L'assistante Sociale

Mais bon sang! Qu'est-ce qu'ils ont à m'envoyer sans arrêt des assistantes sociales?! Est-ce que je leur demande quelque chose, moi? Rien que pour les deux derniers mois, ça fait la quatrième qui débarque sans que je ne comprenne rien au but de sa visite.

Paraît, qu'en tant qu'invalide, j'ai des droits, des trucs, des machins, qu'il faut que je m'inscrive ici ou là pour avoir droit à d'autres trucs et d'autres machins.

Ah...?

Celle de ce matin était sans aucun doute la plus moche mais bon, on peut pas réclamer. Faut faire avec ce qu'on a. Je vais pas m'amuser à jouer les clients difficiles. C'est, apparemment, un des droits qui ne me sont pas ouverts, ça: avoir des assistantes sociales roulées comme des hôtesses de l'air. Enfin... je parle des hôtesses de l'air qu'on voit dans les films, celles dont le cul se trémousse dans une étroite jupe bleue au long de l'allée centrale de l'appareil à hauteur du nez des passagers.

J'étais censé être prévenu de sa visite par une lettre arrivée depuis une semaine environ mais que je n'avais ouverte, par erreur, qu'hier soir. D'habitude, je balance systématiquement tout ce qui porte enseigne d'administrations et autres causes de déficits. Par distraction, j'ai décacheté celle-ci en croyant coupepapier une autre.

"Madame Machin se présentera chez vous Jeudi 18 Juillet 1991 vers 10h-10h30 afin de compléter votre dossier. En cas d'impossibilité, veuillez etc..." m'annonçait la lettre type sur laquelle on avait inséré, sans prendre la peine d'ajuster correctement les lignes, les phrases me concernant.

C'est sans doute d'avoir involontairement gâché l'effet de surprise qui me mit de mauvaise humeur et me fit ronchonner toute la soirée. D'habitude, je les voyais débarquer à l'improviste, je ne me trouvais pas dans cette insupportable situation d'attente. C'est le genre de nouvelles qui vous saborde votre soirée. Pourtant, elle s'annonçait bien, avec un film inédit à la télé. Je la passai à maugréer tout seul contre cette pétasse qui n'avait rien trouvé de mieux, pour occuper son mois de juillet, que de venir sonner à ma porte à 10 heures du matin. Je dors, moi, à cette heure-là! Les autres avaient eu la délicatesse d'intervenir dans des tranches horaires convenables. Bref, j'ai trouvé le film de la télé d'une rare nullité.

Ce matin, je me suis donc dépêché de me lever avant que la brave dame ne pointe le bout de son doigt sur la sonnette. Faut dire que ça me prend une bonne demi-heure pour m'habiller et me foutre le cul sur mon fauteuil roulant. Je commence par vidanger ma vessie dans le pistolet qui ne me quitte pas de la nuit et, comme j'ai du mal à m'arracher au Velcro du sommeil, il s'écoule un certain temps avant que, assis dans mon lit, la queue dans le réceptacle de mes urines nocturnes, je ne me décide à provoquer la mixion libératrice au risque de faire déborder l'engin; mais ça, c'est fonction de ce que j'ai picolé la veille.

Et hier soir, j'étais de trop mauvaise humeur pour me saouler.

Ensuite, j'enfile chaussettes, pantalon et hop sur le fauteuil, je file à la cuisine pour me faire mon bol d'eau chaude caféinée. Des fois, je passe par la salle de bains; mais pas toujours. Ce matin, je crois que j'y ai fait une rapide incursion pour me brosser les dents. Pas uniquement parce que ça fait négligé de puer de la gueule quand on reçoit des gens mais aussi à cause de cette cochonnerie de gingivite chronique qui me fait les gencives comme des éponges imbibées d'hémoglobine. Quand je me frotte les dents, le sang se met à pisser. J'ai pas besoin de forcer, ça jute rouge tout de suite et je m'amuse à faire des dessins ondulants sur l'émail blanc du lavabo, volutes roses et rouges, en recrachant. Ce matin, il a fallu que je me dépêche; tant pis pour les petits dessins.

