Le Jour et la Nuit

Camille était un homme d'une trentaine d'années qui vivait en province où il était assureur. Son éternel costume gris souris ne l'aidait pas à mettre en valeur son physique banal.

Camille était une femme d'une trentaine d'années pleine d'assurance qui aimait être vue dans les boîtes de nuit parisiennes. Sa démarche élégante, faisait d'elle la plus féline des oiseaux de nuit.

Camille vivait seul. Camille vivait seule également. Ils ne rentraient chez eux que pour dormir ; l'un, la nuit et l'autre, le jour. Camille avait quelques amis à Paris et Camille n'avait pas d'amant en province. Camille allait parfois passer quelques jours à Paris mais Camille fuyait comme la peste l'ennui des nuits provinciales.

C'est à l'équinoxe de printemps que Camille se rencontrèrent ; sur le périphérique, près de la porte de Champerret. Camille déboucha à toute allure et Camille ne put l'éviter. Il freina, sa voiture fit une embardée et vint s'écraser contre le garde-fou. Camille se gara juste devant lui et s'approcha. Les bras frileusement croisés sur sa poitrine, elle scrutait l'intérieur avec inquiétude. Elle ne portait qu'un gilet sur sa robe et s'approcha de la voiture. Camille avait l'air sonné mais reprenait progressivement ses esprits. Il fit signe du bras que ça allait. Camille se porta à hauteur de la portière et essaya de l'ouvrir. Les autres véhicules ne s'étaient pas arrêté et la frôlaient en klaxonnant. Elle dut se coller contre la voiture pour les éviter. Camille descendit la vitre. Il était plus abasourdi qu'en mécontent.

- Vous conduisez toujours comme ça ou j'étais spécialement visé ? demanda-t-il sur un ton artificiellement flegmatique.

Camille s'emporta.

- Vous vous croyez encore dans votre cambrousse ? Ici, on roule, on regarde pas le paysage.

D'un geste de la main, Camille tenta de l'apaiser. Il enchaîna.

- Bon, on va aller régler tout ça ailleurs. Ici, tout ce qu'on risque, c'est un accident supplémentaire.

- Eho ! J'y suis pour rien moi, s'insurgea Camille. Vous y êtes allé tout seul dans le décor. Moi, je me suis juste arrêté pour voir si tout était OK.

- Par compassion, en quelque sorte, ironisa Camille. Pour me remercier de vous avoir évitée.

- Ouais, bon... Regardez si votre caisse est capable de rouler.

Camille mit le contact. Après deux ou trois hésitations, le moteur se mit en marche. Camille enclencha la première et fit quelques mètres. Le frottement de la carrosserie contre la rambarde lui fit faire une grimace.

- OK, ça roule, constata Camille. Bon je vous laisse... Ciao...

Camille la regarda qui regagnait sa voiture. Il s'attarda quelques secondes sur sa silhouette et son déhanchement puis il la rappela. D'un signe de la main, sans se retourner, Camille lui fit signe "bye". Elle se glissa prestement dans son véhicule et démarra. Le Klaxon d'une voiture l'obligea à piler avant de repartir. Sidéré, Camille resta sans réaction. Il eut juste le temps de lire numéro d'immatriculation et se le répéta à haute voix pour le mémoriser pendant qu'il démarrait. Sa voiture faisait un bruit de boîte de conserve mal découpée. Il alluma ses feux de détresse et roula au ralenti en récitant le numéro de la voiture. Il emprunta la première sortie. Dès qu'il trouva une place, il se gara, sortit son carnet d'adresses et nota le numéro.

Camille stationna sa voiture au bas de chez elle et, dix minutes plus tard, elle dormait.

Camille laissa sa voiture là où elle était. Il téléphona à un ami qui vint le chercher quelques minutes plus tard. Après qu'il eut raconté sa mésaventure, l'autre s'exclama :

- Mais c'est un danger, cette fille ! Faut porter plainte !

- Porter plainte pour quoi ? Elle a raison, je me suis foutu en l'air tout seul. J'ai son numéro mais ça ne sert pas à grand-chose. La police va m'envoyer balader.

- La police, peut-être... mais elle doit bien être assurée cette fille... Ne me dis pas que, dans les assurances, vous n'avez pas de fichiers qui te permettraient de la retrouver.

- Oui, peut-être... mais à quoi bon...

L'autre haussa les épaules.

- Bah... après tout, c'est ton problème, hein... moi, ce que j'en disais. Bon, tu manges à la maison ce midi ?

- Oui, oui... bien sûr... ça ne change rien à mon programme. Il faudra juste que je m'occupe de la voiture et de la déclaration.

L'ami de Camille se mit à rire :

- Pourquoi cette urgence ? T'as pas confiance en ton assureur ?

- J'ai toujours manqué de confiance en moi, répondit Camille en forçant un sourire désabusé.

