Le Lendemain de la Veille

Avant-propos. Bien que les événements relatés ci-après se soient déroulés (ou soient dans l'attente de se dérouler) dans un univers n'ayant rien à voir avec le nôtre, j'ai choisi le parti de la représentation anthropomorphique. Ils seront donc une autre humanité. Leur planète s'appellera la Terre et chaque chose aura une équivalence terrestre. Pourtant le mode de vie et la biologie de cette population sont différents des nôtres. En fait, la notion de vie n'existe pas, ils parlent de "veille" et l'équivalent de notre mort est une sorte de "sommeil".

C'est précisément au moment où l'un d'eux va s'endormir que nous arrivons sur "leur" Terre.

*

Il n'y avait plus un gramme de café dans le sachet et Sigismond duerF comprit que l'échéance était arrivée. L'heure de l'endormissement avait sonné.

Résigné, il se dirigea vers sa couchette et s'y laissa choir. Le matelas en bultoplastex accueillit le postérieur de Sigismond dont il épousa les formes anguleuses comme seuls savent le faire les matelas en bultoplastex. Bien qu'étant d'un modèle ancien, il (le matelas!) avait gardé toute l'élasticité et le moelleux de ses origines.

Sigismond se souvenait qu'on le lui avait offert quand il avait atteint l'âge adulte. Il l'avait soigneusement gardé avec lui au cours de sa longue veille ainsi que le voulait la coutume. La couche servait à rappeler la temporalité de l'existence et constituait une incitation à la vigilance permanente.

Sigismond était vieux et l'âge de dormir était venu. Il avait bien essayé de résister, de protester contre la sinistre fatalité mais sa lutte lui avait seulement permis de repousser de quelques années l'instant fatal. Il lui fallait maintenant admettre la vanité de ses efforts. Dans quelques instants, il s'allongerait, ses paupières deviendraient brûlantes, il ne pourrait les empêcher de se fermer et...

Mais Sigismond ne voulait pas y penser. Il voulait garder encore l'espoir stupide que tout cela pouvait changer, qu'il méritait autre chose et que, pour lui, les forces vitales allaient faire une exception. Il s'accorda un ultime sursis pendant lequel tout son cerveau se rassembla en un immense souvenir. Toute sa mémoire, tout ce qu'il avait stocké, accumulé, oublié et -croyait-il- perdu dans les méandres de ses interconnections synaptiques se révéla à sa conscience.

Assis sur le bord de sa couche, alors que ses épaules semblaient se voûter sous une cruelle lassitude, il revécut pêle-mêle des anecdotes insignifiantes et des moments importants de sa veille. Il se revit, jeune étudiant, à la remise le diplôme de fin d'études qui le consacrait docteur en biophysique. Il croisa, l'espace d'un dernier plaisir (intellectuel, uniquement) l'image des femmes qui l'avaient aimé et qu'il avait aimées. Celles qu'il avait baisées et celles qui l'avaient baisé! Quelques unes faisaient partie des deux catégories, il s'y attarda un peu plus longtemps. Il aurait aimé partir avec "elles" mais déjà d'autres souvenirs tombaient sur lui, en surimpression, et venaient gommer les douces remembrances. Certaines pensées, moins agréables, l'investirent comme, par exemple, l'endormissement d'êtres chers ou les années de guerre au cours desquelles, adolescent, il avait vu l'effet des gaz soporifiques lâchés sur une population civile.

Depuis, il n'avait eu de cesse que de mettre au point des molécules excitantes, de créer des toniques hyperlucidiques, des défatigants (utilisés comme anti-vieillissants) et toutes sortes d'avatars chimiques censés supprimer la fatigue ou, pour le moins, la diminuer et retarder l'assoupissement fatal.

Bien qu'un prix Nobel soit venu saluer ses recherches, ses travaux étaient loin d'aboutir. Il n'avait accepté la gloire que parce que la chose était accompagnée d'un chèque substantiel. Dans le monde utopique où veillait Sigismond, on attachait une grande importance aux richesses matérielles. Il s'était donné bonne conscience en expliquant que le Nobel était un encouragement à poursuivre. Par ailleurs, ses succès féminins - dont le nombre allait chutant avec le blanchissement de sa crinière - augmentèrent considérablement dans la période qui suivit la remise du prix. Il s'interrogea de savoir à quoi, de ses propres mérites, de sa gloire ou de son compte en banque replet, il devait ce regain de "bonnes fortunes"; selon l'expression vieillotte qu'il employait pour désigner ses amours d'un jour.

Sigismond duerF trouva la force de porter sa main jusqu'à sa barbe et, sans interrompre le flot des images qui inondait son esprit, peigna de ses doigts maigres la longue toison blanche et filandreuse. La longueur de la barbe était le reflet de l'âge. Elle exprimait le courage de l'homme et sa faculté à résister à la fatigue.

La couchette semblait l'appeler avec la force d'un aimant. Il n'avait plus guère envie de se donner pour ce combat inutile. Arrivé à ce stade, il s'en voulait d'avoir gâché son temps dans une aventure donquichottesque. Comment n'avait-il pas compris plus tôt qu'elle était vouée à l'échec? Vouloir supprimer le sommeil était une idée sacrilège. Il aurait mieux fait de vivre comme ses contemporains, de sortir un peu de son laboratoire et profiter de la veille. S'amuser, voyager, avoir des enfants...

Il n'avait eu de plaisir qu'à chaque fois qu'il avait cru remporter un succès contre le sommeil. Jouissances vite asséchées.

Il n'avait voyagé qu'au gré des congrès.

Et il avait totalement oublié d'assurer sa descendance, grave manque de civisme, mais son statut de chercheur, avec la notion d'excentricité qui s'y rattache, ainsi que son Nobel, lui valaient bien des indulgences.

Sa seule descendance serait donc constituée d'une macroprotéine hypervitamino-ascorbique et d'une variété de café au pouvoir insomniaque qui portaient toutes les deux son nom, la duerFine et le café duerFica. Malheureusement, les deux produits, outre le fait que leur efficacité s'avéra temporaire, avaient eu des effets secondaires regrettables. Le caféier fut en effet la cause d'une guerre au cours de laquelle s'endormirent de nombreux contemporains de Sigismond.