Il était dix heures et demi et je relisais l'avis de passage afin de m'assurer de la date et rechercher le nom du signataire de la lettre. Elle avait un nom à consonance germanique, peut-être alsacien, ça sonnait comme une clé qu'on laisse tomber au fond des chiottes. Ça cliquette sur la faïence et, chlof, ça finit dans la flotte. La sonnette se mit à geindre.

Le spectacle qui m'était donné par l'intermédiaire du système de vidéo surveillance n'était pas encourageant. Elle s'était trop approchée de la caméra et je ne voyais que le quart supérieur droit de son visage distordu. (En fait, il n'était pas si éloigné de la réalité que ça.) Elle annonça son nom; ça correspondait à la description que j'en ai faite, Klingerdiingchloff. Le temps de lui indiquer l'étage, d'ouvrir la porte et de m'en écarter avec mon fauteuil afin qu'elle ne me coince pas contre le mur, l'ascenseur la libérait sur le palier.

Elle ressemblait à une assistante sociale. Ou à une vieille institutrice, du genre de celles qui vous dégoûtent à jamais de l'école.

-Entrez, fis-je en pensant sortez.

Mais là, j'avais inscrit sur mon visage le sourire le plus aimable dont j'étais capable. Je l'invitais à entrer plus avant et à s'installer à grands coups de "je vous en prie", "faites donc", "asseyez-vous", "voilà", "ça va aller pour écrire ou préférez-vous une table", "posez votre sac", "excusez pour le désordre mais, un célibataire, vous savez ce que c'est..."

Je me moquais totalement qu'elle sût ou non ce qu'était un célibataire et du foutoir dans lequel ledit célibataire s'épanouit, tel l'orchidée aux racines en forme de couilles, sur son tas de boue. Tout ce que je cherchais à faire, c'était à me rendre aimable. J'ai toujours aimé les paris impossibles.

Ses parents avaient dû la concevoir pendant l'occupation, précisément pour s'occuper, et n'avaient probablement pas envisagé qu'elle serait encore là un demi-siècle plus tard. Tragique inconséquence parentale! Eux doivent être, depuis longtemps, rongés par les vers alors qu'ils devraient l'être par les remords d'avoir fait "ça". Facile de venir faire un tour dans la vie, de faire mouche avec un ou deux spermatozoïdes et de replonger dans le néant, laissant derrière soi le résultat de ses égarements.

Ça fait rien, le challenge n'en était que plus intéressant.

-Nous nous sommes déjà vus il y a une dizaine d'années, fit-elle en croyant me faire plaisir. J'étais venue suite à votre demande de renouvellement anticipé de fauteuil roulant.

-Ah oui, je me souviens, assurai-je avec aplomb. D'ailleurs votre nom ne m'était pas inconnu.

Elle ressemblait à son nom et aurait mérité de l'y rejoindre dans les abîmes sanitaires où je l'avais d'abord expédié.

-C'était en 79, je crois.

J'y allais totalement au bluff, j'adore me lancer sans filet dans l'aventure du mensonge inutile et nager avec volupté au milieu du doute que mon assurance parvient à engendrer. Elle, elle aurait dit que c'était en 80 ou 81 mais, puisque je le disais, je devais avoir raison, ce devait être en 79. Sur le fond, ça ne changeait rien, sur la forme, ça me faisait plaisir de lui avoir remémoré un souvenir dont j'avais complètement perdu la trace et dont l'insignifiance était tragiquement démesurée.

Ainsi donc, j'avais déjà rencontré madame Lacléofondéchiottes. C'est le genre d'informations qui ne vous incite pas à la clémence, ça. Si elle avait déjà cette tronche, cela signifie que je suis purement et simplement en train de perdre la mémoire car, question anomalie zoologique, il est rare que de telles incongruités m'échappent. Sinon, cela veut dire qu'en une petite dizaine de révolutions circum-solaires, l'érosion est capable de frapper tragiquement fort sur le corps humain; érosion et dérive des continents car tout, à l'époque, ne devait pas être réparti à la surface de madame Blingerdinderchloffff comme maintenant. M'en s'rais souv'nu! C'est pas possible autrement.

