Le Bibliothécaire

Je travaille à la bibliothèque de la prison. C'est moi qui range les livres. Le responsable de la bibol -comme on dit ici- est un ancien instituteur. Il est là pour détournement de mineur aggravé. Il en a encore pour 3 ans mais il pense sortir d'ici 6 mois à un an. Il a calculé tout ça, la remise de peine pour bonne conduite, le travail à la bibol, les tests qu'il a passés avec le psychologue de la prison etc... Bref, comme un bon fonctionnaire habitué à additionner jours de congés et repos compensateurs subtilement combinés aux ponts et autres fêtes nationales, il a fait tout ce qui était possible pour avoir un maximum de remise.

Moi, je ne sais plus pour combien de temps encore je suis là. Je sais seulement que c'est pour un bon bout de temps. Pourtant, bizarrement, je ne m'ennuie pas. La vie ne me manque pas. Je range mes livres. Je fais des fiches: les auteurs, les thèmes, les genres.

Ici, on demande plus souvent San-Antonio que Proust. Faut dire aussi que le titre : A la recherche du temps perdu, décourage ceux d'ici. Parce qu'eux savent que le temps qu'ils perdent, ils ne le retrouveront jamais... C'est à ça qu'ils ont été condamnés: à rendre un peu du temps qui leur avait été donné et qu'on appelle la durée de vie. Plutôt que de les tuer 5, 10 ou 15 ans plus tôt (plus tôt que quoi, d'ailleurs?), selon la gravité de leur faute, l'indulgence du juge et le talent de leur avocat, on leur prélève un morceau de temps; comme ça, en plein milieu. Une tranche de cake! Pour les condamnés les plus lourds, la vie se résume aux deux entames du cake, l'enfance et la vieillesse; de l'école à la maison de retraite.

C'est à ça qu'ils pensent, ceux d'ici. Les autres quoi, parce que moi je m'en moque. Je range les livres.

Je ne suis pas comme eux, moi. Je les vois s'agiter, plein de violence et de haine. Dans la cour, l'autre jour, pendant la promenade, un détenu a frappé un gardien d'un coup de fourchette. J'ai vu toute la scène. Le gardien s'est écroulé juste devant moi. Il me regardait avec des yeux si écarquillés qu'on aurait cru qu'ils allaient exploser. Il avait la bouche grande ouverte mais la douleur lui avait coupé la force de respirer ou même de crier. Je l'ai vu presser sa main sur sa poitrine et d'entre les doigts, j'ai vu s'évader le sang épais, rouge, lent, fatal. Il y a même eu -ça m'a fait sourire- comme une éruption volcanique. Un hoquet a fait monter de la bouche une bulle de salive et de sang qui, en explosant, s'est transformée en un petit ruisseau rouge, une langue de lave qui coulait de la gueule d'un drôle de volcan. A ce moment-là, d'autres gardiens sont arrivés, ils ont bousculé tout le monde et nous ont fait rentrer dans nos cellules. Moi j'ai demandé à venir directement à la bibliothèque, j'avais du rangement à faire. J'ai pris un coup de matraque sur l'épaule à cause de leur énervement mais ça va. J'ai juste un peu mal quand je lève le bras pour attraper un livre sur l'étagère du haut. Le soir, au réfectoire, j'ai appris que le type qui avait "crevé le maton" était ensuite monté sur le toit, s'était lui même planté la fourchette dans la gorge avant de se jeter dans le vide.

On a pas pu bien savoir, le bruit court que le type n'était pas mort en arrivant en bas mais qu'il serait passé pendant le transport. Il en avait pris pour 20 ans, peine incompressible, avait dit le juge... Comme quoi, tout juge qu'il était, l'autre lui avait donné tort: on ne lui a pas pris vingt ans de son espace-vie.

En fait la vie -ou la mort- de ces gens-là ne m'intéresse guère et me touche encore moins. Alors, aussitôt après le dîner, je me suis rendu à l'infirmerie de la prison. C'est là que je dors à cause des maux de tête qui me prennent régulièrement depuis mon opération. C'est comme si quelqu'un essayait de m'arracher le cerveau; une pince brûlante que l'on passerait sous mon crâne et sur laquelle on forcerait comme un dentiste pour dégager une dent et l'extraire.

