La Nuit de Noëlle

Devant son sapin, le soir de Noël, une petite fille pleurait. Le Père Noël lui avait livré une poupée dont elle ne voulait pas.

"C'est pas celle-là que j'avais commandée!"

Tout passa dans la colère de la gamine, les jambes en celluloïd extirpées de leurs hanches firent apparaître des béances ridicules dans des fesses trop grosses. La chevelure fut arrachée, un bras cassé, un choc à la tête détruit le mécanisme de fermeture automatique des yeux.

Les parents, navrés d'une telle bavure du Père Noël, essayaient vainement de la tempérer. La mère voulut prendre la poupée.

"On l'appellera Noëlle", suggéra-t-elle.

"Certainement pas!" répondit la gamine en furie.

Et de jeter la poupée par la fenêtre.

A quelques mètres de là, un homme fatigué par un réveillon malsain s'apprêtait à rentrer chez lui.

"Monsieur, monsieur, je... je...

*

Je l'avais rencontrée à la sortie d'une boîte de nuit où je venais de subir un très long et très assommant réveillon de Noël. J'étais arrivé, accompagné par l'espoir de ne pas rester seul mais l'espoir m'avait laissé tomber au milieu de la soirée et je ressortais plus seul que je n'étais entré.

Je m'étais ennuyé (euphémisme politiquement correct) sec! Un brouhaha insupportable de basses, une rythmique lancinante inspirée des pluies de bombes sur Verdun. Impression renforcée par la présence des gaz ; exhalaisons tièdes de tabac blond hâtivement fumé et recraché, mêlés aux relents de soupe à l'oignon que les œsophages des joyeux drilles assimilaient à grand peine. Inutile de décrire la foule cotillonnée qui agitait les lieux sous prétexte de danse. D'ailleurs, j'en serais incapable tant j'évitais de porter mon regard sur eux. L'agitation des pétards des fêtards rajoutaient une odeur de sueur aillée à la puanteur ambiante.

A la sortie, ma tête était noire de solitude et d'alcool. Noire comme sa robe. Noël, cette année-là était chaud et c'est sans doute pour cela qu'elle n'était vêtue que d'une simple robe "chaussette" de laine où luisaient quelques fils de strass. Une robe qui la moulait scrupuleusement depuis l'extrême pointe des seins jusqu'à la limite de la limite des fesses. Rien n'échappait de ce que la robe enveloppait et cela me laissa quelques instants sur un sentiment de frustration, une impression d'inachevé pour ne pas dire d'in-fini. De sa robe partaient des cuisses un peu courtes mais dont le côté rebondi reprenait en sensualité ce qu'elles perdaient en finesse.

Paumée sur ses trop hauts talons, elle avait l'apparence fragile du déséquilibre. Fragilité à laquelle le visage aux traits sculptés avec rigueur apportait un contrepoint.

En dépit de son côté BCBG et de son manque d'assurance, je pensais n'avoir affaire qu'à une quelconque pute cherchant un dernier client à éponger avant de rentrer à Levallois comme le plus banal des taxi. Pute et taxi, c'est un peu pareil, le client entre, sort et paye.

Mais il y a des choses qui ne se font pas: on ne va pas aux putes le soir de Noël.

En passant près d'elle, je lui adressai un sourire poli auquel elle ne répondit pas puis je continuais mon chemin. Je notai simplement l'étrange fixité de son regard, tourné vers l'avant.

J'entendis sa voix dans mon dos.

- Monsieur, monsieur, je... je...

Elle se dépêtrait avec difficulté dans un bafouillis inintelligible pour tenter de trouver une justification honnête au fait de m'aborder à une heure aussi peu chrétienne pour un 25 décembre.

- Pouvez-vous me ramener? finit-elle par demander.

Ce furent ses seuls mots. C'était pas une façon de racoler et j'ai compris que j'avais pas affaire à une pro.

Dans la voiture, j'essayais de nouer le dialogue mais mes hameçons étaient sans doute trop banals pour qu'elle vienne y mordre. "Vous avez un mari ? des enfants ? quelqu'un vous attend ? au fait, votre adresse c'est quoi ?"

Mutisme parfait ! Je m'assommais, avec une persévérance toute masochiste, contre un mur désespérément absorbant : ne renvoyant aucun écho.

Assise à mon côté, son regard restait obstinément pointé devant elle, sans jamais dévier de la ligne de la voiture. La robe était remontée très haut. Elle ne faisait rien pour la replacer. C'est moi qui, sous l'effet d'une pudeur qui me surprenait moi-même, évitait de mater trop souvent ses cuisses nues où se reflétait la lumière des réverbères.

