Jour de chance

- P'taing ! Dix ans !

Robert se laissa tomber sur sa chaise, répétant la même phrase pour essayer de comprendre ce qui lui arrivait.

Son avocat s'était levé, et avait hurlé, très "Comédie Française", que c'était un scandale. C'était un vieux routier du barreau avec des cheveux mi-longs et des favoris blancs qui lui recouvraient les oreilles. Un vieux-beau qui avait dû mettre le fric de ses premières plaidoiries dans une Porsche ou une autre frime du même genre. Il avait l'air si convaincant dans son indignation que Robert crut un instant que c'était l'avocat qui venait d'en prendre pour dix piges.

Mais quand l'assistante de Maître Lebrun s'était tournée vers lui, les yeux emplis d'une tristesse sincère, Robert était revenu sur terre.

- Je comprends pourquoi ça s'appelle les Assises, c'est parce qu'on en reste sur le cul ! avait-il ricané.

La fille avait posé la main sur la sienne.

- On va essayer de casser le jugement, avait-elle dit sans trop de conviction. Il y a sûrement quelque chose à faire.

- Ouaip... dix ans, qu'il y a à faire...

La fille avait essayé de sourire. Sans conviction non plus.

Dans la salle, un vague bruissement avait parcouru les travées mais l'assistance peu nombreuse n'avait guère manifesté ; ni dans un sens, ni dans l'autre. A l'exception de la sœur de Madeleine, qui s'était effondrée en larmes tout en hurlant que pour les salauds de son espèce, c'était pas dix ans qu'il fallait, mais la chaise électrique !

- Ça, ça aurait vraiment été le clou pour des Assises, avait renchérit Robert.

On décréta la séance levée et la Cour se retira pendant que le procureur rangeait minutieusement ses dossiers, la tête penchée afin d'éviter de croiser, ne fut-ce qu'accidentellement, le regard de l'accusé.

Ça avait été un petit procès de province qui n'avait pas fait parler de lui dans les journaux. Un fait divers, rubrique des chats écrasés. Sauf que Robert n'avait pas écrasé de chat mais qu'il avait un peu tué Madeleine, sa femme. Enfin, son ex-femme, vu qu'il est veuf, maintenant.

"On va plaider le crime passionnel", qu'il avait dit, Maître Lebrun "Au mieux, c'est l'acquittement, au pire, c'est une peine légère avec sursis."

Dix ans, il appelait ça une peine légère, le bavard ? Maître Lebrun ! Avocat marron, oui !

Lorsque tous les spectateurs eurent quitté la salle d'audience et qu'il ne restât plus que Robert, l'avocat, son assistante et les deux gendarmes pressés d'emmener Robert et de rentrer chez eux, Maître Lebrun s'était tourné enfin vers son client, écartant les bras en signe d'impuissance.

- 'Comprends pas, avait-il fait en soufflant comme un vieux bœuf. Comprends pas ! Dossier béton. Ça aurait pas dû se passer mal. Béton, le dossier !

- Comme les murs de la cellule, commenta Robert. Béton ! Avec des barreaux, Maître.

Le regard débordant d'un pathos théâtral, l'avocat hocha la tête.

- Je vois que vous gardez le sens de l'humour ! Bravo ! Grâce à votre force de caractère, on s'en sortira ! J'en suis certain.

-Oh, pour vous, je m'inquiète pas... mais moi, je vais commencer par rentrer.

Robert se leva, fit signe à ses gardiens et quitta le tribunal après avoir échangé un sourire navré avec l'assistante. Maître Siméoni, qu'elle se faisait appeler depuis qu'elle portait une belle robe noire. Angelique Siméoni et, à tout prendre, Robert aurait préféré avoir affaire à elle en tant que maîtresse plutôt que Maître. Mais bon, la vie, c'est la vie ! Même quand un jury vient de décider de vous en retirer une tranche de dix ans. C'était comme une baguette de pain dont il ne resterait que les deux croûtons. Le premier croûton avait duré quarante-cinq ans. Lorsque Robert ressortira, il aura cinquante-cinq (un peu moins avec les remises de peine) qu'est-ce qu'il restera comme longueur de croûton ? de vieux croûton plus bon à rien. Comment envisager de reprendre une vie normale à cet âge-là ? Croûton rassis. Normal, avait songé Robert, d'être rassis après être passé aux Assises. Il garda ce jeu de mot-là pour lui ; songeant que les autres allaient trouver qu'il était un peu lourdingue sur le comique de répétition. Un morceau de pain avec rien au milieu ; il manque la place où les taulards de BD planquent la lime pour scier les barreaux. Pas de bol.

