Le Poète de la nuit

"La Lune étincelait de mille Etoiles....

Non!

"Brûlant au firmament d'un obscur azur,

Soeur d'Hélios au visage éclatant..."

" Non plus! Non, non et non! Tout ça n'est que de la m..." enragea le poète en froissant et jetant sa énième feuille de papier. La corbeille débordait et le parquet était jonché de petites boules chiffonnées comme autant d'avortons stellaires.

Dehors, la Lune était pleine comme une femme aux premières douleurs et le narguait, lui le poète, de sa charmante rotondité.

Quatre heures du matin en cette nuit de juillet, déjà elle commençait à pâlir dans un ciel qui se javellisait. Bientôt elle se confondrait avec le jour; cercle pâle dans la brume céruléenne des aurores annonciatrices de canicule.

Il enrageait de la voir ainsi pleine, féconde à pouvoir engendrer un univers entier, alors que lui n'était pas capable de pondre un seul vers digne de ce nom ; sans même parler d'un suivant qui eût nécessité une rime correcte et un nombre de pieds identique car il se voulait classique et détestait les gens qui, sous prétexte de faire du poème, vont à la ligne chaque fois qu'ils ont assemblé de manière excentrique trois ou quatre mots contradictoires.

Il n'était pas capable de s'arracher de l'âme rien qu'une image, une impression, qui n'ait été utilisée des milliers de fois ; images usées jusqu'à la trame et, paradoxalement, rendues totalement inoffensives et insipides par le talent de leurs auteurs. Le génie ne marche qu'une seule fois, après, cela devient du plagiat.

Et le poète désespérait de ne jamais être frappé de l'Illumination qui le hisserait (fût-ce l'espace d'un seul poème) à la hauteur des Eternels.

Car notre homme se voulait poète et plus précisément, poète de la nuit. C'est à dire qu'il se refusait à voir dans la Lune un simple satellite orbitant sans imagination autour d'un gros caillou bleu. Il voulait être poète de nuit comme d'autres veulent être taxis de nuit, car il était persuadé que, la nuit, les chats sont loin d'être aussi gris qu'on le dit.

Le jour, il était Henri Myon, banal épicier de quartier. La nuit, il cherchait à aligner ses rimes avec le même soin besogneux que s'il alignait ses cageots de primeurs.

Saturé de fatigue, le cerveau stérile à force d'insomnie, il rendit la plume comme d'autres rendent les armes et quitta sa mansarde. Il avait équipé cette pièce d'une table et d'une chaise et l'avait pompeusement baptisée "cellule poétique". Il y venait chaque soir. Sans exception.

Dans son lit l'attendait, en ronflant, la femme qui l'aidait le jour à trier navets et poireaux.

Il l'aimait bien, et elle l'aimait bien mais le prenait néanmoins pour un sympathique follet : "Vouloir faire le poète quand on est épicier....

Le temps faisant, elle s'était résignée, considérant que c'était finalement moins dangereux et moins coûteux que de passer ses soirées au bistrot, avec Eugène le boucher, Emile le boulanger et les deux ou trois autres picolos du même acabit qui fréquentaient le lieu-dit "Chez Pierrot" et y amenaient parfois certaines femelles outrageusement maquillée dont la vulgarité était incompatible avec la poésie ; même pour un quelconque poète maudit. Bien qu'on y parlât plus qu'on y bût et bien que les filles fussent plus prétexte à plaisanteries graveleuses et lourdaudes qu'à une débauche consommée, Henri Myon n'avait jamais été attiré par ces lieux de convivialité. Ses soirées et ses nuits, il préférait les passer loin du vacarme enfumé par les Gitanes papier maïs du bistrot "Chez Pierrot".

Sa femme bougea à peine lorsqu'il entra dans le lit. Il y a longtemps que le désir avait cédé la place à une association amicale et professionnelle. L'un et l'autre s'accommodaient de cette habitude qu'ils avaient prise de n'utiliser le lit que pour dormir.