Elle avait sorti de son sac une chemise à mon nom, contenant un échantillon de divers formulaires de différentes couleurs. Ça faisait joli, ce panachage de bleus, roses et verts. Elle me posait des tas de questions auxquelles je répondais avec une grâce jubilatoire et un intérêt qui aurait pu me surprendre si je ne m'étais pas su si perfide. La brave dame était persuadée de m'être sympathique.

Il a fait très chaud aujourd'hui mais l'orage n'a éclaté que tard ce soir, libérant sa dose de foutre sur les bipèdes se trimballant imprudemment dehors. Depuis le matin, on savait que ça ne pouvait que claquer. Le ciel était gris et l'anticyclone désaçorrait insuffisamment pour écarter la nappe plombée qui scellait le ciel.

L'assise tante sociale était vêtue d'une sorte de blouse à carreaux bleus et verts comme on en vend chez les marchands de cuisine toute équipée.

Ses cheveux étaient relevés en une espèce de gros chignon gris-blanc dont le tort principal était de découvrir les franges de chair plissée et rose auxquelles étaient suspendus deux lustres éteints qu'on aurait pu prendre pour des boucles d'oreilles s'ils n'avaient pas été si laids. Bijoux fantaisies, ils appellent ça. Quel culot!

Elle prenait en note tout ce que je disais, consciencieusement. Et inconfortablement, car ses genoux, bien que d'une surface respectable, n'offraient pas la stabilité d'un bureau. Je l'avais fait s'asseoir sur le canapé; moi, devant elle, sur mon fauteuil, j'étais nettement plus haut. Sans compter qu'en s'asseyant, elle avait enfoncé le canapé d'une dizaine de centimètres.

Elle avait beau serrer les genoux et coincer son bloc de papier, elle ne pouvait empêcher sa robe de remonter. La canicule avait eu raison de ses collants et elle était jambes nues. Elle avait la cuisse grasse et blanche, soigneusement, mais manifestement, rasée. Aux pieds s'accrochaient des sandalettes aux tresses usées dont les lanières s'enfonçaient dans la chair gonflée par la chaleur et sa mauvaise circulation de femme ménopausée. A l'extrémité, cinq orteils à la carapace vermillon se bousculaient pour voir le jour; des cinq, seuls le plus gros (l'aîné?) et ses deux voisins y parvenaient. Les deux autres, à supposer qu'ils existent ce qui, après tout, n'était encore que supputation spéculative, semblaient voués à l'incarcération définitive, aux oeil-de-perdrix, cor et autre oignon qui font souffrir avec tant de talent ceux qui n'ont pas le privilège de "marcher" en fauteuil roulant.

Le cou, descendant en ligne droite et flasque du menton, venait s'enficher dans le col entrouvert de la blouse comme un coin dans l'arbre qu'on veut abattre. On pouvait supposer qu'à l'abri du tissu à carreaux verts et bleus se trouvaient, dans un ordre plus ou moins figé, des seins, des bourrelets, des fesses, un ventre et peut-être même un sexe.

-Vos boucles d'oreilles sont ravissantes, déclarai-je en lui coupant la parole.

Autant de surprise que de confusion, elle s'empourpra. Son rose à lèvres lui-même vira au cramoisi. Derrière le lourd fanon de son cou, je devinai plusieurs aller-retour de la glotte. Elle reprit cependant le cours de son interrogatoire.

Elle avait certainement, pensai-je, un soutien-gorge sans élégance armé de fortes baleines. Elle devait d'ailleurs avoir des mamelles de baleines.

-Vous êtes libre ce soir?

Le questionnaire ZK32 lui échappa des mains. C'était celui qui s'inquiétait de mes revenus. Il était bien bête de s'occuper de ça. Comme si mes revenus l'intéressaient... Mais bon, je continuais à répondre avec la même gentillesse et la même affabilité.

