La Mésange

C'est ainsi qu'on l'appelait à cause de ses trop grands yeux noirs et de ses cheveux courts coiffés par le vent. Peut-être aussi à cause de sa dégaine : elle portait habituellement un gros blouson de pilote et un pantalon étroit qui moulait ses jambes maigres, lui donnant ainsi une silhouette d'oiseau. Ses ongles étaient comme des griffes sales recouvertes d'un vernis noir.

Son prénom, elle le laissait tous les matins en banlieue, avec son cartable, dans un placard au fond duquel moisissait une vieille serpillière. Elle ouvrait la porte, balançait le sac puis traversait le hall de son immeuble en courant, comme si elle s'en trouvait plus légère.

Encore six mois et elle aurait seize ans, les assistantes sociales ne viendraient plus taper à la porte de sa mère pour se plaindre de ses absences en cours.

Il faisait froid, mais ça n'était pas pour cela que la Mésange grelottait. Un fin crachin s'abattait sur la ville, mais ça n'était pas à cause de cela que la nuque de la Mésange dégoulinait.

Derrière l'immeuble, l'horizon avait l'aspect d'un grand mur de béton. De l'autre côté, c'était le périphérique. La Mésange connaissait un passage dans le mur anti-bruit. Elle s'y précipita et dévala le talus sur lequel avaient cessé de pousser des arbustes rabougris. C'était les buissons de son école buissonnière à elle.

Elle se mit à l'abri derrière la pile d'un pont et surveilla la route. Les voitures du matin filaient sans état d'âme, la frôlaient et l'ignoraient. Au loin, elle aperçut une voiture de police. Immédiatement, elle se recula.

Elle attendit ensuite, grelottante, les ailes calées au fond des poches, que le flot soit moins dense. Alors elle s'écarta, de façon à ce qu'on la voie et tendit le pouce. Elle était à la lisière de la bande d'arrêt d'urgence. Les voitures klaxonnaient ou faisaient des appels de phare. Certains automobilistes s'écartaient pour l'éviter, d'autres s'amusaient à la serrer de près pour lui faire peur. Ceux-là, la Mésange les insultait mais ses crachats se perdaient dans la bruine et le brouhaha.

Comme chaque matin, quelqu'un finit par s'arrêter ; feux de détresse allumés.

- Monte, dépêche... dit le type, vautré sur le siège passager afin de maintenir la portière ouverte.

La Mésange s'approcha en courant, jeta un oeil dans la voiture et s'assura que le type était seul.

- Tu te décides ? s'impatienta l'homme.

Sa voix était celle, encrassée par la nuit, d'un type qui fume trop. Il avait la quarantaine, une chemise à rayures de cadre moyen et empestait l'after-shave. La Mésange n'avait pas de préjugés. Elle sauta dans la voiture et eut à peine le temps de fermer la porte que le type redémarrait.

- Oh ! Y a pas le feu, bougonna la Mésange.

- Vérifiez que votre portière est bien fermée, répondit le conducteur, fixant la route devant lui, les mains posées sur le haut du volant

La Mésange s'assura de la porte puis, reniflant pour identifier l'odeur, déclara :

- Ben dis donc, tu mégotes pas sur l'after-shave, toi... Bon, c'est trois cents balles, ça te branche ?

Il accéléra à fond et resta sur la bande d'arrêt d'urgence jusqu'à ce qu'il ait atteint une vitesse suffisante. Là seulement, il mit son clignotant et réintégra la file en poussant un soupir de soulagement. Il n'avait pas encore regardé la fille. Il ne tourna la tête vers elle que lorsqu'elle répéta :

- C'est trois cents balles.

Le type sentit la chaleur qui gagnait son visage, il dégrafa son col et desserra la cravate qu'il avait nouée quelques minutes plus tôt, en sifflotant devant son miroir et en se tapotant les joues avec la lotion qui empestait tant.

- C'est ok... fit-il d'une voix mal assurée.

Il frottait l'une après l'autre ses mains sur son pantalon.

- Je veux voir le fric d'abord.

Le type attrapa le sac posé sur le tableau de bord, en extirpa deux billets de deux cents francs qu'il voulut ranger aussitôt, de peur que la petite pute lui prenne trop. La Mésange l'avait vu.

- Quatre cents, ça me gêne pas... intervint-elle avec opportunisme.

