Le Strombule auriculaire
(extrait du: Bestiaire raisonné de tératologie spatiale et intemporelle.)
Le Strombule ne ressemble à rien et sa description ne va pas s'en trouver simplifiée.
Vous avez déjà vu le Pont de Londres?
Ou un satellite espion russe?
Ou un éclair d'intelligence dans le regard d'un homme politique?
Le Strombule, c'est un peu des trois moins les deux autres.
C'est comme un objet mathématique. Une sorte d'entité abstraite sans laquelle rien ne serait cohérent. Un outil à refaire le monde les soirs de grande beuverie. Ou de grande fumerie (pour le saumon, en Norvège!).
C'est monstrueusement inconsistant un Strombule.
Il doit son surnom d'auriculaire au fait qu'il a une prédilection pour ce doigt-là. Le Strombule auriculaire vit en effet en parasite du petit doigt contrairement à son cousin, le Strombule testiculaire dont l'existence (probable) n'a pu être positivement établie.
Biologiquement, il n'a aucune existence. C'est une sorte d'ectoplasme animé d'une âme malfaisante. Gare à celui qui est habité par le Strombule, ses jours sont comptés. D'autre part, le Strombule, qu'il faut bien se décider à ranger parmi les maladies, est très contagieux. Il profite de la moindre poignée de main pour sauter sur sa nouvelle victime. Je ne saurais donc trop recommander la plus extrême méfiance envers les doigts qui ne sont pas les vôtres. Ne vous laissez pas arracher les crottes de nez par n'importe qui. Faites-le vous-même dans les conditions d'asepsie les plus draconiennes. Grattez-vous vous-même le dos. Et tant pis si de sournoises démangeaisons viennent à se déclarer dans des endroits inaccessibles. Mieux vaut ça que la strombulite. Oui. N'importe quoi vaut mieux que la strombulite...
A peine l'animal s'est-il logé dans votre doigt qu'apparaît un énorme panaris. Le furoncle pointe sa tête d'un blanc de nacre au milieu d'une zone rouge tirant sur le violet. Il érupte de façon régulière en petites boules de prurit couleur de crème au café nauséabondes. Rien ni personne ne peut venir à bout de l'infection. Ce n'est pas un virus, pas une bactérie, ni même un proto- ou métazoaire. Ce n'est pas plus d'origine végétale ou minérale... C'est un monstre, un esprit, une créature de l'au-delà, une immatérialité comme il vous plaira de la nommer.
Car la strombulite ne se limite pas à une banale infection gangrénogène dont une simple amputation viendrait à bout. Le Strombule auriculaire détruit sa victime. Il la vampirise. L'asphyxie. La broie. La noie. La viole. La sassine. Et j'en passe.
Le strombulé (ainsi nomme-t-on le malade) passe entièrement sous le contrôle de son parasite. Son comportement se trouve immédiatement modifié et ses sens définitivement altérés. La fièvre favorise-t-elle sans doute la déconnexion du strombulé d'avec les réalités de ce monde. Et c'est tant mieux pour lui.
Les premiers symptômes consistent en une sécrétion anormale de cérumen. Le Strombule active par un mécanisme hormonal qui nous échappe la fabrication de ce miel dont il est friand. Le strombulé est alors enclin à se tire-bouchonner continuellement les feuilles sans se rendre compte qu'il ne fait que rien d'autre que le jeu du Strombule. L'eldorado auriculaire est absorbé avec avidité par l'opercule du panaris qui, après une courte digestion, le régurgite sous forme de prurit puant (voir plus haut) avant de recommencer son manège.
Toute l'énergie vitale du strombulé passe dans la sécrétion de cérumen. Il n'urine plus, n'excrémente plus, ne transpire plus, n'ovule plus ou ne spermatozoïde plus (selon le cas). Ses cheveux tombent, ses ongles ne poussent plus. Il ne sait plus que se nourrir et fourrager dans ses cages à miel, lesquelles enflent de façon démesurées. Tel le pétale inférieur de l'orchidée, le lobe de l'oreille s'incurve et se creuse comme un sac pour recueillir les excédents de cérumen.
Toute l'alimentation du strombulé aboutit dans son panaris via l'oreille. Il n'est qu'une usine à cérumen. Très vite, il dépérit malgré la suralimentation. Son métabolisme est totalement perturbé. Même les cellules cancéreuses qu'il avait développé sont malades. Il devient maigre comme un cierge de cire humaine puis, ploc, il meurt.
