Le Camion

Quand on a douze ans, les étés sont toujours chauds. C'est du moins ce que l'on croit lorsqu'on en a quarante et qu'il n'en reste que l’ombre portée des images. On ne se souvient que des jours de vacances, des balades en forêt ou des randonnées à vélo. La mémoire a une odeur de chapeaux de paille.

Pourtant ces étés-là devaient être aussi versatiles que ceux de maintenant.

L'été de mes douze ans a dû connaître ses pluies, ses jours tristes et sombres, nuageux et gris, avec un ciel au ras des arbres.

Mais je ne m'en souviens pas.

A moins qu'il ait réellement fait beau... Comme ce jour-là où nous sommes allés jouer dans la scierie.

Mes parents habitaient une maison de campagne située à trois kilomètres de l’endroit où leur commerce était installé. Une maison construite en vue d’y prendre leur retraite et où ils se réfugiaient le jour de fermeture du magasin.

Les alentours étaient constitués d’une vaste forêt où François 1er (c’était encore avant mes parents !) venait chasser à courre cerfs et biches en tout genre…

Il suffisait de traverser quelques dizaines de mètres de sous-bois pour arriver dans une clairière aménagée à coups de tronçonneuse. Elle servait d'entrepôt à une scierie située à quelques centaines de mètres en contrebas. Le décor que formaient les troncs débités en planches et mis à sécher, constituait un terrain de jeu idéal.

Les piles de bois dessinaient un labyrinthe complexe où nous nous cachions pour déjouer les plans d’ennemis imaginaires. Les échafaudages, selon les jours, se transformaient en châteaux-forts, en sommets aux parois inviolées ou en cavernes pour spéléologues téméraires. Nous nous glissions parmi les billes de bois et nous y retrouvions comme des artilleurs dans un blockhaus ou des sous-mariniers à 20.000 lieues sous les mers. A 20.000 lieues de maintenant et même de la réalité d’alors.

Nos genoux, eux, se transformaient en écorchures sanguinolentes, nos vêtements en charpies et nos doigts en nids d'échardes. Cette transformation était beaucoup plus concrète et douloureuse. Pas uniquement à cause des échardes mais c’est incroyable ce qu’un accroc à un pantalon neuf peut occasionner de dégât quand une mère s’en aperçoit. La guerre, même lorsqu’il ne s’agit que d’un jeu, n’est jamais inoffensive…

L’endroit nous paraissait inoccupé. Les ouvriers venaient sans doute rarement. Qu’y avait-il à faire dans un entrepôt de bois ? A part regarder les planches de bois sécher ?

Personne ne venait donc nous déranger et nous nous étions appropriés, de fait, ce terrain. C’était notre territoire, à la fois connu et inconnu, notre " terra incognita ". Nous y régnions sans partage. Et trouvions ça tout naturel.

Parmi les trésors que recelait l’entrepôt, il y avait un vieux camion rouillé, déposé sur des cales branlantes et qui n'attendait plus rien. Avec le recul, je me demande ce que faisait là ce reliquat de véhicule qui s'épavisait chaque jour un peu plus. Peut-être s’agissait-il d’un tracteur de grumes sur lequel étaient prélevées, au fur et à mesure des besoins, des pièces détachées. A l'époque, la question ne se posait pas. Le camion était là. C'était tout.

A l'arrière, la plate-forme métallique devenait vite brûlante au soleil. Il suffisait de s'y installer, en culottes courtes, et nos cuisses maigrelettes brûlaient au contact de l'acier cuisant. On se retrouvait alors dans un désert, égarés, assoiffés, abandonnés, soumis à une inévitable et lente agonie. Economiser l’eau en attendant qu’une improbable caravane de touaregs passe ou alors mourir en héros inconnu, après avoir lutté contre le soleil.

On aime bien jouer à mourir quand on a douze ans ; quand ce n'est pas l'heure.

Aux commandes du camion, on était comme ces héros de cinéma dont on ne connaissait pas encore les noms et qui transportaient de la nitroglycérine sur des routes impossibles. Nitro : mot magique, détonnant, fascinant. Dans nos têtes de mômes, il aurait suffi d'une goutte pour pulvériser la moitié de l'univers. Alors, rien que de savoir qu’on en transportait plusieurs bonbonnes suffisait à nous imaginer déchiquetés, pulvérisés. Le jeu, fausse prise de conscience de l’irrémédiabilité de la mort. Sauf accident, on sort toujours vivant des jeux. De la vie, on ressort… moins bien mais pourquoi un môme ferait-il la différence. C’est tellement amusant de ressusciter à la fin du combat.

Concentré sur le volant, je mimais le bruit du moteur avec un réalisme à faire pâlir un vrai diesel. J'évitais des nids de poule aussi imaginaires qu'assassins et en plusieurs occasions, je nous sauvais la vie, d'un judicieux coup de volant au moment où la route s'effondrait, menaçant de nous faire basculer au fond du ravin le plus profond qui ait jamais séparé deux montagnes. Je rattrapais le dérapage, tirais sur le levier de vitesse grinçant et nous en étions quitte pour une belle peur.

Repartait alors, dans un "vroum vroum" convaincu, le camion sur ses cales...

On aime bien récidiver la mort, à douze ans.