Elle avait dit ça avec un sourire coquin. Elle glissa sa main vers l'entrecuisse du chauffeur qui se laissa faire pour les deux billets. La Mésange le débarrassa aussitôt du sac puis se pencha vers lui sans perdre de temps.

Deux kilomètres plus loin, la Mésange se redressa.

- Tu me laisses là, fit-elle en désignant le bord de la route.

Le type voulut ébaucher une conversation, pour se donner bonne conscience.

- Tu... tu es là souvent ? c'était bien... je... enfin... si tu veux...

La Mésange ouvrit la portière, le toisa d'un air navré et lâcha :

- Pauvre con, va... Casse-toi...

Elle claqua la porte. Elle n'entendit pas le type qui la traitait de salope. Elle n'avait pas lâché les deux billets et, tout le temps du voyage, s'y était accroché comme au bastingage d'un navire qui sombre.

Elle regarda les bouts de papier puis se contorsionna pour les faire rentrer dans les poches trop étroites de son pantalon. Elle grelottait de plus en plus et son front était luisant de sueur. Elle reniflait sans arrêt.

La Mésange cracha sur le sol parce qu'elle avait dans le bec un goût qui n'avait rien à voir avec l'after-shave.

Une autre voiture s'arrêta. Un type baissa la vitre.

- Je t'emmène quelque part ?

Les yeux plus noirs que le charbon, la Mésange le dévisagea.

- Dégage, je t'ai rien demandé, connard à bite !

En hâte, le type remonta la vitre mais pas assez rapidement et un dernier crachat au goût de fiel vint s'écraser sur le siège. De colère, elle balança un coup de pied dans la voiture. Le chauffeur vit dans son rétroviseur le majeur obscène que la fille lui adressait.

Il tombait une pluie fine que le défilé lancinant des voitures et des camions pulvérisait en une bouillie grasse de bitume.

La Mésange escalada le talus et, dès qu'elle se fût située, partit d'un air déterminé. Elle avait bien calculé la course de son "taxi". Elle était à quelques centaines de mètres de l'endroit où elle avait rendez-vous.

C'était une marge de Paris où les enseignes de marques automobiles et de haute technologie japonaise étaient installées sur des toits en tuile. La Mésange se laissa couler vers une de ces rues que rien d'autre, depuis les années cinquante, n'était venu déranger.

A côté d'un bistrot dont le store affichait une marque de bière alsacienne, se dressait une maison aux volets cloués. La Mésange poussa la porte avec peine ; les gravats accumulés sur le sol faisaient obstacle. Elle s'appuya dessus et donna en violent coup d'épaule.

Cela ouvrait sur un couloir d'où partait un escalier branlant dont les marches étaient devenues grises avec le temps. La rampe arrachée n'était retenue que par quelques barreaux rouillés.

La Mésange grimpa les deux étages d'une traite. Elle déboucha dans une pièce mal éclairée. Une lumière poussiéreuse filtrait entre les lattes disjointes des volets condamnés. Aux murs, on devinait le dessin de papiers peints vieillots sous des graffiti obscènes et des tags naïfs.

Elle poussa du pied une masse sombre sur le sol.

- Réveille-toi, merde !

La masse commença à se mouvoir en émettant des plaintes.

- Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? demanda une voix rauque provenant d'un autre coin de la pièce.

- Chris ? t'es là aussi, toi ? fit la Mésange.

- Je sais pas, répondit la voix. Putain, ça caille... Non, je sais pas si je suis là...

La voix était lasse.

- Vous vous êtes défoncés avec Luke ? Juste tous les deux ?

- Eh ouais, la Mésange, on avait juste de quoi "partir" tous les deux. On n'a pas les moyens de partager.

La Mésange s'approcha d'une caisse sur laquelle étaient posées une seringue et une cuillère calcinée.

- Et avec la même piquouze ? Vous êtes tarés...

Luke émergea de sa couverture. La lumière qui tombait sur son visage mettait en évidence son teint hâve. Il se mit à rire, découvrant une dentition incomplète.

- Tu sais, quitte à se chopper des saloperies, autant se chopper les mêmes. Pis la dope nous aura avant le sida.

La Mésange haussa les épaules.

- Mouais, fit-elle désabusée, t'en as pour moi ?