Le strombulé meurt, mais pas le Strombule. Ben tiens, hé! ça serait trop facile. Il suffirait de tuer tous les strombulés pour venir à bout du Strombule. Et pis quoi encore? La solution finale n'a jamais été une solution (on ne peut qu'être effarés devant la monstrueuse connerie de certains soit-disant être humains bons aryens capable d'en avoir conçu le principe et d'avoir commencé à le mettre en pratique. Mais revenons à nos Strombules). Le Strombule, rappelons-le, est immatériel, abiologique, avivant. Il n'a donc aucunement besoin de cérumen pour vivre. S'il s'en nourrit, c'est uniquement par vice, une sorte de plaisir solitaire qui rend sourd le strombulé. Ne nous cachons pas la vérité. Le Strombule aime le cérumen et adore voir mourir les gens.
Il quitte le cadavre avec la satisfaction du devoir accompli et l'espoir de mettre le grappin sur une autre victime. Ce comportement s'explique en partie par le fait que le Strombule est asexué. Il ne connaît donc de jouissance que dans le travail et comme il ne perd pas de temps en fornications inutiles, il peut se consacrer entièrement à son passe-temps favori: la cueillette du miel.
Nous avons vu qu'il pouvait se déplacer d'un individu à un autre par simple contact. Mais il faut savoir que ça n'est pas parce qu'il infecte un nouvel auriculaire qu'il quitte son hôte précédent. En effet, le Strombule est atteint de graves troubles caractériels et notamment d'une schizophrénie galopante avec dédoublement de la personnalité franchement pathologique. Son moi se dédouble en deux demi-moi et panarise le nouveau venu sans abandonner sa proie précédente. De même le nouveau moi pourra à son tour se dédoubler etc... Bref le Strombule est malade dans sa tête.
A noter un détail intéressant, le Strombule n'attaque pas les extra-terrestres. Et ceux-ci le savent qui ne font rien qu'à le narguer en se baladant le petit doigt en l'air comme une invite à se faire strombuler. Schizophrénie n'est pas synonyme de débilité mentale et le Strombule ne se laisse pas prendre au piège. Ces précieuses observations nous ont été communiquées par le Dr David Vincent qui les a observés un soir où il roulait, chargé à bloc, sur une route à péage du middlewest. Malgré toutes ses démarches, David Vincent ne parvient pas à faire reconnaître le résultat de ses recherches ni à se faire homologuer dans le Guiness Book of Records comme paranoïaque le plus convaincu.
Certains ont cru voir là une solution à leur problème et ont tenté d'abuser le Strombule en arborant un petit doigt exagérément raide. Non seulement les Strombules n'ont pas été dupes mais en plus, ils se sont fait traiter de tantouzes...
Reconsidérons le cas du Strombule repus de cérumen et qui séjourne pour quelques instants encore au bout du doigt d'un cadavre décéruménisé. Il a eu l'occasion de semer plusieurs moi mais ça n'est pas parce qu'il se disperse que le Strombule est brouillon et qu'il risque de s'oublier sous un ongle incarné. Le dernier moi du Strombule entre alors dans une phase végétative. C'est ce que l'on appelle le moi de congé payé. Il n'en sortira qu'en automne, saison du rut chez certains et de la migration chez d'autres. Ne baisant pas ni ne voyageant, le Strombule, afin d'éviter la déprime automnale, seul dans son panaris depuis longtemps desséché et ressemblant comme deux gouttes de pus à un squelette se voit en proie à un violent désir de cérumen. Ses rêves sont peuplés d'oreilles en porte-jarretelles et bas résilles avec couture, culotte et dentelle assortie. Bref, il ne tient plus et sous l'effet du manque, il se transcende jusqu'à devenir éther. Sans autre support que son propre mental sublimé, il se dirige vers une usine de cotons-tiges et s'arrange pour se laisser enfermer (on dit aussi "conditionner") dans une boîte. Le coton-tige est au Strombule ce que la poupée gonflable est à l'homme, un ersatz, un moyen de faire passer le temps.
A noter que le Strombule testiculaire dont il a été question plus haut remplacerait la phase coton-tige par une phase préservatif. Mais là encore, nous sommes dans le domaine de l'hypothèse puisque nous ne savons même pas s'il existe.
Après un séjour sur les rayons d'un pharmacie (voisins de ceux où sont rangés les préservatifs, ce qui accréditerait la thèse, au cas où l'existence du Str.testiculaire serait démontrée qu'il ne s'agirait en fait que d'une forme mutante du Str.auriculaire, emballée par erreur dans un mauvais paquet), le Strombule, tel Aladin sortant de sa lampe, sautera sur le premier auriculaire venu et recommencera sa macabre farce.