Elle tentait d'ignorer ma dernière intervention hors-sujet mais elle était terriblement mauvaise actrice. Sa voix trahissait son trouble ou un début de panique. Je ne savais pas encore où elle en était de ses angoisses mais j'étais suffisamment lucide pour m'apercevoir qu'elle ne l'était plus. Elle venait d'attaquer un nouveau document. Nouveau, si l'on veut car c'était la seconde fois qu'elle me le servait. Mon autonomie? Puis-je m'habiller seul? Aller au cabinet seul? (madame Clé dans les ding kling plouf! éhéhéh) Petite commission? Grosse commission? C'est vrai ça, que tu commençais à me faire chier, la vieille. J'étais déjà sûr que tes seins ressemblaient à des préservatifs, modèle à réservoir pour singer le téton, gonflés d'eau, distendus comme des outres. Je les savais blancs veinés de bleu; vous imaginez de la porcelaine de saxe molle? Les mamelons, je les imaginais longs et mous, incolores; genre furoncles secs, ou longs comédons qu'on aurait pressé sans les essuyer.

-Je vous propose ce soir mais, si un autre jour vous arrange...

C'était plus du trouble que de la peur maintenant. Je le savais à son souffle court et à sa manière de se cramponner à son stylo. Si elle avait eu peur d'un viol, elle se serait enfuie. De toute façon, on ne se fait pas violer par un type en fauteuil roulant sans y mettre un peu du sien...

Et pour manger? Est-ce que j'y arrivais seul? Est-ce que j'avais besoin qu'on me fasse la cuisine?! Tu sais que tu commençais à devenir franchement drôle, toi!

-C'est vous qui choisissez la date mais prévoyez de ne pas rentrer de bonne heure.

Enserré entre quelques kilos de bourrelets, à quoi pouvait bien ressembler son nombril? Pli parmi les plis, sa cicatrice originelle existait-elle encore?

Le temps orageux? Germaine (car elle avait un physique à s'appeler comme ça) commençait à ruisseler de sueur. De ses tempes, partaient deux minces filets brillants. Son cou également était humide. J'imaginais l'odeur infernale qui pouvait sévir sous ses bras. J'avais la certitude qu'elle ne se rasait pas les aisselles et je songeai avec curiosité à la touffeur moite qui devait y régner, aux flots de sueur qui devaient baigner cette toison intempestive. Machinalement, je reniflai, comme si j'espérais capter une émanation, même minime, de sa transpiration.

-C'est pas possible, j'ai un mari, un chat...

Ce fut là sa seule objection. L'argument était si petit que je n'y prêtai même pas attention.

Et son cul! Enorme, deux beaux quartiers de viande blanche dans lesquels on doit se régaler. Sûr qu'il ne doit pas avoir vu souvent le soleil, son cul. A quoi se l'est-elle engraissé? A la viande? Aux gâteaux? A la crème Chantilly? En tout cas, le résultat était là, sur la banquette deux-places, elle garnissait largement son terrain.

Je me suis approché, comme je le fais d'habitude à ce moment, et d'un geste sans appel, j'ai glissé la main sous la robe. Elle a poussé un petit râle, la salope, tout en écartant les cuisses. Comme si j'allais m'attaquer de suite à ses bas-morceaux. J'ai empoigné une de ses jambes et j'ai joué longuement avec. Ah ça, on ne peut pas dire qu'on sentait l'os! J'avais affaire à de la fameuse marchandise, souple, épaisse, onctueuse. Elle avait la cuisse aussi malléable qu'une motte de beurre enveloppée dans sa toile épidermique.

-Ce soir! ordonnai-je.

La bougresse était au bord de la pâmoison. Elle susurra un truc du genre:

-Je vais m'arranger, je dirais que...

Ça, je m'en foutais. Ce qu'elle pouvait raconter à son chat et à son mari, c'était ses oignons. Tout ce qui comptait, c'était qu'elle vienne.