Jacqueline avait eu quelques amants. Et probablement en avait-elle encore. Henri, revenant à l'improviste alors qu'Eugène livrait en personne un gigot de deux livres avait cru reconnaître dans le rouge qui monta soudain aux joues de Jacqueline, le trouble de la culpabilité. Quant à Eugène, la couperose ajoutée à une permanente congestion et à de fréquents allers-retours dans la chambre froide lui permettaient d'afficher une face vultueuse dissimulant toute émotion. Pourtant, lui qui était réputé pour son bagout, sortit en bredouillant une vague formule de politesse inintelligible. Cela mit la puce à l'oreille d'Henri. Qui trouva la chose plaisante. Et s'amusa de la dérisoire façon que sa femme avait de le tromper : avec un homme ! Quelle sordide banalité. Qui plus est avec le gras Eugène aux doigts rouges et ronds comme les chipolatas de son étal ; l'étiquette du prix en moins.

Il pouvait donc se consacrer à sa seule passion, l'écriture, sans que sa femme puisse lui reprocher quoi que ce soit. Chacun ses amours !

Le poème -son chef d'oeuvre- serait, sans doute, lui aussi un acte amoureux ; sensuel et sexuel. Il en aurait les lenteurs, il en aurait les flashes, le goût, il en aurait les parfums, les subtilités, il en aurait le rythme, les rondeurs charnelles et les brûlures tendres et molles du ventre qui vous prend et vous enivre de mille frémissements languides.

Pourtant il pressentait qu'il n'arriverait jamais à le rendre aussi parfait ou pire, que s'il y parvenait, sa vie n'aurait plus de sens. Il serait vide comme après une monstrueuse éjaculation. Définitive.

Aussi était-il difficile de savoir s'il cherchait vraiment à écrire et s'il ne censurait pas certains vers, certaines rimes, comme des caresses devenant trop fortes, trop dangereuses au fur et à mesure qu'elles lui échappaient.

Mais alors, à quoi rimait(!) cette obstination à vouloir à tout prix faire l'amour à la nuit ? A heurter chaque soir son impuissance à des amours insatisfaites ? Comme s'il ne pouvait pas se borner à vendre des melons et des courgettes le jour et passer sa nuit à dormir ! Comme un vrai épicier!

Non! Décidément la Nuit le fascinait trop, l'attirait trop. Il suffisait qu'il lève la tête vers le ciel et il se sentait littéralement fondre, pris d'un violent besoin d'enfanter un poème, son poème. Combien de temps devrait-il encore le porter avant qu'il n'éclose ?

Mais le temps importait peu en regardant le ciel de la nuit.

Que ce soient les ombres des nuages aux troublants dégradés de bleus qui traversaient la voûte infinie, chacun à sa propre lenteur, les plus épais et les plus sombres se traînant pendant que d'autres, voiles diaphanes, les dépassaient à des vitesses vertigineuses et se déchiraient dans les étoiles.

Que ce soit un ciel presque noir de nouvelle lune où le strass des étoiles est plus éclatant, comme pour parer l'indécente nudité de la nuit, sans nuage, sans lune, sans le moindre voile pour masquer l'immense béance noire.

Que ce soit enfin un soir où elle était là, pleine et ronde, arrogante de son obscène obésité, alanguie comme une chatte amoureuse.

Chaque fois qu'il levait la tête, c'était plus qu'un simple tableau, plus qu'un simple décor mouvant et "sans cesse recommencé" (encore une image qu'on lui avait piquée, et il s'en voulait à mort de n'être pas né plus tôt!).

- Le temps importe peu, disait-il en regardant le ciel de la nuit. Le temps n'est qu'un concept tristement humain ; voire bestial.

La quête (sa douce manie, comme disait Jacqueline avec un brin d'ironie) d'Henri Myon durait depuis plus de quinze ans lorsqu'il décida brusquement :

" Stop ! Je vieillis comme un amoureux transi et sans l'ombre d'un espoir d'aboutir jamais. Je me décrépis comme un vieux mur sur lequel le dernier des bâtards reniflerait à deux fois avant de lever la patte. Ma femme s'acharne à me faire croire qu'elle visite sa vieille tante Adrienne chaque lundi après-midi et rentre avec un visage radieux malgré ses cernes et une livre de rumsteck tout sanguinolent. J'en ai assez de cette odeur tiède de sang pisseux qui émane d'elle chaque lundi soir. Ma peau se flétrit ; comme chez les taureaux -ou les vieux boeufs- un fanon de chair molle tombe de mon menton et le rasoir achoppe dans les crevasses de plus en plus profondes qui plissent mon cuir racorni. Mon ventre réussit l'exploit d'être à la fois flasque et raide, craquelé comme une peau mal tannée. Mes hanches sont douloureuses quand je me lève le matin et les autres articulations ne sont guère plus agréables à mettre en branle. Finie la poésie!"

