La Chambre Noire
Il n'y avait que Marianne, ce chemin, et moi à la lisière du bois. Le soleil se mêlait au vent dans la foison d'un champ de blé. Çà et là perlait le sang d'un coquelicot aux pétales écartelés.
Il faisait chaud comme une grasse matinée.
Le temps nous dédaignait avec élégance et j'aurais voulu, souhait stérile de tous les amants, que ce sursis soit définitif.
Marianne désigna une ruine en retrait du chemin. Cela ressemblait au mur d'enceinte d'une vieille propriété.
Une sensation de froid me fit frémir quand elle s'écarta de moi. Sans dire un mot, elle sauta le fossé pour se retrouver au milieu d'une jungle de ronces et de fougères.
- Reviens, tu es folle. On n'a rien à faire là-bas...
Mais je lui emboîtai le pas. J'avais l'impression d'affronter un champ de barbelés. Elle se tenait debout sur les vestiges du mur, jouant de son poids à faire osciller une pierre descellée. Elle n'eut pas à se retourner pour savoir que j'étais derrière elle. Elle me tendit la main comme une invite puis se laissa tomber de l'autre côté.
L'ombre, la fatigue ou un soupçon d'inquiétude ? Marianne vint se blottir contre moi en frissonnant.
-Viens, restons pas là, fis-je.
Nous fîmes demi-tour. Il me semblait n'avoir fait que quelques pas dans la forêt et le trajet me paraissait anormalement long jusqu'au mur. Au-dessus de nous, la feuillée laissait passer les derniers rayons du soleil.
Après une demi-heure de marche, il fallut admettre que nous étions égarés. Curieusement, Marianne ne semblait pas inquiète et continuait à progresser avec assurance dans les ronces.
Nous ne fûmes bientôt plus que deux ombres pâles dans la nuit. Elle s'écria :
- Tiens, regarde ! Le chemin !
Mes pieds, habitués à chercher un appui incertain sous le tapis mouvant des broussailles, étaient déconcertés par le sol à nouveau dur et franc.
De toute évidence, ce n'était pas notre chemin. Nous marchions de front. A plusieurs reprises, je pris sa main mais, chaque fois, elle trouva une raison pour se dégager, besoin de se gratter la tête, chaussure à relacer, bretelle de soutien-gorge à ajuster...
Il devait être aux environs de deux heures du matin et je me sentais lentement gagné par les crampes. Marianne, elle, continuait au même rythme, comme animée par la certitude d'arriver quelque part.
Je pris une grande goulée d'air, y cherchant vainement autre chose qu'une odeur d'humus et de feuilles mortes...
Ma tête était lourde, ma nuque douloureuse et j'étais bien trop fatigué pour marquer une quelconque émotion lorsque nous arrivâmes devant elle.
- Regarde, c'est là, fit Marianne visiblement excitée.
- Oui, fis-je. Une maison, au milieu de la forêt ! Oui, et alors ? Nous allons sonner, déranger les occupants, nous excuser, manger quelque chose, nous excuser encore, nous faire tout petit et dormir dans un coin du salon, à même le sol ou -pire- sur une banquette inconfortable.
- Tu es bête, répondis Marianne.
Tout cela était tellement évident, inévitable, fatal, que je la laissai grimper les quelques marches du perron sans rien dire.
Elle ne frappa pas à la porte. Elle entra. Tout simplement. Et je continuais de trouver cela naturel.
Nous étions dans une maison inhabitée, en plein milieu de la forêt, en pleine nuit. Ça n'était pas une vieille maison de garde délaissée. Il s'agissait d'une maison meublée. Pourtant, elle était inoccupée. Elle n'avait pas le remugle caractéristique des demeures abandonnées, l'odeur d'humidité froide, de parquets corrompus et de moisissure.
J'appelais. En vain. Et, à vrai dire, j'aurais été surpris que quelqu'un répondît. Je ne ressentais pas une impression d'abandon, j'avais la trouble intuition de pénétrer un décor !
Ma main chercha machinalement un interrupteur le long de la porte et n'en trouva pas.
Il y eut un bruit puis une vague lueur hésitante. Marianne apparut, tenant devant elle une lampe à pétrole.
- Où t'as trouvé ça ?
- A la cuisine, bien sûr, répondit-elle en haussant les épaules.
La pièce se dessina lentement sous la faible lueur, au rythme de nos yeux. Les meubles étaient anciens. Aux murs étaient accrochés des tableaux dont le vernis ne renvoyait que le reflet de la flamme. Au milieu de la pièce, il y avait une grande table. J'y distinguais des couverts, des plats et même une corbeille de fruits.
Malgré cela, je savais pertinemment que la maison était inoccupée. Je pris conscience à ce moment-là du silence anormal qui nous enveloppait à la manière d'une chape de coton. Le parquet ne grinçait pas. Nous ne faisions pas plus de bruit que des chats sur des coussins de velours. Lorsque nous parlions, aucun écho ne revenait, aucune vibration. Aucun souffle ne s'échappait de la lampe à pétrole de Marianne. Sa lumière trop blanche dessinait dans la pièce des silhouettes qui tremblaient comme des mains de vieilles femmes.