Elle remballa les questionnaires dans son sac et se crut obligée, en partant, de m'assener un:

-A ce soir chéri... vers six heures.

Du plus haut ridicule.

Quand elle s'est levée, j'ai aperçu les traces de sueur qui ombraient sa robe. Il y avait deux larges auréoles sous les bras et comme une grande flaque au niveau de ses reins qui maintenait intimement collé le tissu à la chair. On devinait la naissance de la raie.

Elle poussa un gémissement de vache sur le retour d'âge lorsque je lui mis la main au cul. Décidément, une belle bête! Je ne pus retarder jusqu'au soir le voluptueux plaisir de soupeser ses seins. Lourds! Je m'en régalais d'avance.

Je savais qu'elle viendrait. Comme les autres. Y a pas de raison. Ça marche toujours. Me demandez pas pourquoi, c'est comme ça. Finalement, peut-être que j'ai du charme. En tout cas, elles sont toujours toutes venues. A une exception près, mais faut dire que c'était un grand échalas sec comme un coup de trique et que je ne m'étais guère montré convaincant. Que voulez-vous, quand on est soi-même pas convaincu...

J'ai passé toute l'après-midi à regarder la télé en buvant de la flotte. C'était le Tour de France, une bande d'ouvriers sportifs se faisaient pisser sang et eau pour escalader des cols pyrénéens pendant que leurs directeurs sportifs se faisaient bronzer les bras sur la portière de la voiture. A les voir ainsi transpirer, je repensais à Germaine. Toutes proportions gardées!

Ce putain d'orage n'en finissait pas de claquer. Il faisait plus lourd que les mamelles et les fesses réunies de mon assistante sociale. Quand ça allait lâcher, ça allait faire mal.

A huit heures, on se serait cru en pleine nuit. J'ai même dû allumer la lumière, l'écran lumineux de la télé ne suffisait plus pour éclairer la pièce.

A neuf heures, elle n'était toujours pas là mais je n'avais aucune raison de m'inquiéter. Elle ne pouvait pas ne pas venir.

Il était près de dix heures lorsqu'elle arriva et me déclara qu'elle avait failli ne pas venir, qu'elle avait longuement hésité, qu'elle ne trouvait pas raisonnable, qu'il y avait...

Je lui mis la main au cul, ce qui coupa court à la litanie des scrupules. Elle transpirait de partout. Elle avait les mêmes vêtements que le matin et avait dû macérer dans son jus toute la journée. Une vague odeur âcre enveloppait sa présence comme une épice précieuse.

J'avais su reculer l'échéance de mon propre plaisir jusqu'à ce soir mais je n'y tenais plus. Debout à côté de moi, ma tête arrivait à hauteur de son ventre, j'y plaquai mon visage pour en savourer les infernales sueurs. Presque aussitôt une nouvelle odeur submergea les autres. Elle chercha à s'écarter de moi mais je la serrais si solidement qu'elle ne pouvait bouger sans risquer de me faire tomber. Elle fut donc obligée de me laisser faire tout en me reprochant l'obscénité de la situation et mes indécentes et violentes inspirations.

Vue l'heure tardive, nous éludâmes la question du repas et passâmes directement aux faits. L'orage éclata vers cette heure-là, libérant des tonnes d'eau et les scrupules de mon assistante. Elle se déchaîna, débrida sa morale et lâcha la bonde à ses fantasmes. Ce tas de graisse en folie manqua à plusieurs reprises de m'étouffer; je n'échappai à l'asphyxie qu'au prix d'une pénible reptation, coincé entre elle et le lit. La furieuse exsudait par chaque pore de sa peau tant de liquide que je crus qu'elle voulait rivaliser avec l'orage. Elle prenait pour des orgasmes multiples les éclairs qui écorchaient la nuit et les grondements du tonnerre qui roulaient une inlassable chamade. Je fus même pris d'une accidentelle et mal venue envie d'uriner que j'abandonnai sans autre manière à la literie. Croyant à un mien fantasme, la dodue se mit en devoir de m'inonder en poussant de petits cris de plaisir comme si c'était de son foutre qu'elle m'aspergeait.