Pour des raisons écologiques de luminosité, de climat, mais également pour des raisons politiques, l'espèce ne pouvait se développer qu'à un endroit de la planète. La seule région où pouvait pousser cette variété spéciale de café fit l'objet d'une guerre territoriale d'une rare violence. La guerre s'acheva lorsqu'on se rendit compte de la volatilité des effets de l'alcaloïde du duerFica et, donc, de son inefficacité. Cette caféine entra cependant dans la composition de nombreux médicaments stimulants ou vaccins contre des sommeils d'origine virale et permit à de nombreux charlatans de se faire des testiculi en or en vendant ces soi-disants produits miracles.

La macroprotéine hypervitamino-ascorbique connue sous le nom duerFine avait, elle aussi, un effet mesuré dans le temps mais elle avait l'avantage -qui tournait vite è l'inconvénient- d'être un puissant aphrodisiaque. Deux jours sans baisser la tête, voilà qui générait d'autres dysfonctionnements et accroissait l'état de fatigue générale. La duerFine n'était donc prescrite qu'à dose homéopathique et pour des indications bien précises: ramollissement du corps caverneux ou examens de fins d'années.

Donc, rien de quoi Sigismond duerF puisse réellement être fier.

Devant lui se dressait une sorte de psyché dans laquelle il pouvait se regarder une dernière fois. Il avait en face de lui un vieillard décharné, aux traits émaciés, dont le teint gris se différenciait à peine du tain du miroir. Ses yeux étaient auréolés d'un épais cerne bleuâtre: il ne pouvait pas se tromper sur le diagnostic! Le sommeil le guettait et commençait à peser avec insistance sur ses paupières papillotantes. Ce qui lui donnait l'impression de veiller en pointillé.

Sa veille se terminait donc comme une phrase énigmatique, par des points de suspension...

Puis il fit noir derrière le voile ténu de ses paupières. Puis il ne regarda plus qu'en lui-même alors qu'un confortable engourdissement gagnait ses membres et son esprit, s'y installant irréversiblement.

C'est un de ses assistants qui, alerté par les ronflements, constata avec douleur le sommeil.

Son "départ" donna lieu à des cérémonies en grandes Pompes. Une foule immense se pressait sur le passage du cortège. Aux portes de l'Hôtel, hommes et femmes, mêlés dans un même chagrin, psalmodiaient, en chant d'adieu, une dernière berceuse.

L'Hôtel étant le dernier séjour des corps sur Terre, c'est là qu'il dormirait jusqu'à ce que, selon la croyance, le Réveille-Matin Divin sonne l'heure du Petit Déjeuner. "Alors ce jour-là, tous se lèveront, ajusteront leur veste de pyjama et iront aux waters en même temps, quelle que soit leur origine, qu'ils viennent d'un Hôtel sans étoile ou d'un Hôtel de luxe."

Ce mythe de l'ultime espoir était fait pour rendre moins cruel l'endormissement mais, à vrai dire, personne n'y croyait; à l'exception de quelques mystiques. Les mêmes, d'ailleurs, qui prétendaient que, par une rigoureuse ascèse de veille et une exigeante discipline corporelle, on pouvait s'endormir et... se réveiller! Cela s'appuyait sur le fameux mythe de l'Insomnie qui racontait qu'un homme condamné et exécuté dans un hamac en place publique, un walkman en guise de couronne autour du front diffusant en permanence une musique hypnotique, se serait réveillé trois jours après et serait monté au dernier étage de l'Hôtel.

D'autres légendes couraient sur le sommeil et sur ceux qui disaient en être revenus. Tous parlaient d'un état second de la pensée où les idées étaient indépendantes de la réalité, donnant lieu à des situations aberrantes. On appelait ça le trip, par analogie aux effets produits par certaines drogues hallucinogènes utilisées en médecine pour les anesthésies comme, par exemple, le LSD.

On pensait d'ailleurs que ceux qui prétendaient avoir fait un détour par le sommeil n'étaient que des traumatisés post-opératoires.

Malheureusement, l'état de Sigismond duerF semblait irrémédiable. Il était bel et bien endormi et il y avait peu de chance qu'il ressorte jamais du Palace où venaient de le border ses concitoyens. Il occuperait une chambre climatisée et insonorisée avec, selon ses dernières volontés, une fenêtre donnant sur la rue. Là, il pourrait ronfler sans embêter personne. La porte en serait scellée afin qu'aucun pilleur de matelas ne puisse profaner son sommeil.

L'usage voulait en effet que les dormeurs emportassent, cachés dans le matelas, leurs biens terrestres les plus précieux. Ce n'était pas le cas de Sigismond dont la couche en bultoplastex n'était remplie que de bultoplastex. Et de quelques acariens qui, à coup sûr, seraient bientôt contaminés par le sommeil de Sigismond.

Sigismond n'était ni croyant, ni athée. Il était optimiste. Il avait tout bonnement confié son patrimoine à l'ABH (Amicale des Banques Helvétiennes) afin de créer la fondation Sigismond duerF dont les buts n'avaient pas été clairement définis. L'ABH, ainsi que sa vocation avouée l'y vouait, empêcherait l'argent de dormir et on pouvait penser qu'un magot inutile allait enfler ad veillam eternam sans que personne jamais n'y ait accès. Encore une lubie de ce vieux fou de savant qui ne voulait pas s'ôter de la tête qu'un jour on pourrait lutter contre le sommeil, voire réveiller quelques endormis célèbres.

Après la cérémonie, la foule se retira en silence. Le portier de l'Hôtel referma religieusement la porte et reprit son activité de gardien. Vêtus d'habits sacerdotaux composés d'une redingote rouge cramoisi fermée par de volumineux brandebourgs, d'un pantalon noir et d'une casquette à galons mordorés, il passait le plus sombre de son temps devant l'entrée. Il se tenait droit et fier -ainsi que la sévérité de sa charge l'exigeait- devant les deux battants de la porte.