- T'as de la tune ? Pas de tune pas de dope, chantonna-t-il en parodiant une chanson de Brassens.

La fille extirpa les deux billets chiffonnés du fond de sa poche et les jeta sur la caisse, à côté de la seringue.

- Quatre cents balles ! s'extasia Chris. T'as augmenté tes tarifs ? Ou t'as enfin accepté de te faire enfiler ?

En un instant, elle redevint gamine et lui adressa une moue avec la langue tirée.

- Gnin... p't'êt' aussi que je suis tombée sur un type bien qui m'appréciait...

Chris éclata de rire et se laissa basculer en arrière. Sa tête heurta le plancher sans qu'il cesse de rire. Il intercala simplement un "aïe" hilare entre deux hoquets. Il répétait :

- "un type bien qui m'appréciait..." "un type bien qui m'appréciait..."

Luke restait à l'écart. Il regardait, perplexe, le fric sur la table. Il finit par dire :

- Ça... c'est le fric de ta dose d'hier... avec quoi tu payes celle d'aujourd'hui ?

- Tu vas pas me faire ça... ton fric je te le filerai... je t'ai toujours payé !

- Pour quoi tu me prends ? fit Luke en haussant la voix afin de se donner des allures de caïd. Je suis pas...

Il s'arrêta, interrompu par une crise de toux. Chris vint vers lui à quatre pattes, lui tapa dans le dos pour arracher les miasmes qui encombraient ses bronches.

- Tu déconnes, Lulu... t'es en train de devenir tubar...

Pour toute réponse, Chris eut droit à un bras d'honneur sans enthousiasme.

- Alors ! trépignait la Mésange, tu me files quelque chose ?

Luke menaça de la gifler en riant méchamment.

- Tiens... tu veux ça ?

Chris maugréa. Il posa sa main sur l'épaule de la fille qui s'ébroua pour s'en débarrasser. Elle avait trop besoin de Luke et de came pour répondre. Qu'elle ravale son humiliation ou les épanchements d'un conducteur, c'était pareil. Elle détourna la tête et se força à cracher comme elle avait craché le matin même.

- Putain, commença-t-elle à geindre. J'ai besoin de came...

Luke empocha l'argent et haussa les épaules en signe d'impuissance. Chris intervint.

- Écoute, Luke, c'est vrai, la gamine a toujours payé ce qu'elle devait... On peut lui faire crédit.

De nouveau, Luke éclata de rire et, de nouveau, une quinte de toux l'arrêta.

- Crédit à une camée... fit-il avec dédain.

- Pas plus camée que toi, protesta naïvement la gamine.

- Ça, peut-être, mais moi, je viens pas chialer pour ma dosette chaque matin !

Chialer, c'était pas une image. Les yeux de la Mésange étaient rougis par la douleur, la sueur collait ses cheveux en mèches hirsutes. Elle n'arrêtait pas de moucher son nez avec ses revers de manches. Elle tremblait et serrait les dents pour contenir la douleur qui lui brûlait les reins et opprimait sa poitrine. La Mésange se laissa tomber devant Luke, les yeux plantés dans ses yeux.

- Tu vois pas que j'ai mal ! Tu t'en fous ! T'es qu'un pauvre connard de dealer. T'as toujours de quoi te shooter... grâce à des petites connes comme moi ! Je suis juste là quand t'as besoin de mon fric... le reste du temps, je peux crever ! Ça fera jamais qu'une cloche de moins ! Mais merde ! J'ai mal ! Mal ! Mal !

- Tais-toi la Mésange... fit Chris essayant de plaider leur cause sur un ton d'impuissance. Tu sais bien qu'on a des comptes à rendre...

- Ok, ok, fit Luke en réalisant l'état où se trouvait la gamine.

Il se leva avec difficulté. Ses jambes le portaient à peine. Il avançait en traînant les pieds. Il s'approcha d'une cheminée recouverte par une tablette de marbre cassée. Il déplaça un morceau de la plaque et attrapa un sachet d'héroïne. La Mésange se précipita vers lui, la main tendue. Elle happa le vide. Luke avait escamoté le sachet juste à temps.

- Halte-là... tu crois pas que ça va être aussi facile...

Il tenait le paquet au creux de sa main fermée. La Mésange guignait le poing fermé.

- Je vais te le donner mais il me faut impérativement le fric aujourd'hui, ok ?