Je roulais sans but puisque c'est là qu'elle m'avait demandé d'aller. Elle venait de nulle part et m'avait demandé "Ramenez-moi…" Je ne pouvais donc que la ramener nulle part.

Mais, nulle part, ça pouvait très bien être chez moi.

- J'habite là, fis-je en désignant du menton la porte de l'immeuble devant lequel je venais de me garer.

Elle ne broncha pas. Elle. Je ne connaissais même pas son nom. Etait-ce important ?

La fille était jolie et, en d'autres circonstances, je ne me serais pas posé de question, je l'aurais invité à monter. Mais elle… il émanait d'elle une troublante, à la fois déplaisante et excitante sensation de danger.

Je ne parvenais pas à me faire une opinion sur elle. Ni si elle cherchait quelque chose ou si elle fuyait autre chose.

Sans forcer le destin, je sortis de ma voiture, passai de son côté et entrouvris sa portière. Juste assez pour qu'elle comprenne que la cage était ouverte. Juste assez pour qu'elle choisisse le moment de s'envoler.

Elle sortit tout naturellement de la voiture et se dirigea vers la porte de l'immeuble. Surpris et curieux qu'elle n'ait marqué aucune hésitation, je la suivis. En sortant de l'ascenseur, elle prit d'emblée la direction de mon appartement.

J'eus à peine le temps de me faufiler que déjà la porte se refermait derrière elle. Et moi.

Le mouvement brusque de la porte me projeta dans son dos ; le nez dans son épaisse chevelure noire pailletée pour l'occasion, parfum étrange, peu agréable à vrai dire ; une odeur de produit synthétique.

Troublé, j'étais. Mais était-ce par sa beauté, son odeur, son mystère ? Par la subtile alchimie des trois assemblés un soir de Noël?

Troublée, elle semblait l'être aussi (ou du moins le feignait-elle avec élégance) car je vis ses épaules remonter et sa poitrine se gonfler sous l'effet d'une profonde inspiration. Elle garda l'air quelques instants en frémissant avant de le relâcher en un long soupir équivoque qui exprimait aussi bien la lassitude que le soulagement.

Sans se retourner elle s'était collée contre moi, appuyant le bas de son dos contre le bas de mon ventre. Je réalisai seulement alors que je bandais ; depuis quand ? Je n'en savais rien.

La rudesse du charme avec lequel elle me perforait depuis que je l'avais trouvée m'avait amené inconsciemment à cet état de désir.

Sa respiration, en se syncopant, faisait vibrer son corps comme la caisse d'un violoncelle.

L'archet… J'ai un peu de honte à l'avouer mais... je ne pus me retenir et j'éjaculai sans plaisir... Premier flash plutôt pénible.

Afin qu'elle ne s'en rende pas compte, je m'écartai doucement de son corps et, la prenant par la main, l'entraînai aussitôt vers la chambre.

Au fond de mon slip, la liqueur grasse et tiède coagulait lentement.

Quant à elle, son regard demeurait obstinément tourné vers devant. C'en devenait presque obscène cette volonté de ne regarder que devant; jamais derrière ; jamais un coup d'œil sur le pauvre bougre à côté d'elle. Comme si seul le futur comptait. Comme s'il était important de le dévorer à toute allure. De bâfrer le devant. Comme si elle attendait quelque chose du futur.

Comme si quelqu'un pouvait bien en attendre quelque chose...

En ce soir de Noël, on aurait dit qu'elle guettait une naissance. Ou une mort. Un début ou une faim. En tout cas elle ne voulait pas en perdre une miette.

Sans autre forme de préliminaire, j'entrepris de la déshabiller ; hormis sa trop grande passivité et ses yeux figés comme dans un bouillon gras, j'étais certain qu'elle ne me résisterait pas. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle me désirait car elle semblait décidément trop absente. Mais pour un type esseulé et dont le cerveau est à moitié détruit par un réveillon où l'on boit pour oublier qu'on fait semblant de s'amuser, l'heure n'est pas aux scrupules: quand une fille vous tombe du ciel comme un cadeau du Père Noël, on n'a qu'une envie : déballer le paquet et essayer le jouet. On ne prend jamais le temps de chercher, au fond de la boîte, le mode d'emploi et les précautions d'utilisation.

La robe coulissa, dégageant ses seins aux pointes presque noires, descendit jusqu'aux hanches. Je glissai une caresse sous la laine et empoignait une des fesses avec fermeté. Je dus serrer un peu fort car elle réprima un léger cri. A l'aide de cette main insinuée dans le sillon je démoulai la robe et dévoilait sa totale nudité. Elle dégagea ses chevilles de l'entrave du tissu et fit sauter ses chaussures à trop hauts talons. Sa bouche arrivait à peine à la hauteur de mes ridicules moignons de sein d'homme. Elle en prit un entre ses lèvres et le baisa avec la tendresse avide d'un enfant.