Il fallait une sérieuse vocation pour tenir le poste. Et des nerfs solides. Nombreux étaient ceux que les ronflements avaient rendus fou. Sans parler des Somnambules! Car une autre légende voulait que les dormeurs se relevassent la nuit et hantassent les couloirs de l'Hôtel en quête d'un verre d'eau ou d'une cuisse de poulet. On les appelait les Somnambules. Ils étaient supposés se réunir en sabbats dans un lieu ressemblant à une cuisine avec, pour toute lumière, celle d'un mini-bar à la porte mal fermée. Pour donner consistance à cette croyance, on remplissait régulièrement la pièce qu'on appelait "chambre froide" de victuailles diverses et variées offertes par les proches des chers endormis. Mystérieusement, les réserves étaient régulièrement mises à bas et il fallait renouveler les stocks. Pas étonnant, dans ses conditions, que le moindre craquement ou le moindre grincement pût glacer l'échine d'un portier émotif.

Tel était le monde que Sigismond duerF venait de quitter. C'était son passé, sa "veille", par opposition à l'aujourd'hui éternel du sommeil présent.

*

Celui sur lequel son premier rêve s'ouvrit était assez différent. Bien qu'il y retrouvât bon nombre de choses connues.

Il sortit de chez lui pour se rendre à son laboratoire ainsi qu'il le faisait chaque matin (sauf quand il avait passé la nuit à travailler) et croisa une jeune femme ressemblant étrangement à sa dernière compagne. Il ne fut absolument pas surpris de la trouver rajeunie de trente ans. Elle lui sourit comme on sourit à un inconnu, poliment, puis lui proposa de l'emmener jusqu'à son laboratoire.

La force du rêve ne permit pas à Sigismond de refuser. Il s'assit donc sur le porte-bagages de la bicyclette. Il n'en avait jamais vu qu'en photo dans de vieilles encyclopédies.

Après plusieurs hésitations, il résolut de se tenir à la selle quoique la croupe avenante qui s'épanouissait sous ses yeux fût bien plus tentante. Il se contenta de la regarder onduler pendant que la jeune femme se déhanchait pour relancer la machine.

Il devait avoir l'air ridicule, assis sur ce vélo avec les jambes écartées et repliées comme les ailes déplumées d'un poulet. Attitude peu noble pour un Nobel. Indigne d'un génie.

Et malgré la volonté de son rêve, il sauta en marche. Il avait agi en dépit d'un énorme malaise; comme s'il luttait contre lui-même.

La jeune femme ne se retourna même pas et continua sa route en oscillant au rythme des coups de pédales. Sigismond tendit la main pour la rattraper. Il voulait lui expliquer. Lui dire qu'il voulait bien aller avec elle. Que c'était seulement à cause de l'inconfort et du ridicule de la posture. Qu'il voulait bien marcher à côté d'elle. Qu'elle lui rappelait une femme qu'il... Alors il a crié. Crié à s'en faire mal. Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Un affreux sentiment d'impuissance le gagna et tout se brouilla.

Une longue succession de crépitements, de grésillements, de flashs, des éclats de voix, des images fugaces; un peu comme la recherche de la bonne longueur d'onde sur un récepteur. Mais d'une fréquence si pointue, si délicate à trouver que l'esprit de Sigismond semblait la dépasser avant de l'avoir atteinte.

Son inconscient se demanda alors s'il dormait ou s'il veillait encore. En fait, il avait l'impression de faire les deux en même temps. Son cerveau vivait mais son corps ronflait.

Il fit plusieurs autres rêves assez courts. Sans plus de sens que le premier. Il y retrouvait des proches, traversait des lieux qui lui étaient familiers, sa maison, son bureau, croisait des héros de bandes dessinées et des stars du showbiz qui semblaient très bien le connaître. Il fit même l'amour avec l'une d'elle. Mais tout se brouilla encore lorsque son chien voulut se joindre à eux. Et il trouva cela navrant; lui qui aimait tant les bêtes.

La conscience de ne vivre que dans son inconscient se faisait progressivement plus concrète. Il savait maintenant qu'il rêvait, que tout ce qu'il pouvait vivre n'avait aucune importance et qu'il n'était justiciable d'aucune morale ni d'aucun tabou. Le sommeil lui avait apporté la réponse à la métaphysique question sur laquelle des générations de philosophes s'étaient surmené les neurones: "Qu'y a-t-il après la veille?" De fins plaisantins noyant leurs angoisses dans un cynisme douteux avaient répondu: "Après la veille, vient l'aujourd'hui, puis le lendemain". Sigismond pouvait maintenant répondre: "Après la veille viennent les rêves". Mais il ne savait pas dire à quoi correspondait cet état. Il était comme spectateur d'une télé dont il ne détenait pas la télécommande.

Il vécut alors un certain nombre d'autres rêves et commença à trouver très agréable cette nouvelle veille qu'était le sommeil! Depuis qu'il avait décidé d'accepter ses propres rêves, ceux-ci avaient perdu leur caractère angoissant. Il regrettait simplement le côté "zappeur fou" de son esprit. Il n'avait jamais le temps de s'installer dans une situation, d'y rencontrer quelqu'un, d'entamer la conversation que déjà il était ailleurs et qu'un autre individu lui répondait. Mais il voyait du paysage et, comme il avait l'éternité devant lui, il pensait qu'il finirait bien par repasser par ses rêves interrompus. Il rêvait dans le désordre, c'était tout! Et même si cela chagrinait le scientifique méthodique et rigoureux qu'il avait été, cela devrait suffire au dormeur qu'il était devenu.

Cet état était d'autant plus confortable qu'il s'accompagnait d'une insouciance grandissante. Il se défaisait progressivement des angoisses existentielles, métaphysiques et autres qui escagassent les esprits éveillés. Plus rien à faire du sommeil! Plus d'obligation de travailler! Plus rien à faire qu'à... rêver!

Si Sigismond rêvait de travail et mettait au point "en rêve" des produits miracle contre le sommeil, il le faisait sans crainte et, surtout, sans la stressante contrainte du temps.

Depuis qu'il était rêveur, Sigismond duerF passait beaucoup moins de temps à son labo qu'auparavant. Son corps -dans sa tête- avait retrouvé vigueur et santé, et Sigismond ne ménageait pas ses fantasmes. Les limitations physiques que lui imposait un corps vieillissant, brûlé par les rhumatismes, avaient purement et simplement disparu. Il avait gardé son physique, celui dont la psyché lui avait renvoyé la dernière image avant qu'il ne s'endorme, mais l'intérieur avait été dépoussiéré. Il avait laissé son âge au vestiaire. Il n'en gardait que les rides qu'il arborait comme des galons de sagesse. Son imagination s'étonnait elle-même. Il s'inventait des plaisirs à la mesure de ses rêves et se découvrait des talents pour la volupté qu'il n'aurait jamais eu l'indécence de soupçonner.

