué à ça, moi, et le côté défi ma plaisait bien ; par ailleurs, j’avais pas le choix.

Je me suis donc retrouvé dans le bureau de Dampierre le lendemain soir. Tout le monde dormait dans la maison, j’avais allumé la petite lampe de bureau et je fouillais les tiroirs quand du bruit m’avait alerté. J’eus tout juste le temps de me dissimuler derrière un rideau. La porte s’ouvrit et un type entra, suivi d’une femme, visiblement en pleine scène de ménage. Je voyais la scène au travers du rideau. La femme a levé la main et il y a eu la détonation. La tête du type a explosé. J’ai dû sursauter parce que la femme a fait un quart de tour à gauche et a braqué l’arme vers moi.

- Qui est là ?

- Baissez votre arme, j’ai dit. Tirez pas… je n’ai rien vu.

- Sortez de là !

Avec précaution, j’ai écarté le rideau. La femme tenait son arme à deux mains braquée vers moi. Elle était en robe de soirée et lui en costume. Il gisait au milieu d’une marre de sang.

Elle me parlait avec les dents serrées, les doigts crispés sur la détente, les yeux mi-clos.

- Ça me serait facile de vous abattre et de dire que c'est vous qui avez fait ça… mon mari abattu par un rôdeur et moi je parviens à vous tuer en légitime défense.

Ça fait cet effet-là quand la boule est dans le trou voisin de celui que vous avez choisi. Vous vous dites que c'est pas possible, quelque chose va bouger, elle va se décoincer…

Ça s’est décoincé, si on veut, puisqu’elle n’a pas tiré mais je ne suis pas sûr que le grain de sable n’ait pas été se mettre un peu plus loin dans les rouages. C'est ce soir-là que j’ai entendu parler du beau Paulo pour la première fois.

- Vous faites quoi, dans la vie ? m’a-t-elle demandé.

- Joueur… mais plutôt du côté perdant, ces derniers temps.

- Lui, c'était un gagneur, avant. Alors vous voyez, gardez l’espoir, la roue tourne parfois. Ce soir, peut-être…

- Pour l’instant, ça n’en prend pas le chemin…

- Ne soyez pas défaitiste, comme ça… asseyez vous sur le sol, en tailleur, hors de portée de tout et écoutez-moi.

Je lui obéis. Ainsi installé, elle avait le temps de réagir s’il me prenait l’envie de tenter quoi que ce soit. Elle se plaça de l’autre côté du bureau.

- Tout d’abord, qui vous envoie ?

Je commençai par essayer de mentir mais je ne la convainquis pas et moins elle me croyait, plus elle devenait nerveuse. J’avais vraiment peur qu’elle n’appuie sur la détente. Je lui ai raconté l’histoire, la vraie, dette de jeu, dette d’honneur, comme on dit.

- Vous avez une drôle de conception de l’honneur…

- Pas les moyens d’avoir de la morale.

- Vous êtes un témoin embarrassant. D’un autre côté, au moment présent, c'est moi qui vous tiens et qui peux retourner la situation.

- Ça ! J’ai déjà perdu contre des gens qui avaient un jeu moins bon que le vôtre.

Dans le meilleur des cas, elle me livrait aux flics. Toutes les apparences seront contre moi. Sinon, elle m’abattait comme elle l’avait dit, en " légitime défense ".

- J’ai un marché à vous proposer, finit-elle par dire au bout d’une longue réflexion.

- Je vous laisse partir à condition que vous fassiez un petit travail pour moi…

Un petit travail, qu’elle appelait ça ! Aller tuer un type, comme ça, de sang-froid.

- Qu’est-ce qui vous dit que je ne vais pas accepter et puis me défiler dès que je serai dehors ?

- Parce que, si vous faites ça, le directeur du cercle de jeux vous retrouvera et éliminera celui que je désignerai à la police comme le meurtrier de mon cher époux.

- Si vous me laissez partir, c'est que vous êtes complice. C'est ce que dira la police. Et puis il n’y aura aucune preuve tangible de mon passage ici.