En une seule soirée, elle avait au moins dégorgé trois litres de flotte et sels minéraux divers. Lorsque j'estimai la séance de dégraissage suffisante, je proposai à mon assistante une douche commune et rédemptrice. Elle prit ça pour une grande idée.

Ma salle de bain est équipée de telle manière que je puisse prendre une douche en restant sur mon fauteuil. L'eau de la douche s'écrase à même le carrelage de la salle de bains et s'écoule par une évacuation percée dans le sol. Ce qui fait que lorsque la douche est en action, toute la pièce est inondée.

A poil sous la lumière crue de la salle de bain, la vision des mamelles tombantes et des fesses qu'aucun slip ne retenait était à la fois affligeante et grandiose. Affligeante d'un point de vue plastique et grandiose au niveau quantitatif. Les bourrelets du ventre tombaient en cascade sur le bas ventre dont ils recouvraient partiellement le pubis.

Germaine (elle m'a dit son vrai nom, juste avant, mais je n'ai pas noté) me regardait en souriant. Caressant ses seins et son ventre sous la douche battante, persuadée que de tels gestes m'excitaient. Je me tenais en retrait. Non pas pour contempler la naïade adipyge mais pour pas qu'elle me touche en tombant.

J'actionnai le commutateur et la décharge la paralysa instantanément. Elle resta debout quelques instants, portée par ses muscles que le courant tétanisait. Puis elle s'effondra comme un bovin aux abattoirs. A quelques dizaines de centimètres de moi. Ça aurait été stupide qu'elle me touche en tombant, moi qui suis isolé du sol par le caoutchouc des pneus de mon fauteuil roulant.

Je pouvais couper le courant, elle gisait, inerte et nue sur le carrelage. Vue ainsi, elle rappelait une méduse échouée sur une plage. A l'aide d'une corde, je lui attachai un pied et fixai l'autre extrémité à mon fauteuil. C'est ce qui s'est révélé le moyen le plus efficace pour tirer mes victimes hors de la salle de bain; je me suis largement inspiré en cela des corridas et des attelages de chevaux qui viennent chercher le taureau mort dans l'arène, équeuté et essorillé dans le sable sanglant. Mais moi, je ne mutile pas mes victimes dans le but d'en obtenir des trophées.

Je tirai ainsi ma méduse jusqu'à ma chambre où je la hissai sur le lit grâce à la potence qui m'aide pour me lever ou me coucher. Là, je suis à hauteur pour travailler. Je ne garde généralement que les beaux morceaux. Les seins, les fesses et les cuisses, quelques fois, lorsque la gredine est suffisamment grasse et charnue (ce qui était le cas ce soir), je découpe également le gras de l'épaule et la couenne qui recouvre le ventre.

Pour que la viande se conserve bien, il est indispensable d'en éliminer les toxines, c'est pourquoi la période de sudation extrême qui précède l'abattage et le dépeçage est fondamentale. Si je baise mes victimes avant de les trucider, ce n'est pas pour le plaisir, c'est juste pour attendrir la viande. La viande humaine est l'une des rares dont on savoure séparément le fumet et la consistance. C'est avec, dans la tête, le souvenir des odeurs de sueurs, de larmes, de pisse et de foutre, qu'on apprécie le mieux le moelleux d'une fesse ou l'onctuosité d'un sein.

Faudra que je fasse un peu de place dans le congélo car, si la sécu continue à m'envoyer deux assistantes sociales par mois, je vais finir par attraper du cholestérol, moi.

Surtout si c'est pour me poser des questions du style: Parvenez-vous à accomplir seul les actes élémentaires de la vie, vous habiller? vous lever? vous déplacer? Parvenez-vous à faire la cuisine sans l'aide d'une tierce personne?...

Si vous étiez à ma place, vous répondriez quoi, vous, à la dernière question?

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