Jacqueline ne comprit pas immédiatement où il voulait en venir lorsqu'il se pencha vers elle en glissant une main dans le corsage négligemment entrouvert. Une si longue abstinence lui avait fait oublier qu'une telle chose fût possible et elle eut d'abord un léger mouvement de recul. Oh... à peine... pas de quoi faire ressortir la main ni décourager l'assaut.

Immobilisée par la surprise, elle laissa Henri coller sa bouche contre la sienne. Elle fut étonnée de sa sécheresse, les baisers du boucher avaient un autre goût, ils étaient chauds, épais et lippus. C'était devenu, au fil des ans, sa seule (ou presque!) référence en matière de baiser. Le fait qu'une autre sensation, d'autres lèvres, une autre langue s'emparent d'elle la troubla et, pour tout dire, la transporta au point qu'elle oublia qu'il ne s'agissait que de son mari.

Il était midi et malgré qu'on fût lundi, Jacqueline s'abandonna toute l'après-midi aux plaisirs de la chair avec son époux "sans cesse recommençant".

Lorsque le jour déclina, les deux amants firent de même et plongèrent dans un très long sommeil. Etroitement enlacés dans les bras l'un de l'autre, ils en oublièrent de souper. De toutes manières, Jacqueline n'avait pas eu le temps d'acheter son hebdomadaire rumsteck.

Henri ne se réveilla qu'au petit jour, il n'avait pas vu une seconde de nuit, pas une ombre ! Pour la première fois en quinze ans, il était passé d'un jour à l'autre sans faire un clin d'oeil à la nuit. Il avait l'impression d'avoir en quelque sorte découché. Et en était ravi !

Indépendamment du plaisir qu'il avait pris avec sa femme, c'était surtout la satisfaction d'avoir trompé la nuit qui le rendait heureux.

Jacqueline ne l'avait pas entendu chantonner au réveil depuis une éternité. Habituellement, c'était la croix et la bannière pour sortir monsieur d'un sommeil trop court. Elle pensa naïvement être pour quelque chose dans le bonheur apparent de son mari et, de son côté, se sentait également fort bien ; fourbue mais très, très heureuse. Si elle appréciait la rudesse d'un boucher, la délicatesse d'un poète (fût-il épicier dans le civil) avait son charme et elle entrevoyait heureusement son nouvel avenir, équipée d'un amant et d'un mari, l'un trompant l'autre et réciproquement.

Dans la journée, le comportement d'Henri Myon se trouva modifié. Le somnolent distributeur quasi-automatique de légumes qu'il était devenu laissa la place à un dynamique vendeur vantant avec ardeur la rougeur de ses tomates et l'incomparable velouté de ses pêches.

Le soir venu, il se dépêcha d'aller au lit avant que le dernier rayon de soleil ne passât l'horizon zingué du toit de la maison d'en face. Jacqueline le rejoignit bien vite pleine d'espoirs... déçus. Hier n'avait-il été qu'un feu de paille ? Ou pire : la gerbe finale d'un feu d'artifice ? comme une bombe qui aurait explosé avec beaucoup de retardement ?

Le matin suivant, drap remonté jusqu'aux oreilles, il se fit confirmer par sa femme que le jour s'était bien levé avant d'en faire lui-même autant.

Et ainsi de suite jusqu'au lundi suivant. Où, pendant toute l'après-midi, le boucher contempla d'un oeil désolé le rumsteck amoureusement taillé que personne ne venait chercher.

*

Les semaines s'enchaînèrent, les jours succédèrent aux jours et Henri Myon boudait obstinément la nuit. Avec la délectable cruauté de la maîtresse repoussant son amant.

Quant aux affaires, ça allait bien, merci. Le commerce de végétaux qui végétait depuis des lustres redevenait florissant. Le couple dut même s'adjoindre les services d'une vendeuse. Dont l'utilité n'était pas évidente car toutes ces dames-clientes ne juraient que par monsieur Henri et ne voulaient être servies que par lui; surtout depuis qu'il était redevenu si aimable et si prévenant.