Sa femme, il ne pouvait pas nier, il l'avait tué. Le tort, ça avait été de faire passer ça pour un crime passionnel. Il l'avait jamais aimé et c'était réciproque. De plus, c'était de notoriété publique. On ne tue pas par désespoir quelqu'un qu'on n'aime pas. Les jurés auraient dû en prendre conscience !

Au lieu de ça, ils ont suivi l'avocat général qui a développé, avec talent, (ça, Robert l'avait trouvé très bon) une théorie selon laquelle le garagiste avait prémédité le meurtre à seule fin de s'accaparer la totalité du garage et la prime de l'assurance-vie que Madeleine venait de contracter.

Faut préciser que Robert et Madeleine étaient garagistes sur le bord de la nationale 10. Y'a des chiffres qui vous poursuivent... c'est même comme cela qu'il avait fait la connaissance de Maître Lebrun, durite d'huile de sa Jaguar (il s'était embourgeoisé depuis la Porsche) percé. Ça lui avait pris dix (ben oui !) minutes pour réparer et l'autre avait été tellement content qu'il lui avait laissé sa carte "appelez-moi en cas de problème".

Les tarifs des avocats et ceux des garagistes ne sont pas les mêmes. Là où un vous fait perdre dix minutes à peine, l'autre vous fait prendre une peine de dix ans.

Robert parcourut le long couloir qui le menait au fourgon, sans émotion. Il suivait le chemin comme une fatalité. Les gendarmes lui avaient passé les menottes. Il avait trouvé ça normal.

On le fit attendre dans une petite salle aux murs nus. Il la regardait comme on regarde la vie, avant de partir, en sachant que c'est pas terrible mais qu'on pourra pas revenir. Sauf si le procès était cassé. De toute façon, il s'était fait une raison, le pourvoi en cassation serait rejeté. Le procès s'était déroulé dans les règles, aucun vice de forme.

Robert n'en voulait à personne. Cette histoire ne lui plaisait pas mais il n'avait rien à reprocher à quiconque. L'avocat n'avait pas été terrible, son assistante - mignonne, c'est dommage que... mais bon ! - n'avait pas fait grand chose d'autre que de le regarder avec ses jolis yeux. Les jurés n'avaient rien compris. La sœur de Madeleine était une hystérique jalouse qui n'admettait pas que quelqu'un d'autre qu'elle ait pu tuer sa sœur aînée. Les juges avaient fait leur boulot sans état d'âme, appliquant le tarif selon le barême. Il n'y avait décidément que le procureur qui tirait son épingle du jeu. Lui, il avait été bon. Robert, ça le flattait de s'être fait descendre par quelqu'un de balaize.

On vint le chercher et on le fit monter dans une voiture qui démarra, façon série américaine, gyrophare et sirène allumés.

Les dix ans commençaient vite. Si tout pouvait passer à cette vitesse, Robert serait ressorti à Noël.

Ça a même failli passer encore plus vite. La voiture força un feu rouge et ne put éviter une camionnette qui était déjà engagée sur le carrefour.

On dira ce qu'on veut, c'est pas commode de s'extirper d'une voiture qui est sur le toit quand on est menotté. Surtout qu'il avait fallu enjamber les autres flics qui ne bougeaient plus. Robert s'en sortit avec quelques courbatures et une blessure au front. Ça faisait une petite rigole de sang qui tombait devant son œil. Pas douloureux mais gênant. Il y a vraiment des jours où on ferait mieux de rester chez soi, songea Robert.

Des badauds s'approchèrent. Robert croisa ses bras comme s'il grelottait de peur. Ça lui permit de dissimuler ses bracelets.

- Faut vous faire soigner, fit l'un d'eux.

- Ça va aller, fit Robert en indiquant, du menton, la croix verte d'une pharmacie. Occupez-vous plutôt d'eux...

Robert se dirigea vers la pharmacie. La vendeuse, qui avait entendu le crash, s'était approchée de la porte. Elle reconnut le type qui sortait de la voiture et voulut le faire asseoir pour l'examiner.

- Je préfère rester debout, aujourd'hui.

La fille lui adressa un regard perplexe.

- Cherchez pas, c'est une forme de superstition.

- Je vais appeler mon patron, il va regarder votre œil. Vous n'avez pas de trouble d'équilibre ? maux de tête ? nausée ?

Robert fit non de la tête. La fille appela le pharmacien et poursuivit les premières observations.

- Fermez les yeux, écartez les bras et levez une jambe.

- Faut aussi que je vous chante quelque chose ?

- Non, c'est juste un test, faites seulement ce que je...

Elle s'arrêta net en voyant les menottes.

- Je vois... ça va poser un problème pour écarter les bras.

- C'est pas le pire de mes problèmes du jour...

Le pharmacien arriva. Il portait ses lunettes relevées sur son front dégarni. La fille lui résuma la situation. Le type baissa ses lunettes sur son nez et regarda par dessus. A ce train-là, il allait pas les user !