- Pour ce qui est des preuves et des indices, nous allons les créer. Vous allez laisser vos empreintes un peu partout sur le bureau et peut-être que, maladroit comme je vous suppose, vous allez vous blesser avec le coupe-papier dont vous vous êtes servi pour forcer le tiroir. Du sang et des empreintes, c'est suffisant pour vous confondre et, comme vous m’avez dit que vous n’aviez pas de casier, on ne vous trouvera pas tant que quelqu'un ne branchera pas la police sur vous.

- Comment pourrait-elle arriver jusqu’à moi ?

- Il suffirait que votre nom apparaisse sur le calepin de mon défunt mari et qu’un rendez-vous soit justement prévu ce soir.

- Si vous rajoutez ce prétendu rendez-vous, on verra qu'il ne s’agit pas de son écriture…

Elle me regarda avec un air satisfait :

- Mais à quelle époque vivez-vous ? Sylvain avait un agenda électronique… il y inscrivait ses rendez-vous et les adresses de ses maîtresses. Je ferai semblant de l’avoir perdu et je le retrouverai dans quinze jours si Paul Lefebvre est encore vivant.

- Et qu’est-ce qui me dit que vous ne me donnerez pas, de toute façon ?

Elle fit semblant de réfléchir avant de répondre.

- Mhhh voyons… comment dit-on quand un joueur a un jeu très mauvais ? Il se " couche ", c'est ça ? (j’acquiesçais) Alors considérez vos cartes et déduisez-en ce qu'il vous reste à faire…

- Bien vu… approuvai-je. J’accepte donc de plein gré ce que je ne peux refuser.

Un grand sourire s’afficha sur son visage.

- Parfait, s’exclama-t-elle

- Je peux vous demander pourquoi vous voulez tuer ce Paul Lefebvre ?

- Vous ne m’avez même pas demandé pourquoi j’avais tué celui-là…

Elle désignait, d’un air dédaigneux, le cadavre sur le tapis.

- Et si je vous le demande ? risquai-je.

- Je vous répondrai que c'est pour les mêmes raisons et que ces raisons ne vous regardent pas.

- Pour rester dans le domaine du jeu, je ne suis même pas en mesure de suivre votre mise " pour voir ".

Nous procédâmes ensuite à la mise en scène. Je posais mes mains avec application sur les meubles, les tiroirs et je me fis une petite entaille dans le doigt à l’aide du coupe-papier ; juste assez pour que deux gouttes de sang tombent sur le sous-main.

- Il y a un autre problème, fis-je.

Elle montra un signe d’agacement.

- Je suis censé m’acquitter de ma dette après-demain au plus tard.

- Evidemment… ça fait un peu juste pour faire l’aller-retour…

Elle était visiblement plongée dans une intense réflexion.

- Vous étiez venu chercher quoi, exactement ?

Je lui décrivis les documents. C'était écrit " dilemme " en gros dans ses yeux. Finalement, elle poussa un grand soupir et déclara.

- Ok, je vais vous le donner. Mais auparavant, je vais y jeter un œil et faire des photocopies.

Il y avait une petite photocopieuse dans un coin de la pièce. Elle s’affaira à reproduire les documents. Je vis qu’elle en soustrayait quelques uns mais je ne fis pas de commentaire. Elle revint vers moi, toute souriante, et me remit le dossier expurgé. Elle rangea les doubles dans une autre chemise puis me donna les dernières instructions concernant Paul Lefebvre. Elle termina en rappelant :

- Dans quinze jours, je " retrouve " l’agenda électronique de Sylvain…

Quinze jours ! Je venais d’en passer dix à ne rien faire d’autre que tourner comme un vautour indécis autour de ma proie et en baisant sa femme. La proie n’avait pas aimé ! Comment l’avait-il su ? Isa lui avait-elle parlé ? Je décidai de l’appeler pour lui donner rendez-vous dans un endroit discret. Elle me donna l’adresse d’une amie à elle qui tenait un magasin de vêtements. Lorsque je m’y pointais, la femme m’indiqua la porte de l’arrière-boutique. C'était un endroit sombre encombré de portants et de fringues. Je me faisais l’effet de l’amant qu’on cache dans l’armoire ; une armoire géante. J’attendis très longtemps. Isa était en retard ; à moins que son mari ne l’ait empêchée de sortir. J’étais sur le point de me décourager lorsque j’entendis des voix. La lumière offrit un bref passage à Isa. Elle était seule. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, je posai ma main sur son épaule, ce qui la fit sursauter. Malgré la pénombre, elle distingua mon visage tuméfié.