Pas une plainte en trois mois ; un record. Personne n'était venu rapporter une poire blette, une blette poirée trop bleue, un fruit véreux ; pas une blatte dans les tomates, pas un asticot dans les poireaux, pas un ver dans les pommes de terre.

Et plus la moindre envie de mettre des vers dans son utopique poème. Chef d'oeuvre Don Quichottesque dont il semblait avoir définitivement abandonné le projet. On aurait même pu le croire sauvé s'il n'y avait pas eu cette manie qu'il avait de se coucher avant les poules et de ne se lever qu'après.

"C'est le secret de ma cure de jouvence !" affirmait-il à sa femme sceptique qui commençait à regretter le temps d'avant. Comme s'il était plus normal pour un prétendu poète d'être perpétuellement tourmenté et mal-luné que pour un épicier d'afficher un dynamisme excessif. Enfin... Jacqueline se consolait car la présence d'une vendeuse -aussi godiche et nunuche fût-elle- lui permettrait de rendre à nouveau visite à sa tante Adrienne.

Henri Myon mangea à nouveau du rumsteck ; le jeudi au lieu du lundi.

Au reste, Sylvie, la vendeuse, n'était pas aussi gourde que sa patronne voulait bien le dire. Mais Jacqueline préférait médire préventivement : dénigrer une éventuelle rivale pour détourner son mari des lubriques idées qui ne peuvent manquer de germer dans son cerveau masculin ; surtout avec ce regain de forme qui l'animait depuis quelques mois ; sa cure de jouvence comme il disait.

Qu'elle continuât à rencontrer son boucher, ce n'était après tout qu'une chose très normale. N'était-ce pas lui qui l'avait fournie en rumsteck au cours de ces quinze dernières années ? N'avait-il pas au moins autant de droits que le mari négligent ? Les prétentions d'Eugène étaient légitimes ; selon Jacqueline.

En revanche, que son mari s'amusât avec une jeunesse d'à peine dix-huit printemps, voilà qui était répréhensible; voire obscène. Et humiliant.

Elle se donnait suffisamment de mal dans leurs congrès du lundi après-midi pour ne pas voir ses efforts anéantis par les dix-huit ans de la gamine. L'âge, une peau parfaitement lisse et des seins tout juste nubiles ne sont rien en matière d'amour comparés à la voluptueuse lascivité que confère l'expérience.

Mais Sylvie, malgré la ingénuité de son innocente jeunesse n'intéressait pas Henri Myon. Certes, il ne détournait pas les yeux lorsque la jeune fille se hissait sur la pointe des pieds pour atteindre la boîte de haricots beurre sur la plus haute des étagères et que le mouvement faisait remonter la jupe, ou lorsqu'une cliente faisait maladroitement tomber un paquet, obligeant la jeune fille à s'accroupir, lui permettant de jeter un oeil dans le décolleté où sévissait un inutile soutien-gorge et de glisser l'autre jusqu'à l'intime blancheur de la petite culotte. Mais les vices d'Henri Myon s'arrêtaient là. C'était un esthète avec des tendances au voyeurisme comme pas mal de poètes ; le fait de toucher ou de matérialiser le fantasme eût détruit purement et simplement l'envie.

Voir l'excitait, toucher ou chercher à toucher le rendait impuissant. C'était peut-être ça qu'il avait compris et c'était peut-être pour cela qu'il fuyait la nuit avec la même assiduité qu'un vampire fuit le jour. Découvrir un coin de ciel étoilé le mettait dans un tel état de transe que son stylo restait impuissant -ou si maladroit que cela revenait au même- en se frottant à la feuille de papier, aux mots, aux éclats de vers.

On aurait pu en déduire qu'il fuyait la nuit pour des raisons d'hygiène mentale.

Avec sa bonne humeur toute neuve et sa fraîche sociabilité, Henri Myon s'était mis à fréquenter le bistrot de Pierrot. Le midi seulement, pas question de sortir une fois la nuit tombée ! Ses meilleurs amis étaient Pierrot, Emile le boulanger et l'inévitable Eugène qui était, de loin, son préféré.

