La Première Epreuve
Paraît que c'est normal de se sentir aussi nerveux. Moi, je n'en sais rien. C'est la première fois que je participe à l'épreuve. Je suis un néophyte. Certains prétendent qu'ils en sont à leur cinquième, sixième, voire septième expérience, ce qui serait le niveau le plus élevé dans la hiérarchie. Je ne sais s'ils se vantent et, à vrai dire, cela ne me préoccupe guère. A l'instant d'entrer sur le Grand Stade, pensez donc si je me soucie des discussions de vestiaires!
Chez les concurrents que nous sommes, l'intox joue un grand rôle. Chacun y va de son expérience et affiche son record comme un universitaire ses diplômes. Ceux dont les résultats n'ont rien de fameux expliquent -ou auto-excusent- leur contre-performance par un accident, une maladie ou je ne sais trop quel avatar politico-économique.
Moi, je n'ai rien sur ma carte de visite. Rien qu'une totale virginité. Ni performance, ni contre-performance. C'est la première fois que je suis sélectionné, j'espère que je ne décevrai pas. Peut-être ferais-je partie de ces Elus du Destin qui auront le droit de descendre plusieurs fois dans l'Arène? Ou peut-être m'en montrerai-je indigne et retournerai-je à jamais dans les abîmes de l'oubli? Je donnerais cher pour le savoir à cet instant. Et tout aussi cher pour l'ignorer à jamais! Car comment jouer une partie dont on connaîtrait le résultat? La glorieuse incertitude du sport! pour satisfaire à l'incontournable cliché.
L'épreuve, je m'y suis préparé depuis de longues semaines. Et même de longs mois. Depuis le jour précis où j'ai été désigné par mes parents. Ce sont eux qui se sont unis et m'ont choisi. Ce sont eux qui me portent depuis ce jour. C'est pour eux que je vais concourir. C'est de leurs conseils sur le terrain que dépendra ma réussite. Jusqu'ici ils ne m'ont fourni qu'un matériel théorique mais un match ne se déroule pas au tableau noir.
Ils m'ont pourtant donné tout ce qu'ils pouvaient me donner. Je suis leur essence même. Je suis imprégné de leur patrimoine génétique. Je suis un compromis de la couleur de leurs yeux, de leur intelligence, de leur morphologie. Je ne suis pourtant encore qu'une abstraction. Quelque chose -pas encore quelqu'un- d'impalpable, de prédestiné mais d'inconnu. Je ne suis encore dans leurs projets que l'espoir de leur réussite. De notre réussite.
J'ai peur. Peur d'entrer dans la terrible arène. Celle où tous meurent malgré l'éventuelle beauté du combat. Une angoisse sourde à toute raison.
Voilà neuf mois que je me prépare à cette épreuve. Que je vis, replié sur moi-même dans la chaleur égoïste du ventre maternel. Je suis soumis à un régime diététique des plus stricts. Des extraits de placenta et du liquide amniotique constituent mon ordinaire. J'ai également droit au sang de ma nourrice que je tète en perfusion ombilicale. Je n'ai pas à me plaindre car celui-ci est parfaitement équilibré en nutriments élémentaires et indispensables. Tout le monde n'a, paraît-il, pas la chance d'avoir des entraîneurs sains. Ils arriveront déjà carencés, épuisés et leur épreuve se terminera rapidement. Ils ne feront pas partie de ceux dont le palmarès s'enorgueillira d'une longévité record mais ne seront pas pour autant éliminés à vie. Cela n'a rien à voir.
Le résultat ne se mesure pas seulement en années. Il y entre également une part de qualité de vie et... de hasard. Tout dépend, en fait de la décision du Juge Suprême de son bon vouloir. La chose est à son entière discrétion. C'est lui qui délivre la licence. Celle qui permettra à de nouveaux entraîneurs de vous prendre dans leur écurie. De donner ce supplément d'âme à la fusion de leurs gamètes. Ceux qui se sont montrés fort en dépit des obstacles verront la probabilité de renaissance considérablement accrue.