- Oui, oui, répondit la Mésange sans écouter.

Dans l'urgence où elle était, elle aurait été d'accord pour donner des coups de pieds dans la lune.

- Impérativement, répéta-t-il.

Avec la maladresse d'un piaf, elle déplia un à un les doigts de Luke et arracha le sachet. Mettant de côté ses principes, elle prépara son injection en utilisant la seringue qui avait déjà servi à Luke et Chris.

Le monde se brouilla au moment où l'aiguille perça la peau et un filet marron coula le long du bras. Le visage de la Mésange se détendit, son souffle parut plus calme. Elle ne trouvait plus dans la drogue les paradis du début. Ce qui lui importait, c'était de quitter son enfer quotidien.

Chris regarda Luke en faisant la moue.

- C'est quoi ce plan ? Qu'elle trouve le fric aujourd'hui ? Dans l'état où elle est ! Avec ce qu'elle vient de s'envoyer, elle touche pas terre avant ce soir.

- Tu parles... Elle a la cérébelle comme une éponge. La poudre, elle la digère plus vite que la flotte. Dans une heure elle sera à la chasse à la tune...

Luke se mit à ricaner et donna une tape sur le ventre de Chris. Ils se tenaient debout au-dessus de la Mésange, recroquevillée sur elle-même.

- Dans moins d'une demi-heure, elle sera plus ici, tu paries ?

- Elle a même pas l'air heureuse, constata Chris désabusé.

- Y a longtemps que la came ne sert plus à se faire du bien... juste à arrêter d'avoir mal... Y'a plus de paradis... y'a juste un enfer à fuir...

Chris haussa les épaules.

- Mouais, sûrement... mais j'aime pas trop...

- Depuis quand t'as les moyens d'aimer ou de pas aimer ? Viens, on se casse.

Une demi-heure plus tard, la Mésange secouait ses ailes. Elle était seule au deuxième étage d'un squat, abrutie par la came, le cerveau défoncé par une douleur lancinante.

Elle sortit de l'immeuble et se dirigea vers le café voisin. La Mésange entra dans le troquet, les yeux plissés et le visage crispé, l'air absent. C'était un bistrot ancien, disposé en longueur. Le zinc sur la droite était presque aussi haut que la fille. A gauche, une rangée de table et une banquette en faux cuir usé faisait toute la longueur de la salle, surmontée par un immense miroir piqueté. Debout au zinc, elle commanda.

- Un café.

- Cinq cinquante, rétorqua le patron méfiant.

Il attendit qu'elle ait sorti quelques pièces de monnaies avant de faire siffler la vapeur du percolateur. Pendant qu'elle buvait, une espèce de cloche qui n'avait pas quitté des yeux son verre depuis qu'elle était entrée, s'approcha d'elle faisant glisser son ballon de blanc sur le zinc. Il lui marmonna à l'oreille des mots chargés de vinasse.

La Mésange le repoussa brutalement.

- Tu me prends pour quoi hé pov' mec... plutôt crever que de me laisser tripoter par un puant de ton espèce...

- R'gardez-moi c'te mijaurée... chui sûr qu'elle ferait pas la difficile si j'avais de quoi lui acheter un peu de sa saloperie d'drog'... Elle a dû en enfiler des moins belles que la mienne hahaha...

Aussitôt, le patron fit le tour du comptoir, empoigna la fille par les épaules et la jeta dehors.

- On va pas se laisser emmerder par ces petites merdeuses.

Il resservit un verre à l'ivrogne en lui assurant que c'était sur le compte de la maison. L'autre ne protesta pas. Le patron vida nerveusement la tasse de café dans son évier.

La bruine s'était transformée en une espèce d'atmosphère ouatée où la Mésange ne se sentait ni bien ni mal. La rue était couleur de givre. On entendait au loin le zonzonnement des voitures sur le périphérique. La Mésange releva le col de son blouson. La fourrure était confortable à ses oreilles pincées par le froid.