Ses rêves n'étaient pas tous tenus par le sexe. Il lui arrivait parfois d'être Chef du Monde! C'était lui le Président du Grand Conseil. Il en profitait pour condamner à dort l'amant de sa femme (ou un quelconque abruti qui avait commis la sottise de ne pas être d'accord avec lui) et se délectait du spectacle de l'exécution, installé devant son récepteur vidéo. Pour l'occasion, il avait remis à l'honneur quelques supplices antiques: la lecture de poésie hermétique, l'administration de drogues soporifiques, les dessins animés japonais, etc... Il regardait vaciller les paupières, les jambes devenir cotonneuses, les mâchoires se démonter sous l'effet terrible des bâillements, avec la jubilation d'un Néron, baba devant une Rome flambée. Alors, il s'envolait et tournait au-dessus du martyr comme un vautour. Parfois, il participait en tant que bourreau. Revêtu d'une chasuble rouge sang, il chantait une triste berceuse.

Sigismond duerF était parvenu à la maîtrise complète de ses rêves. Non pas qu'il pût en choisir la situation ni les personnages mais il pouvait mener à terme ses délires mentaux sans être déconnecté.

Ses rêves devenaient -à son sens- cohérents. Et il avait conscience de rêver. C'est à dire d'être endormi. Il lui arrivait parfois, au cours d'un songe, de se dire : "Ainsi, c'est ça la veille après la veille? Cela ressemble tellement à avant qu'il doit être possible d'en sortir! Et d'aller expliquer à tout le monde ce que c'est. Et puis... peut-être que ça me vaudra un second Nobel Et du fric et des maîtresses!"

Et il fourrageait dans sa longue barbe d'un mouvement sans fin comme il avait l'habitude de le faire quand il sombrait dans l'abîme de ses réflexions.

Il lui arrivait parfois de crier un Eurêka! Et de se dire : "Bon sang! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt?" Et de refaire des calculs interminables (il avait tout le temps!) pour vérifier sa théorie. Son ordinateur crachait alors la formule de la molécule I comme Insomnie sur un listing infiniment long (ce qui, l'un dans l'autre, finissait par prendre un certain temps) et il s'entraînait à mémoriser la formule ou, à défaut, le raisonnement qui lui avait permis d'aboutir à son élaboration.

Il était de plus en plus persuadé de sortir un jour de sa léthargie et pensait que ce serait trop bête, ce jour-là, de se réveiller en ayant oublié le mystère de la molécule I.

Une ombre cependant planait sur le vieil homme. Etait-il sûr d'avoir enfin mis au point la molécule ou bien n'était-ce que le fruit de son inconscient? Rêvait-il d'avoir réalisé son rêve parce que, précisément c'était son rêve? Ou alors l'état de sommeil lui avait-il permis une plus grande concentration, une meilleure réflexion et une utilisation plus rentable de sa matière grise? C'est généralement au moment où le doute pointait qu'entrait en scène une créature pulpeuse aux charmes évidents qui l'appâtait de ses appas épatants et appétissants. Il oubliait alors une bonne partie de sa molécule (plus précisément les lettres m, o, l, é et le e final) pour s'occuper de la formule restante dont le principe actif était radical.

Le temps, tel qu'il le concevait auparavant, n'avait plus aucune réalité ni aucun sens. Ce qui fait qu'on ne saurait dire combien de temps dura cette phase dite de sommeil paradoxal (Sigismond duerF ne développera ce concept que plus tard). De toute façon, ce n'était pas son problème puisqu'il pensait qu'il allait être soumis à ce régime de rêve continu pendant l'éternité. Ou, pour le moins, une bonne partie! Car il restait toujours l'éventualité que le Réveille-Matin Divin sonnât prématurément l'heure du Petit Déjeuner. Les légendes concernant l'existence d'un état de subconscience s'étant révélées exactes, rien ne permettait de douter du mythe du Petit Déjeuner. Celui-ci racontait qu'à la Fin des Temps, tous se réveilleraient pour paraître devant leur Créateur afin d'être jugés et choisir entre café, thé ou chocolat, beurre ou confiture. Le lieu de l'événement était situé dans le restaurant panoramique de la vallée de Joe Zapha que l'on représentait comme une salle immense ouverte sur l'infini et meublé d'interminables rangées de tables et de chaises. On avait du mal à concevoir la quantité de sucre nécessaire à un tel festin... D'où l'expression qui servait à désigner une grande quantité de choses: "plus de sucre qu'au matin du Petit Déjeuner".

Il y eut ensuite une deuxième phase dans le comportement cérébral de Sigismond duerF. Une sorte de dédoublement de l'impersonnalité. Il avait la sensation d'assister à ses rêves en tant que spectateur actif.

Il pouvait décider du sujet. Il avait pour cela à sa disposition une espèce de gigantesque catalogue mnémonique dans lequel il piochait des éléments de sa vie qu'il assemblait selon son bon plaisir, un peu comme une vinaigrette agrémentée d'aromates divers. Il créait -ou recréait- des événements ou des situations imaginaires et les laissait se développer comme de la mauvaise herbe. Parfois jusqu'à l'absurde. Mais toujours jusqu'à ce qu'il décide de l'instant de la fin. Il était seul et unique maître de ses rêves.

Que l'un d'eux prît un tour qui ne lui plaisait pas, il le shuntait et en entreprenait un nouveau. Parfois il recommençait le même, avec les mêmes ingrédients. Pour voir. Et constatait avec plaisir que le hasard qui préside à toutes choses pouvait faire évoluer la scène de mille manières différentes. Son esprit scientifique et son besoin impérieux d'empirisme le poussaient d'ailleurs à pratiquer fréquemment cette démarche. Il ne se lassait pas d'explorer la complexité et la richesse du hasard.

Cela devint vite un jeu et Sigismond enfilait les rêves comme on enfile les épisodes d'un feuilleton sans début ni fin qui n'aurait eu qu'un seul épisode dont chaque rediffusion aurait été différente.