"On", ce jour-là, c'était François, Catherine et moi. Catherine était la sœur de François et elle nous accompagnait dans nos aventures, variations aménagées sur les derniers avatars du Club des Cinq. Sous l'autorité de son frère, elle était reléguée au rôle d'assistante de héros. Tantôt infirmière au chevet du cow-boy à l'épaule perforée par une flèche sioux évidemment enflammée. Tantôt captive d'une tribu sauvage aux mœurs barbares des mains de laquelle nous nous faisions un devoir de l'arracher. C'était des suites de chuchotements, de dissimulations derrière les piles de bois, de reptations en terrain découvert, dans la poussière et la sciure, jusqu'au camion idéalisé pour l'occasion en diligence. La chevauchée durait de longues minutes avant que les sauvages se découragent. Il fallait à François bien du mérite pour repousser les indiens qui assaillaient le chariot. La carabine à l’épaule, il tirait sur les poursuivants, donnait un coup de couteau à l’imprudent qui avait tenté un abordage puis, mimant le geste d’une Winchester qu’on arme, reprenait la fusillade. Parfois, quand les indiens étaient tenaces et qu’il avait tiré plus de deux cents munitions sans recharger, il déclarait " on est foutu ". Le scénario n’était pas nouveau mais nous le rejouions avec la même innocence. Je sautais à l’avant du camion, sur le moteur, je faisais venir Catherine puis j’attendais que François nous ait rejoint avant de détacher la diligence. Grâce aux chevaux seuls, nous pouvions enfin semer les sauvages. Notre bravoure et notre témérité nous avait, une fois de plus, sauvés. Bien sûr, il fallait se dépêcher de rejoindre le fort avant la contre-attaque et, surtout, trouver le major pour soigner François qui agonisait à grand galop. Catherine, l’encourageait, lui interdisait de mourir.

Catherine avait des yeux couleur noisette ; comme celles que nous craquions dans le sous-bois juste à côté, devenue forêt amazonienne où nous progressions à coups de machette format canif, livrés à notre seule intelligence pour survivre... Les noisettes étaient notre manne ainsi que quelques mûres tièdes et juteuses dissimulées dans des ronces aux épines vénéneuses. Il ne nous restait plus qu'à nous abreuver au lavoir voisin, en espérant que les Jivaros n'avaient pas empoisonné l'eau...

François était parti en éclaireur; nous l'attendions dans le camion devenu, pour l’occasion, la cabine d’un avion avec lequel nous nous étions écrasés survivants mais pour combien de temps dans un monde hostile ? Je n'aimais pas rester seul avec Catherine. Je ne savais jamais quoi dire, quoi faire. Le vaillant explorateur redevenait subitement un môme perclus de timidité sous les yeux et le sourire innocents d'une gamine de son âge.

Cet été-là me semble avoir été encore plus chaud que les autres. Catherine portait une blouse légère qui ne descendait qu'à mi-cuisses et, assise sur le siège déglingué de la cabine du Cessna, les deux pans de la blouse s'ouvraient sur le coton blanc et angoissant de sa culotte.

Elle n'avait encore rien d'une femme et je n'avais rien d'un homme.

Catherine essayait vainement de décortiquer des noisettes. Je proposais de l'aider à condition qu'elle aille cueillir quelques mûres. J'évitais ainsi le tête à tête et je ne m'égratignais pas les mollets dans les ronces.

Je n'avais pas cassé dix noisettes qu'elle revenait s'asseoir à côté de moi, les mains pleines à ras-bord de mûres serrées contre sa poitrine. Noires et rouges, les mûres se détachaient sur sa peau blanche. Elle se mit à rire lorsque quelques baies s'échappèrent et glissèrent sous la blouse. Mon premier réflexe fut de tendre la main vers les fugueuses.

Ce n'est que lorsque mes doigts effleurèrent sa peau que je pris conscience de l'équivoque du geste. Ma main s'arrêta net. J'étais comme paralysé, je n'osais lever les yeux vers Catherine. Mon regard était rivé. Sur ma main. Sur sa peau. Immobile. Je ne bougeais pas. Elle ne bougeait pas. Mon cœur faisait un barouf du diable. L'émotion vidait mes joues de leur sang et gonflait ce qui se révéla pour la première fois être un sexe. Toute l'éternité défila à un rythme de légionnaire. Insupportable. Impossible.

Les doigts de Catherine se crispèrent sur ma main et sur les mûres. La main ruisselante d'un raisiné noirâtre pressait la mienne comme une invite. Ma gorge se serrait jusqu’à faire mal. Je n’arrivais pus à avaler ma salive. Il n’était plus question de Jivaros qui auraient empoisonné un puits mais d’un malaise bien réel.

Je regardais ma main s'insinuer, presque involontairement, et glisser contre la poitrine à peine bourgeonnante de Catherine. Il faisait un soleil d'enfer dans la carlingue de cet avion. J'avais mal au ventre et la boule qui s'était formée dans ma gorge grossissait jusqu’à m’empêcher de respirer. Pourtant, j'étais pris d'une excitation si forte qu'elle sublimait la douleur.

Catherine poussait de longs soupirs pendant que je caressais de mes mains engluées de mûres ses tétons impubères. J’avais l’impression confuse de mourir et de vivre.

Si loin, tout ça…

Je suis seul au volant de mon bahut sans Catherine imbécile me couper route tapé première fois contre glissière sécurité pare-brise éclatant cristal a entaillé bras droit sang brun jus épais englue mains deuxième choc rebond cabine se détache tôle écrasée craquement sec de noisettes bruit incompréhensible ralenti sol chavire ciel bleu bleu comme à douze ans lueur blanche aveuglante dans ciel incapable réagir chiffon camion retomber choc fatal trop chaud mal au ventre trouille empêche respirer tête secouée impossible comprendre où quoi accident mort j’y suis mort presque mort bientôt...

...et pourtant une sorte d'excitation malsaine me fait oublier que je ne vais pas ressusciter Catherine me soigner arrivera à temps toujours arrivés à temps !

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