Lorsque Camille se réveilla, elle poussa un soupir désespéré en s'étirant. Un bras sous sa tête, l'autre tendu et dépassant du lit, elle regardait le ciel dans lequel les nuages échangeaient leurs idées noires. Elle bâillait avec exagération, comme une lionne s'essayant à rugir. L'image du type dans sa voiture froissée lui arracha un sourire. Elle songeait à la tête de ce pauvre péquenot lorsqu'elle était partie, le laissant quasiment accroché au garde-fou. Elle se sortit du lit, nue, puis se dirigea vers la kitchenette de son studio. Ses yeux restèrent dans le vague pendant le temps qu'elle mit à boire son café ; les fesses appuyées contre l'évier, jambes raides et croisées.

Camille était au siège de sa compagnie devant l'écran d'un ordinateur. Il posa son carnet à côté du clavier, ouvert à la page où il avait noté le numéro d'immatriculation de la fille. Il était curieux de savoir si ce danger public était assuré chez eux. Il esquissa un sourire et, découvrant son prénom, lâcha à mi-voix :

- Camille... amusant...

Puis il griffonna l'adresse sur son calepin. Il hésita... puis rajouta le numéro de téléphone ; haussant les épaules en se disant que tout cela ne servait à rien.

Camille passa le reste de la journée à lézarder, sans prendre la peine de s'habiller. Le téléphone sonna à plusieurs reprises mais elle ne décrocha pas. Tout au plus s'approcha-t-elle de l'appareil pour écouter le message qu'un homme, toujours le même, laissait sur le répondeur. Les bips qui marquaient la fin de la non-conversation étaient aussi douloureux que le crissement d'un diamant sur du verre et lui faisaient tendre les reins.

Camille était dans un garage. Il regardait les ouvriers qui s'affairaient autour de sa voiture. Le patron, tout en s'essuyant dans un chiffon aussi sale que ses mains, lui expliqua :

- On va pas pouvoir vous la finir ce soir. C'est déjà bien parce que vous êtes un ami d'un ami qu'on vous a pris en priorité. De toute façon, je ne vais vous faire que le plus gros, pour vous permettre de rentrer chez vous en sécurité. Mais pour le fignolage, faudra voir votre garagiste chez vous.

- Vraiment pas possible de la reprendre ce soir ? insista Camille.

Le type prit un air affecté, remua la tête de droite à gauche et, comme à regret, lâcha un non définitif qu'il compléta par :

- Mais demain à neuf heures, elle sera prête.

Camille sortit du garage et regarda le ciel. Le soleil n'était pas encore couché mais le ciel était gonflé de nuages. Le jour s'était travesti en nuit.

Camille n'avait pas envie de retourner chez ses amis. Il avisa un hôtel, un peu plus loin sur le trottoir et y prit une chambre. Il monta, s'installa sur le lit et commença à somnoler en regardant la télévision.

Camille était accroupie devant sa chaîne hi-fi. La nudité lui allait bien. Elle choisissait, parmi la pile de CD, celui qu'elle allait écouter. Elle le plaça sur la platine, "skippa" les deux premiers titres et se releva. Debout derrière les rideaux de la fenêtre, elle tissa un second voile de fumée pendant que la voix de Sarah Vaughn bluesait en donnant la sensation de griffes écorchant une peau mate. Camille n'avait pas allumé la lumière dans son appartement et les diodes vertes de la chaîne scintillaient comme des yeux d'émeraude.

Camille, allongé sur son lit d'hôtel, pestait contre cette Camille à cause de qui il devait passer la nuit à Paris. Il regarda sa montre et réalisa qu'il n'avait pas faim. Il se rhabilla pourtant, descendit dans le hall et demanda au réceptionniste l'adresse d'un "restau-sympa". Le type haussa les épaules puis sortit de son sous-main un paquet de cartes de visites. Il y avait des restaurants de toute sorte, proposant toutes spécialités exotiques. Camille en prit une au hasard en demandant :

- Je peux ?

Le type acquiesça. Camille lut l'adresse et déclara, en souriant :

- Bonne pioche ! C'est à deux pas d'ici.

Camille ouvrit son réfrigérateur. Sa silhouette nue se découpait à contre-jour dans la lumière jaunâtre. Au centre de cet écrin de lumière falote, deux yaourts à 0% de matière grasse étaient posés sur une grille. Camille en prit un, regarda la date de fraîcheur et le jeta directement à la poubelle. Elle claqua la porte du réfrigérateur sans avoir eu l'idée de regarder le second.

Camille entra dans le restaurant et on l'installa à une table, près de la fenêtre. Les gens qui passaient sur le trottoir jetaient machinalement un regard vers l'intérieur et Camille avait la désagréable sensation de n'être qu'un élément de décoration dans une vitrine. Il commanda un plat unique qu'il se hâta de consommer.