Elle marchait en laissant traîner le dos de sa main le long des murs. Sa peau était à vif mais elle ne s'en souciait pas. Au coin de la rue, à la place de l'ancienne librairie dont on devinait encore l'enseigne sous la crasse du mur, était installée une épicerie. Par ce temps-là, l'étal ne montrait que des cageots vides. La Mésange entra. Elle était la seule cliente. L'épicier leva les yeux vers elle. D'un geste de la main, il lui fit signe "dehors". Il regarda vers l'arrière-boutique pour faire comprendre à la fille qu'il n'était pas seul. La Mésange fit une grimace, visiblement contrariée. Elle frotta ses doigts l'un contre l'autre pour mimer l'argent. Le visage de l'homme se fit sévère. Il secoua la tête une fois pour un "non" définitif. La Mésange explosa.

- Ah non, merde ! C'est trop simple ! Quand ta meuf elle est pas là, tu...

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. La femme de l'épicier fit irruption dans la boutique comme une furie et la gamine se retrouva dehors. L'homme n'avait pas bougé de son comptoir. Il recomptait inutilement des pièces jaunes.

A genoux sur le trottoir, la Mésange ne pleurait pas mais chacun des muscles de son visage était tendu à craquer.

Une vieille femme avec un chien passa près d'elle. Le chien s'approcha pour la renifler mais la vieille tira un coup sec sur la laisse et le clébard repartit en trottinant vers sa maîtresse.

La Mésange avait un regard haineux envers ce chien qui ne lui accordait pas plus d'importance que n'importe quel patron de bistrot ou épicier. La vieille femme s'apprêtait à traverser la rue. En descendant le trottoir, elle trébucha et tomba. Le crane fit un drôle de bruit sec en cognant le bitume.

Indifférente ou impuissante, la Mésange l'observait. Personne ne s'approchait de la vieille femme. Son chien lui léchait le visage en jouant.

Pour la Mésange, cette vieille n'était qu'une source de complications. Pourquoi serait-elle allée vers ceux qui la repoussaient ? Si elle avait été raisonnable, elle se serait levée et serait partie, loin.

Si elle avait été raisonnable, elle ne serait jamais devenue la Mésange. Elle se leva donc, puis s'approcha de la blessée. Elle s'accroupit près d'elle et essaya de lui parler.

- Madame, madame...

La vieille dame ne répondait pas. Tout en parlant, la Mésange caressait le chien qui geignait.

La Mésange était à genoux. Elle regardait tout autour mais la rue était déserte. Le seul endroit où elle aurait pu demander de l'aide était l'épicerie. Dans son esprit, c'était exclu. Il y avait une cabine au coin de la rue mais la Mésange n'avait pas de carte téléphonique.

Le sac à main de la vieille dame était à moitié ouvert. La Mésange eut l'idée de le fouiller pour en chercher une.

A ce moment-là, des crissements de pneus derrière elle la firent sursauter. La voiture pila net et deux hommes en jaillirent. Ils n'avaient vu dans la fillette qu'une voleuse détroussant une vieille dame.

La Mésange ouvrit la bouche pour leur expliquer mais réalisa tout aussi vite que c'était inutile. Elle secoua la tête, d'un air écoeuré. Ses yeux secs d'avoir trop pleuré étaient brillants de haine. Elle abandonna un :

- Non ! Décidément vous êtes trop cons !

Elle se releva d'un bond avec, dans la main, le portefeuille. Elle hésita une fraction de seconde puis, de colère, décida de le garder. Elle partit en courant au moment où un des types s'apprêtait à lui poser la main sur l'épaule.

Il la poursuivit sur quelques mètres mais l'autre le rappela.

- Laisse tomber cette morveuse. La vieille a l'air mal en point. Faut s'en occuper d'abord.

Le premier type abandonna la poursuite à regrets. Il marchait à reculons, le regard noir, marmonnant.

La Mésange courut jusqu'au squat sans s'arrêter ni même prendre la peine de regarder si on la suivait. Elle monta directement dans la chambre du second, se dirigea vers la cheminée et fouilla avec fébrilité la cachette. Ses doigts ne rencontrèrent que poussières. Elle approcha son briquet mais la flamme n'accrocha rien qui ressemblât à un sachet d'héroïne.

Le visage de la Mésange se crispa. Elle était au bord de la crise de nerfs et ressemblait à une gamine dont on a confisqué les jouets.

Sur la caisse-table, à côté de la seringue, il y avait une bougie en partie fondue, collée par la cire. La Mésange l'arracha et descendit au premier étage.