- Quoi qu'il en soit, faut lui faire un pansement. Le côté judiciaire passe après.

- Ça, commenta Robert, c'est sûr qu'il vaut mieux agir dans cet ordre-là. S'il fallait attendre dix ans pour faire les pansements.

- Dix ans, s'exclama le pharmacien. Mais vous avez au moins tué quelqu'un pour ce prix-là.

- Ma femme, tout au plus.

La fille lâcha ce qu'elle avait dans la main. Robert n'avait pas eu le temps de savoir ce que c'était. Ça n'avait plus aucune importance, de toute façon, puisque c'était cassé.

- Mais vous êtes un criminel.

Robert ouvrit les yeux aussi grands que le lui permettait l'œil de pigeon qui se formait au-dessus de son arcade sourcillière et lâcha, étonné :

- Ah ben oui... je l'avais pas réalisé.

- Faut appeler la police.

- Passez-moi plutôt une compresse. La police a autre chose à faire.

La fille s'approcha de Robert avec crainte ; comme s'il était porteur d'une maladie contagieuse. Pendant qu'il s'affairait autour de la plaie, le pharmacien parlait.

- C'est vous le garagiste qui avez tué sa femme, alors. J'ai vu ça dans le journal.

Robert acquiesça.

- Vous n'avez pas fait dans la dentelle. Ils ont dit que c'était une vrai boucherie.

- Aïe ! ça pique ! fit Robert qui ne supportait pas l'alcool à 90°. Ben oui, Madeleine, c'était pas du genre fragile. Il a fallu sortir les gros moyens.

- Un crime passionnel, ça aurait pas dû vous valoir dix ans ! Elle vous trompait sans se cacher, je crois.

- Entre Madeleine et moi... la passion... (rire) Et puis de mon côté, j'avais ma vie...

Il dégonfla ses joues comme une vieille baudruche. La fille le regardait avec un effroi grandissant.

- Non, je l'ai tuée parce que... j'ai eu envie de la tuer !

- C'est une raison qui en vaut bien d'autres, répondit le pharmacien avec un cynisme qui fit pâlir sa vendeuse.

- Ouais ! s'écria Robert. Et une raison qui prouve bien qu'il n'y a pas eu préméditation. C'est à cause de ça, les dix piges, la préméditation. Et puis ils ont dit que c'était pas la première tentative. Trois mois auparavant, elle avait déjà pris un lustre sur la tronche. Vous n'allez pas me dire que c'est de ma faute, ça ! Moi j'appelle ça le destin.

- Certes, mais, si j'ai bien lu le journal, elle est bien morte en recevant second un lustre sur la tête. Un lustre dont les fixations avaient été desserrées et lesté avec quelques kilos de plomb.

- Ça ! ouais, je l'ai expliqué au tribunal. Mais faut bien comprendre que je ne pouvais pas savoir sur qui il allait tomber, ce foutu lustre. Ça aurait pu être sur moi ! ou sur personne. Ce qui a mis le doute dans la tête des jurés c'est que Madeleine aimait bien mettre son fauteuil juste en-dessous quand elle faisait du tricot. Mais bon, elle tricotait pas tout le temps... C'est rien que la faute au destin.

- Voilà, fit le type en posant un beau sparadrap sur l'arcade de Robert. Vous êtes réparé. Qu'allez-vous faire, maintenant ?

- Ben, je crois que je vais faire dix ans. Ça prendra le temps que ça doit prendre. Dix ans, ça fait jamais que deux lustres. Je vous ai dit, c'est le destin, ça aurait pu aussi bien tomber sur moi. La preuve.

Robert sortit après avoir jeté un œil sur la jeune fille. Il fit la moue en se disant qu'elle était moins bien roulée que l'avocate.

Au milieu du carrefour, régnait une grande agitation. Les pompiers et les ambulances faisaient un raffut du diable, sans parler des deux cars de flics, mitraillette à la hanche qui cherchaient l'évadé.

Robert leva les deux bras pour leur faire signe.

- Eho ! faut que j'aille vous chercher ou quoi ?

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase qu'il était allongé au sol, le visage écrasé par les boots d'un flic.

Un type en civil s'approcha. Il se présenta en tant que commissaire et donna l'ordre à ses sbires de le relever.

Lorsqu'il fut debout, il le regarda droit dans les yeux.

- Vous n'avez pas essayé de vous échapper ?

- Ah non ! rétorqua Robert. C'est pas le jour à faire ce genre de tentative.

- C'était pourtant l'occasion idéale.

- Pour n'importe quel criminel, peut-être, mais pas pour moi.

L'autre l'interrogea du regard. Robert s'expliqua :

- C'est aujourd'hui le dixième anniversaire de mon mariage et ça, croyez-moi, c'est pas un jour de chance.

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