Le long du mur était installé un large canapé. Je m'y assis avec précaution, presque méfiance. La lampe se dirigea vers moi. Je discernais à peine Marianne derrière la flamme. Elle s'assit et déposa la lampe sur le sol, révélant un tapis aux étranges motifs noirs et blancs, puis se laissa aller contre mon épaule. La chaleur de son souffle réchauffait ma fatigue et je me sentais doucement fondre sous le sommeil et la simplicité de ce bonheur. Je ne quittais pas des yeux ce tapis sans couleur.
Nous restâmes ainsi jusqu'aux limites de l'endormissement. Marianne se plaignit alors du froid et, comme j'étais moi-même frigorifié, je partis en quête d'une chambre.
Il ne faisait déjà plus tout à fait nuit. La lampe avait brûlé tout son pétrole et s'était éteinte discrètement. On pouvait maintenant voir ce que représentaient les tableaux : des scènes de genre.
Je m'approchai d'une de ces toiles et l'examinai avec attention car, sans que je sache dire pourquoi, le décor m'en était familier. Trois personnages aux joues rondes et lustrées comme des pommes achevaient avec une satisfaction évidente un rôti dont on devinait encore le moelleux sous les fines craquelures de la toile. Je reconnus, posée au bout de la table, la corbeille pleine de fruits. Le tableau représentait la pièce où nous étions ! En me retournant, je pouvais voir la scène telle qu'elle figurait sur le tableau ; sans les personnages, bien sûr.
Sans les couleurs non plus ! La nuit nous avait caché une partie du secret de la maison. Les murs, pas plus que le tapis, les meubles, ni quoi que ce soit n'avait de couleur. Nous nous étions introduits dans un monde en noir et blanc.
Par curiosité, et malgré les protestations de Marianne "Dépêche-toi, j'ai froid. J'ai sommeil." je pris le temps de regarder les autres tableaux. Chacun d'eux représentait une vue de la pièce avec, à chaque fois, des personnages nouveaux. Ils avaient le charme ancien des premiers clichés avec, en plus, la patine, le vernis, le relief que seuls donnent le couteau du peintre, son geste, l'expression physique presque incontrôlée de sa vision artistique. Ils étaient plus "vivants" que de simples impressions photographiques.
Les différentes pièces que je traversai, avaient cette même et curieuse décoration faite de peintures montrant l'intérieur de la demeure. C'était vrai également pour l'escalier et pour le couloir du premier étage. Du noir, du blanc, reliés entre eux par des milliers de gris.
Je poussais une première porte qui s'ouvrit sur une chambre. On devinait les premiers rayons de soleil derrière les volets clos. Je n'eus pas le courage de me rassurer ; il aurait suffi d'ouvrir la fenêtre pour faire rentrer les couleurs. Vert des arbres, bleu du ciel, or blanc d'un soleil matinal.
J'allais chercher Marianne. La trouvant endormie, je la portai jusqu'à la chambre. Je m'allongeai près d'elle et ramenai par-dessus nous le mol édredon de plumes.
Les murs de la chambre ne dérogeaient pas à la règle mais les toiles, ici, étaient des scènes galantes ; des érotiques particulièrement réalistes, à la façon du dix-huitième. Le noir et blanc étaient mieux à même de rendre l'émotion et la sensualité des images. Il y avait également de nombreux miroirs. Je m'endormis en songeant que les locataires des lieux faisaient preuve d'un certain raffinement dans leurs congrès.
Le réveil ne fut pas désagréable. Le décor avait-il fait naître en Marianne de voluptueuses envies ? Sa bouche courait sur mon visage, le caressant du bout des lèvres. La pointe de sa langue flirtait avec ma bouche, lançant des ondes de frissons électriques. Elle fit sauter les boutons de ma chemise de ses doigts fins et je bombais le torse pour mieux l'abandonner à ses délicates chatteries. Elle vint plus haut contre moi, portant sa poitrine à hauteur de ma bouche. Ses cheveux blonds semblaient presque blancs. Sa peau avait la couleur satinée de la nacre. Dans la pénombre, sa bouche avait une teinte noire. Elle était nue. Ses seins avaient la douceur du velours et sa peau n'enviait rien à l'orient des plus rares perles. Je m'y caressais avec volupté et avidité. Elle se pressait nerveusement contre moi, retardant le plus possible l'instant de la possession. C'est seulement lorsqu'il devint inévitable qu'elle se laissa glisser et m'emmena au fond de son ventre.
C'est à ce moment-là qu'un coup de vent soudain arracha les volets, inondant la chambre du soleil cru d'un plein midi. Flash brutal. Flash de la lumière. Flash de l'orgasme.
L'espace d'un instant. Puis de nouveau la nuit.
*
Personne ne nous revit jamais, Marianne et moi.
Il se peut pourtant qu'un autre couple, un jour, entrant dans cette chambre, trouve, accrochée au mur, une toile décrivant un couple au paroxysme de l'amour.
Peu importe que l'homme me ressemble ou que la femme ait la grâce et la beauté de Marianne...
Cette toile n'était pas là lorsque nous sommes entrés. Il n'y avait alors à sa place qu'un simple miroir recouvert de sels d'argent.
Mais peut-être nos visiteurs nous rejoindront-ils dans un cadre voisin pour s'y fixer en une même permanence de bonheur indéfectible... cachés quelque part entre le noir et le blanc.