La Dame au Chapeau Vert
La première fois que j'étais entré dans ce bar, il y a deux mois environ, c'était suite à un stupide accident (pléonasme!) de voiture.
Une 2CV qui sortait à reculons d'un parking, une robe de soirée hypersexy squattée par une créature de rêve qui traversait la rue au même moment, vers cinq heures du matin, la fatigue due au manque de sommeil et à l'excès de boissons maltées et houblonnées, ma propre voiture qu'un âge respectable rendait moins sûre de ses réflexes... Tout cela formait un cocktail inévitablement détonnant.
Une fraction de seconde, l'impression que quelque chose ou quelqu'un vient de passer devant la voiture. Bang!
Un bruit de tôles froissées. Un type sort de la 2CV en gueulant comme un communiste accusé de collaboration. Insultes. Menaces. Jurons. Usage de vocabulaire prohibé et franchement obscène.
Quoiqu'imagé à souhait et plaisant par certains côtés...
Moi, j'étais resté dans ma voiture. Sans rien dire. Hébété. Comme si l'on venait de tirer du sommeil. En plein milieu d'un rêve.
Cette silhouette que j'ai vu passer devant la voiture au moment du choc..?
Mon absence de réaction inquiéta alors l'homme qui eût peur de complications. Pensez donc, si j'étais blessé, il allait falloir faire des constats et des dépositions à n'en plus finir. Sans parler de l'inévitable prise de sang et du mal qu'il aurait à expliquer les traces d'alcool qu'on y trouverait...
Une fois l'homme calmé et moi sorti de ma torpeur, nous nous apprêtâmes à faire le constat. Nous étions juste devant un bar- boîte de nuit dont les néons clignotants rouges et bleus auraient refilé la migraine à quiconque serait ressorti à jeun du lieu. Hypothèse d'école, le cas ne devait pas être fréquent.
J'invitai l'homme à rentrer. Nous serions mieux à l'intérieur pour écrire. Et puis j'avais besoin d'un petit remontant.
Sur une chaise, dans l'entrée, était affalé, ronflant, le videur de service. Ou plutôt: hors service. Cela ressemblait à un tas de graisse velu, emballé -boudiné- dans un jeans et un T.shirt douteux et trop étroits. L'impossible jonction des deux éléments vestimentaires laissait apparaître une zone franche agrémentée d'un présumé nombril recouvert de miettes de pain que mon oeil d'expert me fit immédiatement associer au sandwich pâté-rillettes écrasé sous la chaise.
La porte claqua derrière moi, ce qui décrocha de ses lèvres la Gitane maïs éteinte depuis longtemps. Il éructa un "Au r'voir" à tout hasard, sans même s'apercevoir que nous ne faisions qu'entrer.
La salle était vide. Presque. Les belles de nuit avaient rengainé leurs bas résilles et porte-jarretelles jusqu'à la prochaine fois. Les chaises étaient déjà sur les tables. C'est, du moins, ce qu'il me semblait deviner au travers de la fumée qui commençait à se lever. Le barman avait fini de bosser et notre arrivée ne semblait pas le réjouir franchement.
-'pouvez vous asseoir là 5 minutes si vous voulez mais, à c't'heure-ci, on sert plus rien.
"on", c'était lui, mais c'est tellement pratique de se réfugier derrière cette espèce d'anonymat pseudo-collectif pour refuser quelque chose.
Le constat fut rédigé assez rapidement, sur le coin de table qu'"on" nous avait aimablement accordé. Mon co-accidenté repartit immédiatement après: sa femme allait se faire du souci.
J'étais resté un peu, espérant corrompre le barman et me faire servir un mélange de ma composition: 1/3 Whisky, 1/3 Bourbon, 1/3 Whiskey plus un soupçon de Scotch. "On" en déduisit que je devais encore être une de ces tarés qui rendent le métier de barman insupportable et "on" préféra me servir tout de suite. C'est alors que je la remarquai. Elle venait de nulle part. Personne n'était là lorsque nous étions rentrés, et je n'avais entendu personne arriver depuis.
Ce qui clochait, chez elle, c'était sa classe. On l'aurait croisé à Chantilly ou dans une quelconque snob-party du 16ème, cela eût été normal, mais ici...
Sans doute une bourgeoise en mal d'exotisme et de sensations fortes qui aime à se colleter avec le monde interlope des noctambules avinés. Il suffisait de regarder alentour pour se dire qu'elle avait dû avoir sa dose d'émotions. Au fur et à mesure que le temps passait, l'endroit apparaissait de plus en plus sordide.