Animé d'une vicieuse hypocrisie, Henri aimait à le charrier avec toute la conviction et l'innocence du cocu qui s'ignore sur ses rapports avec Jacqueline et sur le morceau de rumsteck qu'elle ramenait régulièrement. Le boucher, ainsi que ceux qui étaient dans la confidence -c'est à dire tout le monde- abondaient dans son sens et chargeaient exagérément de manière à rendre l'évidence si énorme qu'elle n'en fût plus crédible.

Henri Myon gardait précieusement dans son porte-feuille le faire-part de décès de la tante Adrienne survenu deux ans plus tôt et dont il n'avait pas jugé utile d'avertir Jacqueline. La tante Adrienne était la seule parente à qui Jacqueline fût susceptible de rendre visite régulièrement sans risquer un impair. La vieille tante Adrienne était un alibi parfait. Pourquoi en aurait-il privé sa femme. Outre le chagrin, cela eût entraîné des tas de complications. Pourquoi déranger un faux-ordre duquel tout le monde s'accommodait.

L'épicier prit progressivement l'habitude de boire. Un seul apéro ne suffisait plus. La convivialité nécessitait que chacun y allât de sa tournée. Sans compter que Pierrot avait toujours la bouteille d'anisette à la main et poussait joyeusement à la consommation.

"Tu connais la différence entre la Cicciolina et le Pastis?

-Non?...

-Eh bien le Pastis se trouble quand on le mouille... (un silence pour ménager l'effet) Et la Cicciolina, c'est le contraire!"

Tout le monde de s'esclaffer et Pierrot de verser le Pastis pour démontrer la première partie de l'assertion. Inévitablement, il s'en trouvait toujours un dans l'assemblée qui ne connaissait pas l'histoire et un autre pour rajouter:

"Et pour la Cicciolina? Comment qu'tu l'sais?

-Mon p'tit doigt qui m'l'a dit... ricanait grassement Pierrot en pointant un doigt obscène.

Et dire qu'Henri Myon avait pu vivre quinze longues années loin de tout cela. Loin de cette joviale bonhomie, de cette franche camaraderie de bistrot.

Bref, loin des cons.

Henri Myon se lassa vite des plaisanteries de Pierrot et des autres.

Il avait de plus en plus de mal à s'endormir le soir et des insomnies de plus en plus fréquentes le persécutaient. Il lui fallait lutter avec une ardeur croissante pour ne pas être tenté de jeter un oeil vers la fenêtre en pleine nuit.

Malgré les protestations de sa femme qui se prétendait claustrophobe, il décida que, dorénavant, ils dormiraient avec les volets de la chambre hermétiquement fermés. Et les doubles-rideaux soigneusement tirés. Pas qu'un seul filet de nuit ne pût s'insinuer. Et il garderait sa lampe de chevet allumée.

Sa bonne humeur s'estompait à mesure qu'empirait sa phobie du noir. Jamais il ne descendait à la cave sans prendre une lampe de secours ; jamais il n'entrait dans la réserve sans s'assurer qu'il ne risquait pas de se trouver malencontreusement enfermé. Pour des pseudo-raisons de sécurité, il fit placer des blocs de secours lumineux dans le magasin, dans les escaliers, partout où il pouvait se trouver et où il craignait que la nuit ne l'agressât.

Pour tromper ses angoisses, il se mit à boire encore plus. Sans aller chez Pierrot. Tout seul derrière son comptoir. Sa bouteille de calva ne le quittait jamais. Que vide.

Seul le sommeil pouvait le tirer de ses angoisses et Morphée le trahissait chaque nuit un peu plus. Jacqueline était alors réveillée par les tremblements qui agitaient Henri Myon. Malgré ses couvertures, il grelottait en plein été comme s'il avait été sur une plaque de glace.

Dans la journée, lorsque ses tremblements le prenaient, il invoquait le palu contracté en Indochine. Où il n'avait jamais mis les pieds. Mais ça, ses relations de bistrot n'en savaient rien. Jacqueline fut surprise d'apprendre cet épisode de la vie de son mari un jeudi après-midi de la bouche de son amant. Pourquoi lui avait-il toujours raconté qu'il avait passé les trois années de son service militaire à Châteauroux?