Elle fouilla, sans succès. Le plancher, à cet étage-là, était pourri. C'est pour cela qu'ils préféraient squatter le deuxième étage. A chaque pas, elle craignait de passer au travers des lattes.

Elle descendit au rez-de-chaussée et continua la fouille. En déplaçant quelques planches, elle dégagea l'ouverture d'un cagibi situé sous l'escalier. Elle s'y glissa, posa sa bougie sur une étagère et ouvrit, l'une après l'autre les boites et caisses qui se trouvaient sur les rayons. Elle poussa un cri de victoire en découvrant, dans une boîte métallique, cinq sachets d'héroïne.

Dans un premier temps, elle n'en prit qu'un seul, mais elle se ravisa et sa main se referma avec avidité sur les cinq doses.

Elle se précipita hors du cagibi et retourna au second étage pour préparer son shoot. Elle s'assit devant la caisse et constata qu'elle avait oublié la bougie en bas. Elle se releva et s'apprêtait à redescendre lorqu'elle remarqua un paquet de cierges provenant certainement d'une église.

Elle commença donc sa petite cuisine. Lorsque sa seringue fut prête, elle l'enveloppa dans une feuille de papier journal et la glissa précautionneusement dans la poche de son blouson. Elle attrapa les autres sachets à pleine main et les mit dans une autre poche.

Elle dévala l'escalier et sortit du squat en vitesse. Une voix l'interpella :

- Oh ! La Mésange !

Elle se retourna et, reconnaissant Chris et Luke, leur adressa un bras d'honneur puis se mit à détaler.

Les deux types se regardèrent.

- La garce ! Elle se barre sans m'avoir payé ! ragea Luke. J'ai vraiment été con de t'écouter !

- Pffttt... t'en fais pas, répondit Chris d'un ton las. Elle reviendra....

Luke empoigna Chris d'une main par le col et, dents serrées, marmonna :

- J'espère pour toi.

La nuit qui commençait à tomber avait avalé la Mésange.

Les deux types entrèrent dans le squat avec le même naturel qu'un couple de banlieusards regagnant son pavillon chaque soir. Luke continuait à écumer contre Chris. Il lui donna une bourrade dans le dos avec, pour prétexte, de le faire passer devant lui dans l'escalier.

L'obscurité était quasi totale. La seule lumière venait d'un lampadaire situé de l'autre côté de la rue.

Arrivé au second, le premier soin de Luke fut d'allumer la bougie. Il pesta de plus belle.

- Mais où elle est cette foutue bougie ?

Chris n'avait pas envie de répondre ni de chercher. Il s'était dirigé en aveugle vers son duvet, s'était laissé tombé dessus, avait sorti son baladeur et allumé une cigarette.

Le hurlement de Luke lui parvint de manière étouffée.

- Bordel ! La seringue ! La petite pute nous a piqué la seringue. Ça veut dire qu'elle a trouvé les sachets que je planquais ! Tout ça, c'est de ta faute !

Luke se jeta sur Chris qui ne comprenait rien. Les deux hommes commencèrent à se battre en s'insultant. La lutte ne dura que quelques minutes car ils étaient trop éprouvés par des années de toxicomanie. Ils s'écroulèrent vite, chacun de son côté, à bout de souffle.

- Et d'abord ? demanda Chris. T'as regardé si elle avait piqué la came ?

Luke avança à quatre pattes jusqu'à un angle de la pièce. Il souleva une lame de parquet et passa la main.

- Elle est ici, s'étonna-t-il. Tu crois qu'elle en a trouvé ailleurs ?

- Comment veux-tu que je le sache ! T'en planques partout... Il faudrait vérifier chaque endroit...

Il ricana d'un air sinistre avant de rajouter :

- A condition que tu te souviennes de tout.

Au moment où il disait cela, son regard fut attiré par une lumière provenant du palier. Intrigué, il alla voir et réalisa que l'escalier était en train de prendre feu. Pris de panique, il hurla à l'attention de Luke :

- Magne ! Ça crame !

Sans attendre son copain, il dévala l'escalier et manqua de tomber à cause d'une marche qui s'était effondrée sous son poids.

Il se retrouva dehors, sain et sauf. Luke le rejoignit presque aussitôt.

- Merde ! La dope ! cria ce dernier.

Il tapa violemment du talon sur le sol et rentra aussitôt.

- Déconne pas ! Reviens !