Le hasard aussi a son rôle car il arrive parfois que les caprices de la combinatoire génétique rappellent un joueur que l'on croyait définitivement sur la touche, court-circuitant ainsi les décisions du Grand Juge. C'est le Privilège de Fortune, une sorte de joker par lequel le Grand Juge s'humilie et admet la relativité de sa toute puissance. Reconnaissons que c'est relativement rare. Quasiment aussi exceptionnel que le droit de grâce accordé au pendu dont le noeud cède sous le poids de la dernière érection!
Bientôt neuf mois que je suis seul, que j'ai quitté le monde où personne n'existe, ce que j'appelais plus haut le "vestiaire". Et qui n'est en fait qu'un gigantesque univers dans lequel flottent toutes les formes d'intelligence (au sens large) attendant d'être appelées -une sorte de phénoménale salle d'attente, quoi...- jusqu'à ce qu'un jour, la réunion de deux systèmes chromosomiques provenant d'un coït plus ou moins prévu à cet effet corresponde à votre profil immatériel. On quitte alors ce cosme subtil, coupant tout lien avec l'Ether Spirituel. On sait qu'on aura peut-être à fréquenter d'autres ectoplasmes ou même à les affronter "dehors" mais qu'on ne les reconnaîtra pas. Ils auront pris un masque humain et ce masque dissimulera leur réalité métaphysique. C'est entre autre pour cela qu'on doit les oublier et subir ce stage de préparation. A la fois stage de mise en constitution physique et stage prépsychologique où l'on doit apprendre à intégrer son rôle. A l'image des acteurs qui, entrant en scène, oublient qui ils sont pour devenir qui ils jouent.
En dépit de -ou peut-être grâce à- l'isolement, cette étape est généralement vécue de manière agréable, un peu comme une cure de relaxation.
Neuf mois que je suis dans le sas océan, bercé par le rythme respiratoire de ma nourrice, comme par une mer maternelle.
Je n'ai plus que quelques heures devant moi. Déjà les premières contractions ont eu lieu. Elles sont espacées. J'ai encore le temps de repasser dans ma mémoire tout ce que je vais devoir abandonner car, au moment fatidique, tout s'effacera. Il ne me restera que les automatismes de la vie. Chacune de mes cellules a appris son rôle. Les bâtonnets et les cônes qui tapissent mes yeux sont prêts à capter la lumière et ses multiples couleurs, à apprendre les formes, mesurer les distances. Mes oreilles captent depuis plusieurs mois les battements de deux coeurs, le mien et celui de ma nourrice. Parfois même d'autres sons arrivent jusqu'à moi, flous, au travers du milieu aqueux où je marine. Je ne sais pas encore à quoi ils correspondent. Normal: c'est seulement ma première expérience.
Les muscles de mes bras et de mes jambes savent se contracter. J'en ai fait plusieurs fois l'expérience malgré l'exiguïté de ma loge, donnant de violents et fréquents coups dans le sac placentaire. Les circuits nerveux sont branchés. J'espère qu'ils le sont correctement. L'influx semble se propager au long des axones et les transmissions synaptiques ont l'air de se faire sans problème.
Les contractions se font de plus en plus rapprochées, de plus en plus violentes, également. On dirait qu'elles sont là pour scander mon nom. Comme si la foule d'un Stade appelait son nouveau héros. Et... que je sois ce héros!
Il va me falloir entrer. Une dernière appréhension: et si mon coeur ne prenait pas sa propre autonomie? Et si l'air ne venait pas gonfler mes poumons?
Dans cinq minutes, j'aurai tout oublié. Je ne saurai plus d'où je viens ni qui je suis ni où je vais. Je ne serai qu'un morceau de viande cramoisie gueulant comme un âne. Fragile, vulnérable, il me faudra faire l'apprentissage des choses temporelles et inexorablement éphémères. J'aurai tout oublié au point d'avoir peur de la mort.
Souhaitez-moi bonne chance car, finalement, je ne vais jouer rien d'autre que ma vie.
Flash!