Il changeait de sujet au gré de sa fantaisie, de ses fantasmes, et faisait se dérouler une nouvelle séquence de rêve. Il avait acquis une telle habileté dans le maniement de son imaginaire qu'il pouvait sauvegarder un rêve en mémoire et se servir de celui-ci comme base à un nouveau délire en tant qu'élément, ou en tant qu'un tout dont il pouvait observer les différentes évolutions. Il opérait comme un joueur d'échecs qui, à partir d'une situation, cherche le meilleur coup parmi des dizaines de variantes et se garde la faculté de rebrousser chemin.

Il était libre de se livrer à toutes sortes de recherches et ce, sans impératif budgétaire. Sigismond duerF laissait son esprit investigateur folâtrer tous azimuts. Il ne cherchait pas à comprendre comment il fonctionnait mais voulait savoir tout ce qu'on pouvait en attendre. Il se faufilait entre les méandres de ce puissant logiciel afin d'en étudier chaque fonction.

Il allait d'émerveillement en stupéfaction devant la sophistication du processus intellectuel présidant à la sécrétion du rêve. Un de ses plus beaux moments de gloire -solitaire et post sophros- fut celui où il établit l'algorithme du rétro-rêve. Cela consistait en une rétro-analyse du rêve. Plutôt que de partir d'une situation donnée et de voir se développer l'action, il choisissait dans sa bibliothèque un rêve dont il recherchait les ingrédients originels. Il constatait, avec l'étonnement mesuré d'un scientifique, que le hasard mettait le même acharnement à compliquer l'avenir qu'à complexifier le passé et une situation donnée devenait la conséquence d'une foultitude de situations de départ. Il en vint alors à douter de l'unicité de l'instant présent et comprit qu'il touchait du bout des neurones la clé de voûte de la clé des songes. Cela lui procura la même frustration que celle qui peut affecter un manchot solitaire pris d'une violente érection.

Que se passait-il s'il y avait plusieurs passés, plusieurs avenirs? Logiquement, il devait y avoir plusieurs présents. A moins que le présent ne soit un noeud d'étranglement, point de passage obligé de toutes les hypothèses passées et toutes les conséquences à venir. Ce qui voudrait dire, paradoxalement, que le présent n'a pas de passé ni d'avenir puisqu'il ne saurait être multiple par rapport à un quelconque futur ou un passé tout aussi quelconque. Plus ou moins. Mais c'était pas sûr.

Sigismond duerF se demanda s'il n'avait pas trop abusé d'endomorphine ou s'il n'avait pas une fuite d'acétylcholine intersynaptique quelque part. Il testa son système nerveux central, inspectant axone après axone, contrôlant chaque synapse et mesurant la conductivité de chaque dendrite. La teneur en ions était correcte, la dépolarisation due à l'influx nerveux était parfaite également.

Sigismond duerF fut pris par une angoisse comme il n'en avait pas connu depuis longtemps et fut envahi par une honte comparable à celle qu'il avait ressenti le jour, précisément, où son angoisse avait atteint son summum.

Bien que ce cuisant souvenir d'ordre privé soit présent dans la mémoire soigneusement archivée de Sigismond, ce n'est pas celui qui lui vint à l'esprit. Sigismond était bien trop préoccupé par sa découverte pour songer à de futiles histoires de cul! Lui qui n'était plus que cerveau! Il avait beau rassembler tous les éléments, les combiner dans tous les sens comme autant de pièces d'un puzzle maudit, il en arrivait toujours à la même conclusion : A force de s'interroger sur le pourquoi du comment de la conséquence de l'hypothèse d'une finalité pluraliste en corrélation avec le sur-moi latent d'une causalité sous-jacente aux interpolations interpellantes d'un ego mal vécu quelque part, Sigismond duerF était en train de sombrer dans le délire philosophique! La pire forme de perversité mentale, le sida de l'esprit! Non seulement la masturbation intellectuelle rend sourd à l'intelligence, mais elle ne soulage même pas et n'est en aucun cas satisfaisante pour le corps ni pour l'esprit. De son corps, Sigismond ne se souciait qu'au travers de souvenirs voluptueux et lascifs ayant pour conséquence d'agréables décharges hormonales. Donc, la philosophie n'était satisfaisante ni pour l'esprit... ni pour l'esprit. Ce n'était que l'avatar monstrueux d'une recherche scientifique poussée jusqu'à la névrose.

Sigismond en ressentit un violent malaise. Il se mit à faire des cauchemars, perdant de nouveau tout contrôle de son subconscient. La simple exploration mentale lui apparaissait inapte à assouvir sa légendaire faim de savoir. Cela se passait comme si son corps se rebellait contre son esprit. Sigismond se vit au milieu d'un désert sans rien à mâcher ni à remâcher que sa haine et son aigreur. Il creusait avec les dents un trou dans le sable qui se rebouchait aussitôt. Il avait une profonde sensation de dessication et sentait sa langue qui gonflait, gonflait, jusqu'à occuper la place de son cerveau. Puis il se voyait assis à la table du restaurant panoramique de la vallée de Joe Zapha. Seul. Désespérément seul. Devant lui, défilaient des récipients d'où s'échappaient de capiteux arômes de café, thé ou chocolat; pourtant, tous ces pots étaient vides. Il déballait alors hâtivement un morceau de beurre mais l'emballage n'emballait que du vent. De violentes migraines s'emparèrent de ses rêves.

Depuis combien de temps, était-il là? La question n'avait guère de sens si l'on se place dans un contexte d'éternité mais Sigismond se la posait néanmoins. Et il se mit à rêver qu'il avait faim. Une sorte de nausée s'empara de lui et il se sentit faible. Un voile noir tombait sur ses visions et une envie de bâiller lui tiraillait les maxillaires.

*

Cette nuit-là, le portier de l'Hôtel -dont le titre exact était Veilleur de nuit- eut une des plus grandes frayeurs de sa vie.

Il occupait le poste depuis quelques jours à peine et faisait, comme chaque soir, sa tournée d'inspection pour s'assurer qu'aucun rôdeur ne cherchait à s'attaquer aux magots qui dormaient dans les matelas de leurs propriétaires ensommeillés. Il donnait, machinal, un coup sur chaque poignée de porte pour en vérifier la fermeture. Il était dans les étages supérieurs, ceux où reposent les plus riches de ses "locataires".