Sa robe, d'un jaune vif, faisait une tache de lumière propre dans la salle. Elle se leva et passa devant moi sans même me remarquer. Son large chapeau vert, très incliné sur sa tête, me masquait son visage. A la fois très classe et très sobre, distinguée et anonyme, elle venait de nulle part... Mais elle devait bien aller quelque part!
Je coinçai un billet (plié en deux dans le sens de la longueur, comme dans les films) sous mon verre et je m'arrachai de mon siège. J'avais envie de suivre cette bourgeoise à problèmes jusqu'à la porte de son hôtel particulier, Boulevard Foch, ou dans le Marais. Ça m'amusait par avance de la voir réintégrer sa condition. Doctoresse Jekyll & Mrs Hyde. J'enjambai le videur vidé et poussai la porte. Mais dehors, plus personne. Pas un claquement de talons, pas un moteur de voiture, pas même un bruit de porte. Rien. Rien ni personne...
-Faudrait que j'arrête de boire quand je suis déjà saoul, pensais-je. En fait non! J'en suis sûr, cette femme existait bien!
Et existe encore, y'a pas de raisons!
Et M.... Ma bagnole! Quel était le vicelard qui avait pu me piquer ma voiture? Sans aile avant gauche! Peut-être un type qui n'avait justement qu'une aile avant gauche et à qui il manquait le reste... Allez donc savoir... Bon, eh bien vive la marche à pieds...
Rentré chez moi, je n'eus plus l'occasion de penser à ma belle(?) inconnue. En fait, je ne savais même pas la tête qu'elle avait. C'est probablement pourquoi je ne me mis pas à fantasmer sur le personnage. Je m'effondrai sur mon lit défait, sans perdre trop de temps à enfiler mon pyjama.
Le jour se leva bien avant moi et, si le temps, lui, passe tout seul, je ne connais qu'un truc pour faire passer la gueule de bois: mon cocktail. Comme je n'avais plus que du Bourbon, je dûs me contenter de 3/3 de Bourbon. Sans Scotch. Tant pis.
La police me convoqua quinze jours plus tard. On avait retrouvé une poubelle dont le signalement correspondait à ma voiture en face du 12bis rue d'Angers.
J'attaquai donc les recherches, armé d'un plan du métro et d'un moral d'acier. L'omnibus souterrain me recracha à l'angle des rues Mort.Helle et d'Angers. Je retrouvai bientôt ma voiture. Juste en face le bar de l'autre soir! Fermée à clé. Intacte, à l'exception de l'aile enfoncée. Tout était là, même l'auto-radio. J'avais dû passer à côté d'elle sans la voir! J'étais encore plus saoul que je ne pensais...
Je parvins à ouvrir la porte qui couinait un peu et je m'installai au volant mais, au moment de partir: batteries à plat!
Je me retrouvais donc coincé et je n'avais d'autre solution que de rentrer dans le premier bar qui se présentait pour téléphoner "Au secours" à mon garagiste. BOA DE NUIT. C'était le nom du bar. Dire que j'avais même pas remarqué ça l'autre fois...
Les troquets, on ne devrait pas les juger à l'heure de la fermeture. La salle dans laquelle j'entrais ce jour-là n'avait plus rien à voir avec l'espèce de caveau enfumé que j'avais connu. De plus, la clientèle diurne ne nécessitait pas l'usage -peu décoratif- d'un videur. Rien que l'absence du malabar ronflant réhaussait le standing. Sans donner un "plus", disons que ça enlevait un "moins".
Les murs étaient habillés de boiseries, façon Château anglais. La pièce était éclairée par les candélabres posés sur les tables. Je commandai un verre et passai mon coup de fil.
Au fond de la salle, deux hôtesses s'affairaient à éponger un touriste belge qui en étaient à sa cinquième bouteille de mousseux et qui rigolait grassement en tripotant les cuisses de ses "conquêtes".
Et à une table voisine, me tournant le dos, je reconnus la robe jaune et le chapeau vert qui m'avaient tous deux lâchement abandonné l'autre nuit.
Disons que j'étais surtout vexé d'avoir voulu jouer au privé et d'avoir échoué si pitoyablement.
Et si je reprenais mon enquête... Elle m'intéresse cette femme. Que fait-elle là? Elle n'est pas à sa place. C'est idiot de dire ça, je sais, mais n'empêche qu'elle n'est pas à sa place...
Elle était là, vêtue exactement comme l'autre soir. Immobile. Et je sentais que je ne devais pas provoquer de rencontre. Surtout pas l'aborder. Je l'aurais détruite... Comme un rond de fumée que l'on veut capturer... Ou comme un rêve, lorsqu'on le réveille.