Le boucher ne s'attarda pas sur la sincérité du palu du mari de sa maîtresse. Du moment -il l'avait vérifié dans son dictionnaire médical- que ça n'était pas sexuellement transmissible... Jacqueline et lui avaient d'autres fièvres à dompter ; et le rumsteck à attendrir.

Henri commença à prendre des somnifères légers. Dont l'effet dura... légèrement. Puis il se fit prescrire des neuroleptiques plus puissants. Le médecin d'abord, puis le pharmacien le mirent bien en garde sur les effets de ces produits et surtout du risque qu'il y avait à mélanger alcool et narcotiques. Mais Henri passait pour un homme raisonnable et digne de confiance. Epicier de surcroît.

Momentanément déprimé, c'était tout. Classique surmenage, diagnostiqua le médecin et il n'ordonna le traitement que pour une durée d'un mois, persuadé que d'ici là, tout serait rentré dans l'ordre. Il ne croyait évidemment pas au palu mais personne ne lui demandait rien. Il se bornait à soigner Henri Myon, libre à lui d'exhiber un prétendu palu indochinois... La médecine classique n'est pas là pour soigner la mythomanie; la production des facultés de médecine n'y suffirait pas.

Henri Myon buvait le jour pour tromper sa veille et se droguait la nuit pour berner son sommeil.

La seule qui ne croyait ni au palu, ni au surmenage était celle qui était censée le connaître le moins intimement : Sylvie. Peut-être parce qu'elle était la moins concernée était-elle un témoin plus privilégié de la déchéance d'Henri Myon.

Elle ne l'avait pas connu pendant sa période poète et le jour où elle avait été embauchée, elle avait eu affaire à un individu sympathique, normal. Bien sûr un peu cochon comme tous les hommes et ne manquant jamais de jeter un oeil dans son corsage ou sur ses jambes mais comme il n'allait pas plus loin... Jamais elle n'avait eu le moindre geste ni la plus petite plaisanterie douteuse à lui reprocher.

Depuis qu'elle était là, Sylvie assistait donc à la déchéance systématique d'Henri Myon. Systématique car elle était convaincue qu'il ne s'agissait pas d'un hasard, d'un dérangement momentané, mais bien d'une campagne d'auto-destruction savamment et patiemment menée. Elle savait aussi que l'épicier n'était pas homme à se confier à la première vendeuse venue ; fût-elle décolletée jusqu'aux chevilles.

Un jeudi après-midi où ils étaient seuls dans la boutique -pas de Jacqueline ni de clients- Sylvie se mit à parler d'elle-même. Apparemment sans raison, à moins que ce fût pour inciter l'épicier à en faire de même. Les confidences nourrissent les confidences.

Henri laissa passer cette soudaine crise d'exhibitionnisme et ne s'en formalisa pas autrement. Il subissait et continuait consciencieusement l'étiquetage de ses petits pois extra-fins, bercé par la voix de Sylvie qu'il entendait plus qu'il ne l'écoutait. Le monologue dura une bonne partie de l'après-midi.

"C'est drôle, fit-elle, depuis plus de trois heures vous n'avez pas bu une goutte d'alcool."

Le premier réflexe de l'épicier fut de se mettre en colère. Comment ? Elle le prenait donc pour un alcolo ! De quoi se mêlait-elle cette petite grue avec son soutien-gorge et rien à mettre dedans ! Est-ce qu'il s'occupait, lui, de ce qu'elle buvait ou de qui elle fréquentait ?!

Par chance, l'indignation le laissa muet suffisamment longtemps pour qu'il mît un peu d'ordre -et beaucoup de calme- dans ses idées.

D'une part, elle avait raison car ça lui arrivait de plus en plus rarement de rester "si longtemps" sans dévisser la capsule de sa flasque de calva et d'autre part, elle avait un sourire désarmant et d'une troublante ironie. Cela rendait son regard extrêmement perçant et l'épicier eut la désagréable sensation de s'y empaler d'un coup sec. Comme si, de ses seuls yeux, elle l'avait ferré comme un vieux brochet.

Plutôt que de se débattre au risque de s'arracher la gueule avec l'hameçon, il s'étonna en forçant un sourire :

"Tiens donc ? Vous avez remarqué ça ? ... A quoi pensez-vous que ma sobriété soit due ?"