Camille sortit de la douche toute ruisselante. Sans s'essuyer, elle s'installa devant son miroir et entreprit de démêler ses longs cheveux noirs. Ensuite seulement, elle s'enveloppa dans une immense serviette de bain et se frictionna jusqu'à ce que sa peau rougisse. Assise devant la glace, elle maquilla ses yeux ; qu'elle trouvait trop petits. Elle n'aimait pas non plus son nez, qu'elle estimait trop long, ni ses pommettes qu'elle jugeait pas assez saillantes ni assez hautes. Mais dans l'ensemble, elle était assez fière de son corps. La nuit était totalement installée lorsqu'elle s'habilla ; des bas blancs s'arrêtant à mi-cuisse, un pantalon noir moulant, un chemisier blanc à jabot et des manches de dentelle qui recouvraient ses mains, des bottes à talons hauts, quelques bagues en métal blanc, rien d'autre. On devinait, sous le tissu blanc du corsage, ses aréoles brunes.

Camille ne regagna pas son hôtel immédiatement. Le col de sa veste grise relevé, il marcha au hasard, accompagné par un vent glacial. Il entra dans un bar américain où un pianiste faisait semblant de ne pas s'ennuyer en improvisant sur "April in Paris". Camille alla s'installer tout au fond de la salle, dans un recoin où personne ne pouvait le voir. Le serveur lui-même ne s'aperçut pas tout de suite de sa présence.

Camille enfila un long manteau de cuir, prit un sac à main presque aussi gros qu'un portefeuille et quitta son studio. Elle narguait le froid en gardant son décolleté grand ouvert. Elle marcha d'un pas rapide jusqu'à sa voiture et s'y installa. D'un geste nerveux, elle actionna le démarreur, déboîta et partit. Sa façon de piloter relevait plus de l'intuition que de la technique. Le code de la route était une notion accessoire. Elle roula jusqu'à une petite rue où elle se gara en mettant deux roues sur le trottoir. Elle verrouilla la portière et entra dans un bar.

Camille sirotait le cocktail que le serveur lui avait conseillé. C'était, paraît-il, une spécialité du barman, il appelait ça Éclipse de Lune. Drôle de nom, avait songé Camille mais il n'avait pas demandé d'où il venait. La préparation était à base de bière brune et il y avait une tranche de citron sur le rebord du verre. On pouvait y voir une lune et le noir de la nuit mais... pourquoi l'éclipse ?...

Un homme assis au bar leva le bras pour signaler sa présence à Camille. Elle répondit par un signe de tête et vint prendre place à côté de lui sur un tabouret haut perché. Elle avait une certaine allure avec son manteau ouvert, ses bottes de cuir et la dentelle qui moussait à ses poignets.

- Pourquoi tu n'as pas répondu au téléphone, cette après-midi, demanda l'homme.

Camille le regarda en souriant avec ironie.

- Pas envie de parler, fit-elle simplement.

- Je pensais que tu ne viendrais pas...

- ... j'ai pas mal hésité, avoua-t-elle.

Le barman s'approcha d'eux.

- Une Éclipse, commanda-t-elle.

L'homme était déjà servi.

Camille était attablé un peu plus loin. De là où il était, il ne pouvait voir Camille. Des éclats de voix lui parvinrent mais il n'identifia pas la jeune femme. Il se retourna par simple curiosité.

Il la vit qui giflait un homme puis qui partait, les larmes aux yeux, se réfugier dans les toilettes. Il remarqua les larmes et les yeux rougis car elle frôla sa table. Il la reconnut quand il entendit l'homme qui hurlait :

- Camille ! Reviens ! Connasse !

Mais, sans attendre, il glissa un billet sous son verre et quitta le bar.

Quelques minutes plus tard, Camille ressortit des toilettes, le visage défait. Elle passa de nouveau près de Camille et fronça les sourcils comme s'il lui rappelait quelqu'un.

Camille la dévisagea également mais n'osa pas se faire connaître.

- Qu'est-ce qu'il y a ? aboya Camille. Vous allez me proposer un verre et m'inviter à baiser après ?

- Non, fit Camille en masquant sa gêne. Je n'avais pas l'intention de vous proposer un verre...

La fille sourit, d'un air désabusé.

- Excusez-moi, fit-elle. Je... je suis un peu nerveuse en ce moment. De plus, ce matin je me suis fait broyer ma voiture par un abruti de péquenot sur le périph'.

Elle ne comprit pas pourquoi Camille éclata de rire.

- Il y a vraiment des dangers publics partout. La même mésaventure m'est arrivée...

- Non... ?

- ... et c'est même pour ça que je suis resté à Paris ce soir... car je suis, moi aussi, un péquenot...

Camille se reprit :

- Oh, quand je disais péquenot, ce n'était pas péjoratif, c'était... enfin c'est une bête habitude de langage.

- Bête, oui, confirma Camille avec malice. Camille, dit-il en lui tendant la main.

- Comment connaissez-vous mon prénom ?

- C'est ainsi que l'homme vous a appelé, tout à l'heure mais quand je vous disais "Camille", c'est parce que je me prénomme ainsi également.

- Oui ? J'avais pas compris, répondit Camille en secouant la tête avec l'air triste. Décidément nous avons beaucoup de points communs...

Elle laissa passer un temps puis reprit :

- Et si on le boit ce verre, vous me prendrez pour une dragueuse ?

Elle était la nuit. Il était le jour. Ils burent un verre ou deux puis s'éclipsèrent. Ils se séparèrent à l'aube. Définitivement.

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