Faut pas donner de coups de pieds dans les châteaux de sable.
Elle n'était certainement pas une entraîneuse, comme les deux autres. Le verre posé devant elle était vide et semblait même n'avoir pas servi. On pouvait raisonnablement éliminer la thèse de l'alcoolique perverse.
Je restais là, assis au bar à réfléchir, alimentant mes neurones grâce à mon sang qui puisait lui-même toute son énergie dans les différentes propositions malhonnêtes que me faisait la carte des cocktails. J'en étais déjà à la quinzième ligne.
Peu à peu, le bar retrouvait l'ambiance sordide de la première fois. Des clients étaient entrés, ressortis, puis d'autres... La salle s'était enfumée. Les conversations faussement feutrées se mélangeaient en un brouhaha obsédant, comme dans une ruche. L'atmosphère devenait lourde et oppressante.
Quand l'homme veut entrer dans une ruche, pour la manipuler, en modifier l'Ordre, il l'enfume.
Au cours de la soirée, personne ne s'approcha de la femme au chapeau vert. Tout le monde semblait l'ignorer. Même les mâles en mal de "tendresse" qui avaient visité le bar et tenté d'accoster toutes les femmes seules ne l'avaient pas remarquée.
Tout se passait en fait comme si j'étais le seul à la voir. Pourtant, elle devait bien exister pour quelqu'un d'autre, avoir une famille, un mari, des enfants, une concierge! Pas simplement exister pour un pauvre abruti qui la regarde depuis des heures et dont elle ne soupçonne pas même l'existence. Ni l'autre fois, ni aujourd'hui, elle n'a tourné la tête. Immobile. Comme la mort. Elle ne peut pas m'avoir remarqué.
-En fait qui pourrait prétendre que la mort est immobile? Hein? Encore quelque préjugé de philosophe sénile qui prétend connaître la vie parce qu'il a tout lu! Et par déduction, s'il connait la vie, il connait la mort. C'est très déductif, un philosophe...
Décidément, les mélanges ne me réussissent vraiment pas. Me voilà en plein déconnando métaphysique. Le barman à qui j'expliquais tout ça, me regardait d'un air à la fois amusé et navré, tout en essuyant ses verres. Je dois pas être le premier à l'emm... avec de la philosophie de bistrot. Il a la politesse de ne pas me dire qu'il n'en a rien à secouer. A part son shaker...
Tant pis pour la filature, une miction urgente m'appelle. J'en profite pour me rafraîchir les idées et me passer la tête sous le robinet. Je me regarde dans la glace piquée qui surmonte le lavabo et je m'interroge.
-Qu'est-ce qui te prend, vieux fou? De t'intéresser à la non-existence de cette bonne femme sans visage, sans relations, inerte, et dont le verre est vide?
Je repartais, stoïque, vers la salle et commandais mon 16ème verre. A 35 balles le drink, bonjour les smicards! Mon nouveau cocktail m'arriva, bleu. Il y flottait une olive verte et un glaçon blanc, des rondelles de citrons jaune citron et d'oranges orange enfoncées sur le bord du verre. Vous rajoutez une petite cuiller de couleur quelconque et si vous arrivez à boire ça sans en renverser... C'est que vous êtes fort! Ou à jeun...
C'est alors que Chapeau-vert se leva pour partir. Toujours sans que je puisse voir les traits de son visage.
Je lui emboîtai le pas. Elle traversa la rue, très sexy dans sa robe que le vent tiède plaquait contre elle. Je traversai la rue pour la rejoindre. Une 2CV me frôla en sortant de son garage, je masquai la vue du conducteur qui ne vit pas arriver l'autre vieille guimbarde sans freins. Bang!
Depuis deux heures maintenant, je suis assis à ma table. Personne ne me voit malgré mon costume jaune et mon feutre vert. Personne sauf cette jeune femme assise au bar qui boit un cognac pour se remettre. Elle vient d'avoir un léger accident. Elle a dû s'assoupir au volant et le choc l'a trouvée au milieu d'un cauchemar, d'après ce qu'elle raconte au barman. Elle ne savait plus si l'homme qui était passé sous sa voiture était un mauvais rêve ou une triste réalité.
Il est tard, je dois quitter la ruche. Je me lève et pars. Je la sens qui me suit du regard. Elle a envie de savoir qui je suis, où je vais. J'ai l'étrange impression de pouvoir lire dans ses pensées. Comme si j'étais elle.
Bientôt, elle voudra me suivre. Mais pas ce soir, c'est trop tôt. Elle ne saurait pas me reconnaître et me rejoindre. Elle me perdrait au milieu de la Vie, dehors.
Plus tard...