- Eh bien ! Il t’a pas loupé, toi…

- Ça n’a pas l’air de t’étonner…

Elle s’approcha de moi, se fit chatte – ou pute – en se frottant contre mon ventre. Elle bredouilla quelques mots desquels je compris que je n’étais pas le premier à faire les frais de la jalousie de son mari.

- Et comment a-t-il su ?

- Comme tous les jaloux, il est soupçonneux… quand il m’a interrogé à ton sujet, j’ai préféré lui avouer, sinon il m’aurait battue. Tu ne m’en veux pas ?

Ne pas lui en vouloir ?! Elle manquait pas d’air, la chère Isa. Au train où ça allait, elle allait bientôt me demander de m’excuser de m’être fait casser la gueule… Mais je me suis aperçu que je bandais quand même pour elle et quand elle s’est mise à genoux, ça n’était pas parce qu’elle avait quelque chose à se faire pardonner. Je suis trop faible avec les femmes mais la faiblesse n’a pas que des mauvais côtés.

Avant de sortir de la remise, je lui annonçai que j’allais devoir quitter la ville dans quelques jours. Elle me regarda en haussant les épaules.

- J’avais pas l’intention de passer ma vie avec toi, dit-elle sans ménagement. Mais bon, j’espère que tu garderas pas un trop mauvais souvenir de moi…

Elle laissa passer un temps avant de reprendre :

- Tu ne m’as jamais dit, en fin de compte, ce que tu voulais à Paul.

- Je te le dirai, fis-je en forçant un sourire. Mais tu le sauras bien assez tôt.

- Tu es bien mystérieux…

Nous nous quittâmes en prenant soin d’espacer nos sorties. A mon hôtel, le réceptionniste me donna la clé en me disant :

- Le garagiste m’a téléphoné pour dire que votre voiture était prête. Et puis il y a autre chose, une dame a appelé pour dire qu’elle avait retrouvé l’agenda et qu'elle pourrait le rendre bientôt. Voilà, c'est tout ce qu'elle a dit.

Je remerciais le type. Ma commanditrice s’impatientait… il allait falloir que je me décide. Je sortis la valise de l’armoire et la posai sur le lit. A l’intérieur, il y avait une grande enveloppe à bulles, intacte. Je la déchirai et en sortis l’arme, elle-même momifiée dans un chiffon. Elle m’avait même confié l’arme du crime, ce qui était une façon facile de s’en débarrasser. Ainsi, c'est la même qui servirait pour Dampierre et le beau Paulo ; ce qui revient à dire que si je me retrouvais un jour accusé du crime de Sylvain Dampierre, on me collerait l’autre sur le dos. Il fallait absolument que je meure de vieillesse pour avoir une chance de voir se disperser tous les nuages qui s’amenaient au-dessus de moi.

J’avais cherché une autre solution que le flingue mais j’avais rien trouvé d’efficace. Tout ce que j’étais parvenu à faire, c'était me renseigner sur les habitudes de ma victime. Je savais notamment qu'il repassait chaque soir à la casse. Je le savais parce que c'était un des moments où on était sûrs d’être tranquilles, Isa et moi.

Le soir même, je me présentais sur les lieux. J’attendis que la voiture d’Isa passe et je me rapprochais de la casse. J’avais repéré un chemin forestier qui permettait d’approcher par l’arrière. J’escaladais le grillage et je me retrouvais dans les lieux déserts.

L’impression de ville métallique que j’avais eue la première fois était angoissante ; rien que des murs faits de voitures écrasées, voitures accidentées ou simplement réformées, voitures dans lesquelles des gens avaient été blessés, étaient morts, voitures dans lesquelles on avait baisé. Des passages de Crash, le livre de Balard dont Cronenberg a fait un film me revenaient à l’esprit. Ces tas de ferrailles portaient en eux la mémoire de la sensualité et de la douleur. Les murs étaient tellement hauts qu'il faisait déjà nuit dans ces rues pas éclairées.