Puis de rajouter prestement :

"Vous savez, il m'arrive de rester beaucoup plus longtemps que ça sans boire... Je ne pense pas en être au dernier degré de l'alcoolisme.

-De l'alcoolisme, peut-être pas, après tout je n'en sais rien, mais au dernier degré de la solitude...

"Solitude... Solitude, bafouilla-t-il excédé. Qui parle de solitude dans le commerce ?... Il y a les clients, il y a vous -et je vous trouve même tout à coup un peu envahissante-, il y a les voisins ! Et puis vous oubliez ma femme !

-Ca... Je n'oublie ni votre femme ni les voisins, ni monsieur Eugène...

Perfide garce ! pensa Henri Myon. Il pensa même d'autres choses et l'affubla mentalement d'un tas d'épithètes rarement usitées en poésie. Il était furieux qu'une simple gamine en sache presque autant sur son compte que lui-même. Bien sûr qu'il était seul depuis qu'il avait quitté la nuit. Depuis qu'il l'avait répudiée comme une catin sous prétexte qu'elle le mettait quotidiennement face à son impuissance. Que chaque soir elle le berçait de promesses, lui faisait croire à de voluptueuses et efficaces caresses, l'encourageait à la rejoindre et chaque matin le laissait au milieu de dizaines de brouillons stériles, plus amorphe qu'un limaçon, épuisé et frustré ! Il se donnait de toute la profondeur de son âme sans que jamais un trait ne jaillisse, qu'un vers ne saillisse. Et l'aube venue, elle repartait sans qu'il n'y puisse rien alors qu'il pleurait : "Reste encore un peu mon Amour, ma Nuit. Donne-moi encore une chance de t'aimer...

Et, comme une putain soumise, elle se représentait à la brune suivante. Pour repartir, amante insatisfaite à l'aube naissante, laissant dans la gorge de son poète le goût amer de l'échec; lui nécrosant l'esprit chaque fois un peu plus.

C'est pour cela qu'il avait décidé de suicider son amour. Mais ça, la gamine ne pouvait pas le savoir !

Parce qu'elle lisait l'étonnement sur son visage et qu'elle devinait ses pensées, elle reprit sans même le laisser parler.

"La solitude se lit sur votre visage si évidemment que tout le monde l'ignore parce que, précisément vous êtes seul. Personne ne vous regarde. C'est comme si vous inexistiez au milieu des gens, des clients, de votre femme, de vos voisins...

- Et vous, vous prétendez être plus fine que les autres et lire tout ça sur ma tronche d'épicier, persifla-t-il.

- Oh non... répondit-elle avec modestie, les yeux baissés comme pour avouer une faute. Je prétends seulement être atteinte du même mal que vous, la solitude. Vous voyez, chaque soir, je me mets à ma table et je trompe le silence de mon petit appartement en écrivant mon journal comme un roman sans fin. J'avais un ami... enfin un fiancé... Il s'est... mais ce que je vous raconte ne vous intéresse sûrement pas? (... du regard, il l'encouragea à continuer...) Il s'est... enfin il est mort. Il croyait que je ne pourrais pas l'aimer parce que lui-même était... vous comprenez, il était...

- Impuissant ?...

Sylvie hocha la tête pour le remercier d'avoir prononcé ce mot qu'elle ne parvenait pas à s'arracher. C'était au tour d'Henri Myon de lire dans l'âme de la jeune fille.

- Il n'est pas mort accidentellement, n'est-ce pas ?.. (comme elle ne le contrariait pas, il continua) Il s'est... suicidé ?.. Mais vous, vous l'aimiez et lui vous aimait...

- Nous n'avons pas su nous l'expliquer à temps. J'ai maintenant toute l'éternité pour lui dire dans mon journal que je l'Aime... C'est un peu comme si, chaque soir nous nous retrouvions au travers de ces lettres qu'il ne lira jamais.

L'épicier fut passablement ému par la confession inattendue de la jeune fille. Au point qu'il sentit monter une nouvelle crise de palu, prétexte à se retirer dans l'arrière boutique, s'envoyer une double dose de calmant et attendre que ses yeux cessent d'être aussi brûlants.