Lorsqu'il atteignit la chambre de Sigismond duerF, il fut saisi d'un début de panique. Au lieu de buter sur le verrou, la poignée s'abaissa et la porte s'écarta en silence.

L'homme pensa quelque chose du genre :"Bon sang!.." et hésita un bref instant entre tirer la porte en faisant comme s'il n'avait rien vu et faire correctement son travail. Ce qu'il fit dans un premier temps, quitte à se faire remonter les brandebourgs par le Chef de Rang, son supérieur hiérarchique. Il s'attendait à trouver Sigismond endormi par terre à côté de son matelas éventré. Le spectacle d'une pareille profanation est insupportable et le gardien grimaçait de dégoût avant même que ses yeux n'aient découvert l'insoutenable.

Ce fut pire que ce qu'il redoutait.

Le matelas était là, intact, et Sigismond duerF, le célèbre savant, avait disparu. Le gardien poussa un cri à réveiller un mort et dévala les étages pour se retrouver dans le hall, tout haletant, victime d'un accès de fatigue et d'une vague lassitude qui l'effraya: il n'allait quand même pas tomber de fatigue à son âge, ce serait trop bête. Adossé à la lourde porte il reprit calmement son souffle et, selon l'image officielle, le sang qui battait ses tempes reflua lentement.

Le sang qui avait décongestionné son cerveau laissait maintenant la place à un vide que le pauvre gardien ne sut combler qu'à coups de questions embarrassantes que l'on pourrait globalement résumer par: "Qu'est-ce que je dois faire? Lupanar d'excréments, qu'est-ce que je vais prendre comme admonestation! Je vais encore me faire tancer."

Il essaya de faire le point sur la situation. Que se passerait-il s'il ne disait rien? Avait-il refermé la porte? Qu'est-ce qui prouvait que c'était pendant son service que Sigismond duerF avait disparu? Conformément aux principes anthropomorphiques que nous nous sommes fixés, le gardien réagissait dans la plus stricte norme égocentrique. Il se désintéressait de ce qui pouvait être advenu de son pensionnaire. A moins qu'il n'ait eu trop peur de la vérité pour s'interroger. On parlait de profanateurs de sommeil, de kidnappeurs d'endormis dont le principal but aurait été la revente d'organes sains ou reposés à de riches personnalités dont le foie, les yeux ou autres rognons, commençaient à montrer des signes de fatigue. Mais tout cela n'était que pures supputations et médisances de journalistes scandaligènes.

Il n'en était cependant pas moins vrai que quelques gérants de sectes s'obstinaient à faire croire à leurs adhérents que l'on pouvait s'immuniser, à la manière d'un vaccin, contre le sommeil. Il aurait suffi, d'après eux, de prélever quelques gouttes du sang qui continuait à couler au ralenti dans les veines des dormeurs et d'injecter ce sang, sous forme de sérum, à des personnes saines pour raviver leur vigilance.

Bien que novice dans l'Hôtellerie, le gardien avait assimilé toutes les subtilités de sa fonction. Il décida qu'il ignorerait tout de la mystérieuse disparition de Sigismond duerF. Il comptait sur la naïveté d'un de ses collègues pour "découvrir" la chose. Il regagna donc son bureau et, sans trembler, inscrivit sur la main-courante un R.A.S. ferme et définitif.

Pourtant, au moment où il rebouchait son stylo d'un coup de paume décidé, il fut pris d'une glaciale panique. Son échine se figea et son estomac imita avec fidélité le bruit de l'évier qui se débouche par les effets de la lente fermentation des diverses substances biodégradables qui y stagnaient depuis de longs jours. Jamais l'homme n'oubliera le crissement sinistre de la porte de la salle des Petits Déjeuners.

Il eut beau se persuader qu'il ne s'agissait que d'un espiègle courant d'air, il ne put empêcher son esprit de divaguer sur les franges du déraisonnable. Que n'alla-t-il s'imaginer un Endormi -Sigismond duerF?- errant dans les couloirs de l'Hôtel à la recherche d'un blanc de poulet ou d'un restant d'un jambonbourgeois froid additionné de sauce piquante rouge sang. L'homme courut jusqu'aux toilettes et y arriva juste à temps pour exonérer la peur qui lui remuait les tripes et s'ingéniait à faire rimer panique avec colique.

*

Vêtu de son dernier costume en toile de coton rayée bleu et blanc, Sigismond duerF marchait en traînant ses pieds nus sur la moquette de la petite chapelle. Ses jambes le conduisaient, presque malgré lui, à travers un rêve fou dont il avait perdu le contrôle. Sans doute, à force de manipulations mentales, l'homme était-il parvenu à dérégler son métabolisme onirique. Hormis ses déambulations erratiques, Sigismond souffrait d'une atroce migraine et d'une gueule de bois carabinée.

La petite chapelle abritait un autel sur lequel était posé, symbole vivace du Petit Déjeuner Rédempteur, un bol en or fin incrusté de pierreries, une soucoupe en argent, un couteau à beurre en vermeil et une petite cuillère en inox. Près de l'autel, se dressaient un tabernacle avec compartiment congélateur ainsi qu'un four à micro-ondes.

Mu par une force extérieure à son propre sommeil, Sigismond duerF se regarda préparer son petit déjeuner; sans oser y mettre des majuscules car il ignorait s'il errait dans un rêve pirate ou s'il était à l'Aube du Grand Matin du Petit Déjeuner Dernier.

La sonnerie du micro-ondes l'avertit que café et croissant étaient sortis de leur hibernation. Le croissant était brûlant et la gorgée de café qu'il avala pour éteindre ses muqueuses les fit fondre en une sorte de pâte d'amygdales unies et vitrifiées. Jamais, depuis qu'il s'était endormi, Sigismond duerF n'avait effectué un rêve aussi douloureux!

*

Un cri de bête qu'on émascule par bistournage emplit l'Hôtel comme si un choeur de castrat s'était mis à entonner une tyrolienne créée par un brésilien un jour où il se serait laissé tomber une tronçonneuse en marche sur le gros orteillao.