Elle me mordit mais je ne bronchais pas. Une violente migraine s'empara de moi et me fit vaciller. Le sang se vidait et pourtant j'entendais parfaitement les artères qui continuaient d'envoyer le sang à toute pompe. La tête me tournait mais je savais que ce n'était pas dû à l'alcool ni à la fatigue.

Elle fit un pas en arrière. Je la voyais là, nue devant moi ; à l'exception d'une chaîne vermeille à laquelle pendait une croix ansée ceignant son cou. Comme celles des pharaons.

Je m'aperçus alors que sa peau portait de nombreuses cicatrices que la pénombre avait dissimulée. Notamment au niveau des épaules et des cuisses. On aurait dit que quelqu'un avait tenté de découper ses quatre membres. Sous ses cheveux également, on devinait la trace d'une blessure, comme si le cuir chevelu avait été arraché.

Brune et nue. Désirable à en crever. Ces quelques marques d'un passé douloureux n'altéraient en rien sa beauté. Elle avait la majesté des déesses égyptiennes figées dans le marbre. Elle en avait même le regard fixe et éternel.

Elle s'allongea sur le lit, sans un mot. Je devinais confusément son appel. La tête continuait de me tourner et je m'allongeais près d'elle, tout naturellement. Des images défilaient dans ma tête ; les images d'une mythologie où j'avais ma place.

Je commençai à baiser son corps lorsqu'elle prit ma tête entre ses mains et dirigea ma bouche vers ses cicatrices.

De chacun de mes baisers je ressortais avec un goût de sang. Pourtant, aucune blessure ne s'était rouverte. J'avais même… j'avais même l'impression que les marques sur son corps s'estompaient.

Lorsqu'elle m'autorisa à la pénétrer, je fus saisis par la froideur de son sexe, et sa sécheresse. Elle porta son poing à sa bouche et se mordit avec force pour réprimer un cri. Ses yeux se fermèrent et, lorsqu'elle les rouvrit, ils étaient vivants.

Elle était là, près de moi, plus nue que nue, offerte à ne pas oser y toucher. Ses bras à la peau mate dont l'un était négligemment posé sur mon ventre, ses seins aux tétons noirs et sucrés comme des mûres, ses fesses arrondies, ses jambes un peu courtes au galbe parfait, ses cheveux noirs ; les yeux définitivement ouverts.

Ma tête me faisait de plus en plus mal. Dès que je m'étais répandu en elle, elle m'avait repoussé. J'étais incapable de bouger. Immobile sur le lit, cloué par la douleur, je la vis qui se rhabillait lentement.

Au moment de sortir de la chambre, elle se tourna vers moi et esquissa un sourire. Il me sembla qu'elle me remerciait et qu'elle s'excusait à la fois.

*

Dans une boutique de jouet, un petit garçon a l'œil attiré par un jouet représentant un soldat américain. La poupée est équipée de tout le matériel du G.I. depuis les bottes jusqu'au sac à dos en passant par le fusil M16.

Il insiste tant que son père cède et lui achète le jouet. Aussitôt rentré, le gamin déballe le jouet et commence à jouer. Le G.I. se retrouve à ramper sur la moquette en plein maquis viet. Puis à traverser à la nage la mer de la baignoire. Le gamin pousse le réalisme jusqu'à mimer une attaque au napalm. Il asperge la poupée d'alcool, l'enflamme et… reçoit une gifle de son père qui est rentré à ce moment-là.

- Espèce d'idiot ! Tu veux mettre le feu à la maison ou quoi ? Tiens, puisque c'est ça, confisqué.

Le père prend le soldat dont l'uniforme est en partie calciné. La figure et les mains portent également des traces de noir.

- Regarde moi ce travail, se lamente le père. Il est fichu maintenant. Bon à mettre à la poubelle.

Malgré les pleurnicheries et les protestations du gamin, l'homme ouvre le vide-ordures et jette le jouet.

*

J'avais l'habitude de garer ma voiture au parking souterrain. Ensuite, je me hâtais de gagner l'ascenseur. Cela avait beau être un parking privé, une femme seule, la nuit… je n'aimais pas traîner. Je ne soufflais réellement que lorsque les portes de l'ascenseur se refermaient.

Ce soir-là, je marchais aussi vite que le permettait la jupe étroite de mon tailleur lorsque j'entendis une voix derrière moi.

- Madame… madame, s'il vous plaît…

Je me retournai et je vis son visage brûlé. Il était effrayant. Il aurait dû me faire peur. Je lui ai proposé de venir chez moi pour le soigner. Il m'a suivi, sans un mot. Il avançait comme un pantin.

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