De retour dans le magasin, il eut beau appeler, sortir sur le trottoir et scruter l'horizon jusqu'aux deux carrefours qui bornaient sa rue, il ne trouva pas trace de Sylvie. Sans doute, pensa-t-il, s'était-elle sentie gênée, voire vexée, d'avoir ainsi déballé sa vie.

Lorsque Jacqueline ramena le rumsteck, il lui dit simplement que la petite était partie sans rien dire ; peut-être un malaise.

Ni le lendemain, ni les jours suivants ne virent réapparaître la jeune vendeuse. Avec sa perspicacité féminine, Jacqueline supposa que des choses malhonnêtes avaient dû se passer entre elle et son mari et qu'il lui avait donné son compte pour s'en débarrasser ; ce dont elle n'était finalement pas mécontente. Elle trouverait une autre solution pour le rumsteck.

Henri Myon était déçu que Sylvie soit si vite sortie de sa vie. Pour une fois qu'il rencontrait quelqu'un de vivant...

Déçu et vaguement triste. Mais pas inquiet. Il voulait croire qu'elle finirait par rencontrer un autre jeune homme et qu'ils sauraient s'aimer et se le faire comprendre. Le reste passerait par le compte pertes et profits du bilan des amours de jeunesse.

Dans son cas, c'était trop tard. Il était condamné à son impuissant amour et rien ne pourrait l'en détourner. Même pas l'hypocrisie. Depuis des mois, il jouait à l'épicier ! Si bien que tout le monde y avait cru. Même lui. Pendant un temps. Assez court.

Il s'est pourtant obstiné. Il s'est mis à boire. A se droguer. Et peut-être aurait-il pu tenir encore un peu sans l'intervention de Sylvie. Bas les masques!

Il aurait tenu jusqu'à ce que le rideau tombe sur sa lente agonie. Cirrhose, dépression, folie, il avait le choix des armes. Il ne pouvait pas se manquer. Alors, il serait mort dignement, comme doit le faire un épicier. Dans le journal, un encart aurait tenu lieu de faire-part. Eugène lui-même aurait versé une larme. Peut-être. Mais pas de tristesse, non, comme beaucoup : de dépit parce qu'un jour ça serait son tour et qu'on n'y peut rien. Que pleurer.

Henri Myon préféra une autre solution. Un soir où la Lune était pleine, il retourna dans la petite mansarde. N'alluma pas la lumière mais ouvrit en grand le vasistas. La lumière d'argent de la lune tombait à ses pieds et dessinait sur le sol un carré presque parfait. Henri se mit nu. Totalement nu. Et entra dans la tache de lumière comme on entre dans une eau froide, du bout des pieds. Mais là, la sensation était autrement plus agréable. La lumière était tiède. Henri se détendit, faisant rouler ses muscles et ses membres pour se frotter aux rayons de lune. On aurait dit qu'il se livrait aux mains expertes d'une femme amoureuse.

Il fut pris d'une douloureuse érection. Puis ses tempes se resserrèrent comme un étau jusqu'à ce qu'il perde connaissance.

Jacqueline ne le trouva que deux jours plus tard, ainsi figé. Sur la table de la mansarde gisait, vide, le tube de somnifères.

Pour qualifier son état et essayer de l'expliquer, les médecins usèrent de beaucoup de mots à base de sophro-, de narco-, de cata-, de -lepsie, de psycho-, de -trope, de léthargie hypnotique et autres sopors. Bref, ils n'y comprenaient rien! Avait-on jamais vu un type dans le coma bander comme un âne et sourire béatement en regardant le ciel.

En attendant une improbable guérison, ils le gardaient en observation, enfermé dans une chambre de l'asile, juste sous les toits.

*

Endymion, fils de Zeus, fut le roi des Etoliens. Il devint amoureux de Séléné, la Lune, qui lui donna cinquante filles. A sa demande, Zeus frappa Endymion d'un sommeil éternel qui lui permit de rester jusqu'à la fin des temps le beau berger qu'il était. Amoureuse de lui, la Lune vient chaque soir le rejoindre dans une caverne où il repose pour toujours et elle peut s'unir à celui qu'elle aime sans jamais le réveiller de son assoupissement, sans jamais le sortir de son immobilité. Elle le caresse de ses rayons d'argent et l'enveloppe secrètement dans la toison d'une lumineuse blancheur dont Pan lui fit un jour cadeau.

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