Le gardien estima qu'il n'avait plus rien à faire dans ce lieu maudit. Il se débarrassa de sa redingote à brandebourgs, sortit de l'Hôtel et du récit en courant.

*

Le café ne tint aucun compte de l'état pâteux de la bouche et incendia d'une même coulée palais, glotte, langue et une bonne partie de l'oesophage. Sigismond duerF prit conscience de ce qu'était un cauchemar. Parallèlement à l'incendie qui le ravageait, Sigismond était travaillé par une sensation désagréable. Sa subconscience était perturbée par un phénomène étrange. Le cerveau de Sigismond était parasité par une source d'émission proche. Après plusieurs hésitations, désagréables à cause des céphalées qu'elles engendraient, Sigismond vit apparaître dans son monde intérieur quelqu'un qu'il ne connaissait pas. Création purement onirique? L'homme du rêve s'adressa à lui:

- Ça, vous êtes nouveau ici, vous. Mais vous verrez, avec le temps, vous apprendrez à vous servir de ces machines.

Sigismond devait-il répondre à son rêve, c'est à dire répondre à lui-même? Certes non, cela eut été du dernier ridicule. Pourtant le rêve insista:

- Moi, ça fait plus de soixante ans que je suis Insomniaque ici. Et vous?

Pourquoi Sigismond se serait-il posé une question? A l'évidence, le rêve ne connaissait pas Sigismond. Comment avait-il pu générer quelqu'un qui lui était étranger? A moins que le rêve ne soit en train de jouer un rôle. Trop agacé par sa brûlure, Sigismond n'avait pas l'âme badine et chercha à changer de rêve; à zapper.

Mais rien, l'image de l'homme du rêve parvenait toujours à se superposer aux rêves que Sigismond déclenchait.

- Excusez-moi si j'insiste, fit l'homme, mais il est si rare de trouver quelqu'un à qui parler; seul à seul, je veux dire.

Sigismond examina l'homme. Celui-ci semblait très fatigué. Il avait dû tomber de fatigue prématurément. Probablement le genre de type à se tuer à la tâche. Malgré ses traits marqués et des cernes imposants, l'homme ne semblait pas très vieux. Il portait une épaisse robe de chambre de velours bleu marine dans les poches de laquelle plongeaient deux mains lourdes. On devinait qu'il portait un pyjama identique à celui de Sigismond duerF, à rayures bleues. Ses pieds reposaient sur des pantoufles aux talons avachis.

Il anticipa la question de Sigismond, comme s'il avait pu lire dans son rêve, et répondit:

- Non, vous ne rêvez pas. Je n'appartiens pas à votre univers onirique. (il eut un rire et ajouta) J'espère d'ailleurs pour vous que vous avez d'autres fantasmes que de faire apparaître des individus de mon genre.

Sigismond rajouta un sucre dans son café, histoire de s'occuper les mains. Quel était ce foutu rêve qui prétendait ne pas être un rêve? Un rêve peut-il avoir honte de sa condition de rêve? Pourquoi ce rêve de café était-il si brûlant? Autant de questions susceptibles de refiler des angoisses au plus doux des rêveurs... Sigismond touilla longuement son café, comme si, du tourbillon qui déprimait la surface du liquide, devait jaillir la géniale explication.

- Vous êtes Sigismond duerF, fit l'homme. Oh, bien sûr, vo}s n'étiez pas encore connu lorsque je me suis endormi mais, depuis, on a beaucoup parlé de vous.

- ...

- Oui, "on", je veux dire tous les Somnambules de l'Hôtel. Somnambules ou Insomniaques, d'ailleurs... Je ne sais pas quel terme convient le mieux à notre état. Cela semble d'ailleurs varier selon les jours. Nous en discutons quelquefois, entre nous mais il arrive que certains mauvais coucheurs - Oh si! Il en existe, croyez-moi! - viennent se mêler au débat. Ou alors -pire!-, certains, se sentant de tardives velléités d'orateurs, discourent à coup de phrases ronflantes jusqu'à endormir l'assemblée. (L'homme sourit de son jeu de mots et, comme Sigismond ne réagissait pas, explicita:) phrases ronflantes, endormir... Non, bon, tant pis.

Devant l'impassibilité navrante de Sigismond, il maugréa quelques incompréhensibilités dans sa barbe hirsute. L'ancien savant avala deux gorgées d'un café âcre et épais. Il identifia immédiatement le duerFica, cette variété hybride qu'il avait lui-même mise au point quelques années auparavant. Cela lui fit passer un frisson entre les omoplates et déclencha une moqueuse hilarité de la part de l'homme en robe de chambre.

- Sévère au petit réveil, hein? Vous comprenez le pourquoi de la célébrité de Sigismond duerF dans le monde du sommeil. Vos recherches sur les macroprotéines hypervitamino-ascorbiques ont été suivies avec un grand intérêt, vous l'imaginez. Mais également avec une certaine inquiétude.

Sigismond duerF finissait de mâchouiller le croissant décongelé qui éclatait en une foultitude de miettes tout autour de l'autel. Il n'était pas du genre à s'étonner pour des babioles. Qu'un homme sorti d'on ne sait où -d'une chambre d'Hôtel, à ce qu'il prétend- vienne interférer dans un de ses rêves était une chose possible au pays des songes. Ce qui alerta notre homme fut le bâillement qui faillit lui démonter la mâchoire. Dans aucun rêve jusque là, il ne s'était surpris à bâiller et ses derniers -par ailleurs premiers!- bâillements remontaient à la veille de son endormissement. Fallait-il en conclure que son métabolisme se déréglait? Sigismond se consacrait avec application à l'absorption du contenu de son bol.

L'homme revint à la charge.

- Sans vouloir abuser, ne croyez-vous pas que vous pourriez m'adresser la parole? La lecture télépathique est assez complexe et sujette à interprétation maladroite. Par ailleurs, il arrive souvent qu'on y lise des choses qui ne nous sont pas adressées. Non, mon cher monsieur, prenez conscience une bonne fois pour toutes que je ne suis pas un rêve!

Sigismond duerF tourna la tête pour voir l'homme -ce qui aurait effectivement été superflu s'il s'était trouvé à l'intérieur d'un rêve. Celui-ci semblait bien réel et une lueur goguenarde illuminait son oeil.