Le toubib m'a dit que ça irait en s'atténuant. D'ailleurs il m'a fait remarquer que les crises étaient de plus en plus espacées et semblaient moins violentes.

Un peu moins violentes, c'est vrai. Le toubib a sûrement raison: ça passera.

Depuis que je suis arrivé en prison il y a... quelques mois? ou peut-être plusieurs années? Je ne sais plus... Je n'ai quasiment jamais été en cellule "normale", avec d'autres prisonniers. Ça a toujours été soit l'isolement au mitard, soit l'infirmerie.

Elément asocial, dangereux et violent. C'était ce qui figurait au bas de mon dossier, écrit de la main-même du premier directeur pour qui j'étais devenu une véritable hantise. Il aurait même été jusqu'à regretter publiquement qu'il n'existe pas une petite exception pour les gens comme moi... une petite exception à la suppression de la peine de mort. C'est vrai que j'ai essayé de lire Proust et que j'ai trouvé ça chiant!

L'ex-instit m'a engueulé! Il m'a dit que je n'y comprenais rien, Que j'étais tout juste une machine à cogner, que je n'avais rien d'humain! Il m'a insulté, traité d'ordure, de déchet!

Je suis retourné à mes rayonnages et à mes fiches. Je ne vois vraiment pas pourquoi se mettre en colère à cause de ce Proust. D'ailleurs son oeuvre tient beaucoup moins de place que celles d'écrivains comme Balzac, Victor Hugo, Alexandre Dumas ou San-Antonio... ou même Zola sans parler de Guy des Cars...

J'aime bien lire. J'avale des pages et des pages, je me gave de mots, de phrases, d'adjectifs, d'adverbes et tout ça fait des images, des voyages, des rêves. Irréel.

L'instit' ne m'aime pas, et ça n'est pas seulement à cause de mon inimitié pour Proust. Ça lui était déjà arrivé de m'insulter comme ça, auparavant. Ça lui était déjà arrivé de me traiter de rebut de l'humanité; lui, ce médiocre tripoteur de petits garçons sans ambitions.

A vrai dire, il n'est pas le seul à s'écarter de moi comme d'une maladie contagieuse quand je passe et mes séances de mitard étaient dues en grande partie à la haine que j'inspirais à mes co-cellulaires et aux bagarres qui en dérivaient quasi-systématiquement. Pour stopper ça, on m'a changé un nombre impressionnant de fois de maison d'arrêt. Je suis le moins sédentaire des prisonniers. Le toubib d'ici m'a surnommé le prison-voyageur. C'est lui qui m'a opéré et s'occupe de moi depuis l'intervention.

C'est le seul qui me dise bonjour et me sourie poliment quand il me voit. Il n'y a pas dans ses yeux ce même fiel commun à tous ceux qui savent qui je suis. Je dirais même qu'il est fier de moi. Ou fier de lui. Pensez donc! C'est pas tous les jours qu'on a à faire ce genre d'opération. Transformer un individu dans ce qu'il a de plus intime, de -théoriquement- plus inviolable, ce que certains appelleraient son âme. Transformer chirurgicalement la personnalité d'un individu. Transformer le boucher qui a violé puis tué puis débité puis vendu(!) une mignonne petite fille rousse de 11 ans et demi en un modeste bibliothécaire de prison...

Ça s'appelle une lobotomie. L'opération est parfaitement réussie et il parait qu'il est normal que j'ai encore de temps à autres de ces violentes migraines. Les crises, d'après ce que dit le toubib, vont en diminuant de fréquence et d'intensité. De toutes manières, ça ne me préoccupe pas vraiment. Je n'ai pas peur et puis il faut que j'aille au boulot, c'est l'heure d'ouverture de la bibliothèque et j'ai pas fini de ranger tous les livres qu'on m'a rapporté hier.

 

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