La Baignoire
Ariane ouvrit en grand les deux robinets de la baignoire. L'eau s'écrasait sur l'émail bleuté dans un bouillonnement assourdissant.
Sur une étagère, elle attrapa un flacon de cristal. L'étiquette promettait des "Senteurs Orientales"! Elle en ôta le bouchon, le porta à hauteur de son nez et en goûta le parfum. Un peu lourd, mais il sentait le "propre" et convenait parfaitement à l'atmosphère embuée d'une salle de bain. Elle en versa une quantité généreuse d'un bout à l'autre de la baignoire. L'eau prit alors une teinte verte et une fine pellicule de mousse se forma à la surface.
Ariane commença à se dévêtir, ne gardant sur elle qu'une très pudique chemise de soie retenue par un simple bouton. Le miroir recouvert de buée refusait de lui renvoyer son image. Elle frotta donc de la main et dégagea un rond où apparût le visage d'une jeune fille que vingt printemps avaient fait éclore. Elle ne se trouvait pas si mal que ça!
Et elle n'était pas la seule à penser ainsi, tout à l'heure "il" viendra la chercher et ils iront là où les amants sont seuls, pour Cythère, pour s'y taire et pour s'y plaire. Assise sur le bord de la baignoire, elle fit glisser sa main dans l'eau chaude. Un va et vient où elle traçait sur la mousse des huit et des spirales qui s'évanouissaient aussitôt. L'eau était à la température qu'elle aime, suffisamment chaude pour qu'elle soit saisie en y entrant mais qu'elle s'y sente très vite bien, très très bien...
Elle ressortit un court instant de la pièce pour aller chercher un peu de musique. La différence de température la surprit. Elle se hâta de rejoindre la chaleur tropicale de la salle de bain, magnétophone en main. Il diffusait le dernier tube de Sade; partiellement recouvert par le bruit de cataracte de la baignoire.
Ariane ferma les robinets et, dans le calme revenu, la chaude voix de la chanteuse imposa sa présence et son charme. De ses doigts fins, elle fit sauter le bouton de sa chemise, dégagea ses épaules et la laissa choir jusqu'à ses chevilles. Elle enjamba la baignoire et la pointe de son pied pénétra lentement le bain.
-Chaud! pensa-t-elle.
Puis c'est l'autre jambe, puis tout son corps qu'elle immergea, avec lenteur, avec précaution, jusqu'à ce que l'on ne voit plus que son visage comme un masque sur un lit de mousse.
Elle se laissa envahir par la chaleur du bain. Grâce à l'homme à principes qu'était Archimède, son corps recevait une poussée... Et elle reposait sur un lit d'apesanteur.
Elle sentait ses membres devenir gourds. Son corps n'existait plus. Il lui semblait flotter dans un éther irréel. Les heures passèrent... Rien qu'un visage heureux, comme une île inabordable...
-Oh! T'es encore là-dedans? Tu fais chier, on va encore être en retard! fit aimablement le jeune Alexandre.
Il était venu chercher Ariane, comme convenu et le fait que la jeune fille soit encore dans son bain, le mit en colère. Lui aussi n'avait que vingt ans, mais ce n'est pas cela qui l'empêcha de se réciter l'éternel couplet de:
"Ces foutues bonnes femmes qui sont jamais à l'heure!.."
-Tu réponds pas? Tu dors?
Alexandre poussa la porte de la salle de bain et vit le visage étrangement figé de son amie. Elle ne l'entendait pas s'approcher, ses yeux ne le voyaient pas. Elle continuait de sourire, de "se" sourire.
-Elle rêvasse, bougonna-il, et il tapota l'eau de sa main pour la sortir de son monde et la ramener vers le sien.
Les vagues se propagèrent à la surface de l'eau et atteignirent le visage de la jeune fille. Les traits toujours immobiles, le visage d'Ariane se mit à glisser sur la mousse! Alexandre plongea alors la main dans l'eau et... ne rencontra rien d'autre que de l'eau! Il hésita puis approcha sa main du visage endormi... ...il ne ramena qu'un masque!
Qu'il relâcha tout aussitôt, dans un réflexe de dégoût. Une peau vide, une simple enveloppe qui dérivait sur la mousse.
Posée sur le rebord du lavabo, la fiole de "Senteurs Orientales". Il la saisit et soupira:
-Et dire que j'ai perdu plus d'une heure l'autre jour à chercher cette foutue bouteille de dissolvant!