- Mais...

Le mot avait échappé à Sigismond, si bien que, surpris il s'arrêta net. Il frissonna à l'idée d'avoir, par-delà ce qu'il persistait à prendre pour son sommeil, entendu le son de sa voix. Alors, afin de conjurer ce qui prenait des allures de tourment, il se racla la gorge avec l'espoir sincère de ne rien entendre. Non seulement il perçut le bruit disgracieux mais il décrocha malencontreusement une épaisse mucosité qui tapissait son larynx et qu'il n'eut d'autre choix que d'expulser vertement.

- Excusez-moi, adressa-t-il à celui qui n'était peut-être pas si imaginaire que ça.

Il se ramona encore une ou deux fois l'arrière-gorge et rinça le tout avec le restant de duerFica.

- A. E. I. O. U. vocalisa-t-il.

Ça marchait! Dans quel état était-il donc passé pour pouvoir ainsi récupérer les sensations de l'éveil?

- Mais puisque je vous dis que vous êtes éveillé, s'irrita l'homme.

- Comment serait-ce possible? articula, presque malgré lui, Sigismond.

- Ça, fit l'homme pragmatique, on s'en fout. On est réveillé, un point c'est tout.

- Et... Nous sommes beaucoup dans ce cas-là?

- Mais..... mais nous le sommes tous! Nous le sommes tous!

- Vous voulez dire que l'heure du Petit Déjeuner est arrivée?

- Arrêtez avec vos âneries! Pas vous! Pas un grand scientifique comme Sigismond duerF! Vous ne prétendez pas croire à ces balivernes.

- Bah... Euh... Non, non, bien sûr... Mais enfin...

L'homme éclata de rire.

- Ces scientifiques! Tous les mêmes! Ils passent leur temps à démontrer la rationalité de toute chose et plongent à pieds joints, la tête la première, dans la première superstition qui passe.

Vaguement piteux, Sigismond ne sut quoi répondre. Il balbutia de vagues formules du genre "on ne sait jamais", "il ne faut écarter aucune hypothèse", "sous chaque légende sommeille une vérité", "qui veut voyager loin..." puis reprit le dessus en déclarant:

- Bon alors, maintenant qu'on est réveillé, on fait quoi?

Ce qui déclencha une nouvelle crise d'hilarité chez l'homme.

- Mais rien! On ne fait rien! Surtout rien!

- Enfin! s'offusqua Sigismond duerF, savant et prix Nobel. On ne peut quand même pas taire la réalité! Dehors, des millions de gens craignent le sommeil, se battent pour veiller un peu plus longtemps, anesthésient leurs contemporains pour gagner un peu de temps sur un endormissement qu'ils croient irréversible. Et pendant ce temps-là, nous, nous qui savons, nous les laisserions faire? Nous les laisserions s'entre-endormir sur les champs de bataille? Nous les laisserions dormir de trouille devant la duperie du sommeil. Vous n'imaginez pas la révolution que ce serait si...

- Si...? Eh bien si! Justement! Posons le problème différemment. Dehors (il fit un large geste du bras accompagné d'une moue dédaigneuse pour décrire ce dehors devenu abstraction) ils sont effectivement quelques millions qui se torturent les méninges et s'angoissent à l'idée de s'endormir. Mais que représentent-ils, comparés aux milliards d'ex-endormis que nous sommes?! Certes, nous sommes des privilégiés puisque nous savons, nous! Et que nous jouissons d'un confort sans fin. Mais n'oublions pas que chacun des "éveillés" du dehors est un futur "réveillé". N'oublions pas non plus que nous avons été à leur place. Nous ne leur devons donc rien.

Le raisonnement, basé sur la loi de la majorité, paraissait cependant assez spécieux à Sigismond. Quel intérêt y avait-il à cacher la vérité? En quoi cette géante mystification était-elle importante?

C'est ce que Sigismond duerF apprit au cours de l'éternité qui suivit.

L'homme avait demandé de lui faire confiance et de ne rien révéler au monde des éveillés tant qu'il n'aurait pas appris à connaître le monde d'après le sommeil. Sigismond, que sa curiosité de chercheur n'avait pas abandonné, avait accepté.

Il apprit d'abord que l'on pouvait alterner le sommeil et la veille, pour ainsi dire, à volonté. Quitter le monde de l'éveil pour rejoindre celui des rêves. Il rencontra les différents locataires de l'Hôtel qui avaient l'habitude de se retrouver dans des réunions appelées séminaires où ils ripaillaient en toute tranquillité, loin du monde qui les avait vus s'endormir. Il fit la connaissance de la plus ancienne des locataires, jadis une des plus célèbres hétaïres de la planète et qui justifiait à elle seule qu'on se réveillât. Il retrouva quelques uns de ses maîtres, ceux qui lui avaient donné le goût de la science et, bientôt, il vit débarquer certains de ses élèves qui, à leur tour, s'étaient endormis et réveillés.

La vie était douce à l'Hôtel et Sigismond duerF abandonna l'idée d'en sortir pour annoncer que le sommeil n'était qu'une vaste supercherie. Il regrettait simplement d'avoir fait ce stupide don aux banques helvétiennes car l'argent, au pays des songes réveillés, se révélait fort utile pour participer aux ribaudes infernales qui se donnaient sous couvert de Séminaires. Chacun, à l'aide de l'argent qu'il avait emmené dans son matelas, pouvait s'offrir les services d'un dort-debout. Sauf lorsqu'il était invité à un banquet, Sigismond duerF devait se contenter de l'ordinaire de la cantine.

Ainsi, installés dans leur inviolable retraite, les réveillés jouissaient-ils du bonheur de dormir, de rêver, de manger, de boire ou de faire l'amour sans autre contrainte que de respecter la plus extrême discrétion. Pour cela, ils s'arrangeaient pour vivre la nuit. Dès l'aube naissante, ils se hâtaient de regagner leur chambre; ou celle d'un individu ayant su éveiller leurs sens.

Sigismond duerF espérait bien, pour le salut de l'humanité, qu'aucun biophysicien ne parviendrait à mener à terme les travaux qu'il avait lui-même initiés et que personne ne trouverait le moyen d'empêcher les gens de dormir. Jamais!

 

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