L'Aquariophile

Il y a quelques temps de cela, l'envie me prit d'installer un aquarium chez moi. Le reposant spectacle des poissons évoluant dans ces télés vivantes m'avait toujours fasciné.

Wladimir -mon chat- observait avec circonspection les bouleversements que je faisais subir à son environnement. A parler franchement, il regardait franchement d'un sale oeil cette grande vitrine vide qui occupait maintenant tout un mur du salon. De "son" salon.

Il s'y entendait pour me le faire comprendre. Son comportement de plus en plus distant, ses miaulements continuels mettaient mes nerfs à vif. Si j'avais voulu recréer le "monde du silence", c'est parce que je voulais du silence! Et je n'avais pas l'intention de supporter longtemps ses lancinants miaou de petite fille capricieuse...

Tout ça ne lui plaisait pas... Certes, j'avais dû déplacer le fauteuil où l'honorable greffier aimait à se pelotonner, face à la fenêtre, là où le soleil venait le caresser par les chaudes soirées d'été, mais cela ne justifiait quand même pas un tel état d'excitation.

Je me souviens, c'était le samedi où j'ai fait la décoration de l'aquarium...

J'avais acheté force morceaux de corail, de rochers et autres gorgones que je disposais sur le lit de sable, m'ingéniant à créer un maximum de cachettes où les poissons les plus timides viendraient s'abriter pendant leur période d'acclimatation. Les poissons des récifs sont des animaux très timides qui peuvent aller jusqu'à mourir de peur si on les manipule mal ou refuser de se nourrir s'ils ne se sentent pas en sécurité.

Le matou s'approcha, ronronnant, passa entre moi et le bac. Sa queue dressée comme une antenne frôla la pointe de mon menton... Je pris cela comme une invite à se faire pardonner son sale caractère des derniers jours.

Un feulement de colère et une profonde griffure au creux de la paume! furent la réponse -cuisante- à la main caressante que je lui tendais.

Cette sale bestiole commençait sérieusement à m'horripiler. Elle partit en couinant pour éviter le coup de pied au cul que j'avais voulu lui donner. Et qui me déséquilibra et manqua de me faire tomber. Quelques gouttes de sang tachèrent la moquette. Un peu d'eau glacée suffit cependant à stopper l'"hémorragie; je pus éviter d'appeler le Samu...

Je me consolais en me disant qu'heureusement, je n'aurai pas à redouter de tels accès de colère de la part de mes futurs pensionnaires. Pour aussi froids et indifférents qu'ils puissent paraître, je ne risquais pas de problème d'incompatibilité d'humeur avec des poissons... En principe...

L'incident m'avait suffisamment troublé pour que je ne puisse trouver le sommeil ce soir-là. Je revins donc m'installer dans le canapé, face à l'aquarium vide dont les tubes au néon dispensaient une reposante lumière violacée sur l'ensemble de la pièce. Le chat tournait autour de moi, les yeux brillant. Son regard se posait tantôt sur l'aquarium et tantôt sur moi. J'ai beau être plus fort et plus... imposant qu'un modeste chat de gouttière, je ne me sentais quand même pas rassuré, d'autant que ces trois petits sillons rouges au creux de ma main étaient un constant rappel de la sauvagerie et de la dangerosité de l'animal.

Le malaise grandissait en même temps que nous nous avancions -que nous nous enfoncions- dans la nuit. Le regard du chat pesait de plus en plus, inquiétant.

Ce fut lorsque je m'assoupis, vers quatre heures, ce dimanche matin, que le chat bondit sur moi, toutes griffes et crocs dehors. Hystérique, il lacérait déjà mon pyjama puis ma peau, déchirant ma chair avant que je n'aie réalisé...

Il ne lui avait fallu que quelques dixièmes de seconde pour comprendre que le sommeil me rendait vulnérable. Une seule fois j'avais baissé les yeux... La première faille... Il s'y était glissé.

Je mis un temps qui me sembla une éternité avant de pouvoir maîtriser ce fauve. L'esprit encore nappé de sommeil, je ne discernais pas le cauchemar de la réalité. Il était collé à moi. Ses griffes comme autant d'aiguilles brûlantes. Un chardon vivant. Si j'arrachais douloureusement!- une de ses pattes de ma chair, la précédente revenait me transpercer. Après avoir pris le courage de l'arracher de moi, faisant une croix sur les morceaux de peau qu'il emmènerait dans ses griffes, je pus finalement saisir le chat par la peau du cou et, pour vider ma peur, je l'ai tapé et tapé sur le mur... Tapé encore, comme on tape sur un cauchemar... jusqu'à ce qu'il ne me reste plus dans la main qu'une fourrure noire désarticulée et pantelante... grasse et sanglante...

... Je n'ai plus de chat. L'aquarium est maintenant peuplé de nombreux poissons colorés, de quelques anémones de mer qu'un petit crabe rose vient parfois visiter...

La semaine dernière j'avais invité des amis pour le dîner. Après leur départ, je me suis affalé dans ce même canapé, les excès éthyliques de la soirée me rendant incapable de faire un pas de plus.

Un des poissons s'est approché de la vitre. Les longues moustaches du silure laissaient une trace, comme une griffure sur le sable. Il était posé sur le ventre et regardait dans ma direction.

Comment le vendeur avait-il pu me convaincre d'acheter un poisson-chat??!!

Je suis parti très vite! Coucher à l'hôtel!

Dès le lundi, je reportai les poissons au marchand et démontai l'aquarium.

Maintenant j'ai retrouvé un sommeil calme et serein. Au fait, et vous, vous en avez des animaux familiers?..

RETOUR aux nouvelles