Chris ne fit rien d'autre pour le retenir. Il le regarda disparaître à l'intérieur du squat.

L'escalier était en flamme mais Luke parvint à se faufiler le long du mur. La fourrure qui dépassait des manches de son blouson grésillait en s'enflammant. Il parvint à l'éteindre et ne se découragea pas. Il devait se frayer un chemin entre les poutres qui dégringolaient et lui barraient le passage.

Le second étage n'était pas encore touché par les flammes. Luke se précipita sur les sachets et les mit à l'abri dans une poche intérieure de sa veste.

Il y eut un énorme bruit. Une bouffée de cendres incandescentes franchirent la porte et s'éparpillèrent dans la pièce. Le visage de Luke se fit douloureux. Il avait compris que l'escalier s'était effondré.

Il se dirigea vers une des fenêtres dont les volets étaient condamnés. Il donna plusieurs coups de pieds jusqu'à ce qu'elle cède.

Chris était en bas. Il regardait, passif, la scène. Il vit une des fenêtres s'ouvrir. Le volet se décrocha et tomba près de lui. Il distingua la silhouette de Luke, debout sur le bord de la fenêtre, les mains accrochées de chaque côté au mur. Luke hurlait quelque chose mais, dans le vacarme des flammes, Chris ne comprenait rien.

Les flammes venaient de crever le toit et la nuit était devenue infernale.

Lorsque Luke s'élança dans le vide, Chris aperçut le camion des pompiers qui arrivait. Luke tomba à côté du volet, à deux pas de Chris, paralysé par la peur.

- Ah merde ! Je suis niqué....

Luke pleurait de colère. Il ne parvenait pas à se relever. La seule chose qui lui vint à l'esprit fut de dire à Chris :

- Prends la came qu'est dans ma poche et rattrape cette morveuse de Mésa...

Il ne termina pas sa phrase. Il se raidit et se relâcha aussitôt, les yeux grand ouverts, bleuis par le gyrophare des pompiers.

Chris fouilla Luke et trouva les sachets qu'il empocha à son tour. Il partit dans la direction opposée aux pompiers, laissant Luke là où il était tombé.

Chris marcha une partie de la soirée. Il se retrouva dans la cité où habitait la Mésange. Il avisa une cabine téléphonique et appela la fille. Ce fut sa mère qui décrocha :

- Ne quittez pas je vous la passe.

Chris entendit la voix de la mère qui rouspétait contre la fille.

- Allô ?

- Mésange ? C'est Chris... tu descends tout de suite, faut que je te parle.

La fille essaya de refuser. Elle savait que Chris n'était pas venu jusqu'ici pour lui apporter des fleurs.

- On se retrouve dans la cave d'ici dix minutes, ordonna Chris.

Il raccrocha avant que la Mésange puisse répondre.

La cave en question appartenait à un mini-centre commercial abandonné qui était en train de pourrir au milieu de la cité. Il était là comme l'épave d'un navire. Trop surveillé par les flics pour constituer un squat fiable, il servait d'auberge aux paumés de passage, aux galériens provisoires.

Chris accueillit la Mésange par une gifle. Elle ne protesta pas. Sa seule réaction fut :

- T'es venu seul ?

- C'est quoi cette embrouille ? demanda Chris. Rends ce que t'as piqué.

- Mais j'ai rien pris !

Chris lui balança une autre gifle.

- Bon, ok, j'ai pris la seringue...

- Et tu vas me faire gober que t'aurais pris une seringue si t'avais rien à mettre dedans.

La Mésange avoua sans faire de difficulté. Elle raconta tout.

- Je pige ! s'exclama Chris, c'est la bougie que t'as oublié qui a foutu le feu.

- Le feu ? demanda la Mésange.

Chris lui raconta à son tour ; l'incendie, la mort de Luke, une partie de la drogue perdue.

- Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ?

Chris haussa les épaules.

- Trouver de la tune pour acheter de la dope. Qu'est-ce que tu veux faire d'autre ?

Il faisait froid, mais ça n'était pas pour cela que la Mésange grelottait. Un fin crachin s'abattait sur la ville, mais ça n'était pas pour cela que la nuque de la Mésange dégoulinait. Elle regarda à travers le toit déchiré et se demanda à quoi servait un ciel interdit aux mésanges.

 

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