Le pistolet dans la main et la main dans la poche, j’avançais doucement. Lorsque je fus en vue des bureaux, je vis qu’ils étaient allumés. Le beau Paulo était arrivé. Sa voiture montait la garde devant la porte. Je m’approchais en silence. J’écoutais au travers des cloisons. Silence complet. Mon homme était seul.

C'est là et seulement là que je me suis mis à avoir peur. J’étais en train de réaliser que j’allais tuer. J’aurais voulu être autour d’une table de poker, loin, très loin d’ici.

Je suis rentré comme un fou à l’intérieur. Je l’ai vu, il était sur son fauteuil, j’ai vidé le chargeur sans réfléchir. J’ai vidé le chargeur sur… DAMPIERRE ! sur le cadavre en décomposition de Dampierre. Je reconnaissais sa tête explosée, son costume.

J’ai cru que ma tête aussi allait exploser. La porte du baraquement s’est refermée derrière moi. J’ai compris que je m’étais fait avoir mais je savais pas encore jusqu’où. Qu’est-ce que je foutais ici avec un macchabée vieux de dix jours, personne ne croira que c'est moi qui l’ai tué. Et pourquoi serais-je venu tuer Dampierre chez Paul Lefebvre ? A moins que… mais je me poserai ces questions plus tard. Pour l’instant, la seule chose qui importe c'est de me barrer d’ici.

Je me précipite vers la porte : verrouillée. Je m’approche des fenêtres mais, dans ce genre de construction, les fenêtres sont grandes comme des hublots et un croisillon de métal barre le passage. Une souricière, ça s’appelle. Mais bordel ! Pourquoi moi ? Je vais voir le mort, comme si j’attendais qu'il me donne une réponse. Il pue… il sent la mort, la mienne ! Un bruit de verre cassé ! Je me retourne, je vois qu’on jette un liquide… odeur d’essence… lumière ! Quelqu'un vient d’enflammer l’essence ! Les murs sont recouverts d’une espèce de plastique isolants, comme le sol. Une épaisse fumée noire commence à se dégager pendant que les flammes grignotent doucement le revêtement. Ça me prend à la gorge. Je vais vers une autre fenêtre, je casse la vitre. L’appel d’air alimente le feu. Tant pis, un sursis, je respire. Je regarde dehors. La voiture de Paul Lefebvre. Trois silhouettes que la lumière des flammes commence à éclairer. J’appelle au secours. Je sais que c'est idiot… mais j’appelle ! Je hurle.

Un homme et deux femmes. La première, c'est Isa. Les flammes brillent sur ses bijoux. L’autre… l’autre, c'est la veuve Dampierre ! Veuve ? Je crois que comprends… le macchabée, le type qui c'est fait tuer sous mes yeux, c’est le beau Paulo. L’autre, celui que je m’apprêtais à tuer, c'est Dampierre ! Je suis l’assassin officiel d’un crime déjà commis.

Quand tout sera fini, on retrouvera deux cadavres carbonisés. Dans l’état où on sera, il sera impossible de dire à quand remonte la mort de Lefebvre. Mon cadavre sera identifié par Isa. Elle dira que son mari m’a passé à tabac et que je suis revenu pour me venger. On retrouvera ma voiture à proximité. Aucun doute, je serai bien le mort. Il n’y a que moi qui ne pourrais pas en témoigner.

J’ai envie de quitter la table ! D’abandonner la partie ! Trop tard, les cartes sont données. Les mises sont sur le tapis.

Pendant toute la partie, Isa avait été dans mon dos et matait mon jeu. C'est elle qui m’avait poussé à agir ; elle et la fausse veuve. Quant au faux Paulo, il a dû bien s’amuser. Mais qu’est-ce qu’il se serait passé si j’avais agi autrement ? Si je l’avais buté dès la première rencontre ?

Je me suis retourné et j’ai vu les flammes qui formaient un mur. La chaleur devenait insupportable. L’air me manquait. Je suis tombé à genoux, plié en deux pour tousser. Les larmes emplissaient mes yeux. La porte de l’enfer était la seule qui me soit grande ouverte. C'est par là que je me suis échappé.

RETOUR aux nouvelles