Le stylo grave

André Weber écrit des romans policiers. Comme beaucoup d’auteurs de polars, on le feuillette dans les gares et on l’oublie sous un siège de train. Il écrit en attendant, qu’un jour, on reconnaisse son talent, le jour où il sortira de ses tripes l’œuvre majeure, celle qui l’élèvera du rang d’écrivaillon à celui d’écrivain. Un jour...

En attendant ce jour, il se complaît dans sa paranoïa de génie méconnu et se soigne à coups de ruban adhésif (c'est ainsi qu’il appelle le Scotch) avec deux glaçons et très peu d'H2O ; cet excipient chimique dont il a toujours mis en doute le caractère inoffensif. Pour lui qui passe son temps à faire évoluer ses personnages dans des milieux interlopes et sordides où un piège peut cacher un coup fourré, ce liquide inodore et sans saveur ne peut être que louche et doit être considéré avec méfiance. Son instinct de survie le pousse donc à procéder à des désinfections systématiques et régulières du tube digestif à l'alcool. Weber est un consciencieux, méticuleux voire maniaque question hygiène bucco-pharyngée.

Il fait partie de ceux qui ont besoin de la nuit pour écrire. A moins que ce soit une façon de repousser le plus tard possible le moment d’affronter sa rame de papier, armé de son simple stylo. Chaque soir, son stylo-plume lui propose le même duel. Il a eu toute la journée pour fourbir ses idées et il sait que l’affrontement durera toute la nuit. Il n’est pas venu le moment où il rendra l’âme sur le pré de l’imagination tarie, sans autre témoin que l’aube qui se lève sur les pages plus blanches que le visage d’un cadavre exsangue.

L'angoisse de la page blanche : connaît pas ! Le plus dur, ce serait plutôt de se freiner. Chez lui, les personnages n'ont pas fini de naître qu'ils sont déjà morts des suites d'un excès de vie.

Beaucoup de romanciers tiennent un langage du style : " on commence à écrire une histoire et puis... et puis on finit sur une autre ". C'est classique, voire banal. Ce syndrome, chez André Weber, se traduit d’une façon légèrement différente. S’il n'est pas maître du destin de ses personnages, c'est parce que son stylo décide de leur mort !

La première fois que le phénomène s’est produit, c'est lorsque Mat Llewelyn, un privé irlandais venu faire une enquête chez les froggies rencontra sur son chemin la somptueuse princesse Katia au regard brûlant comme un hamburger réchauffé au micro-ondes. Sans même évoquer la sensualité qui émanait de la jeune personne qui n’aurait pas pu s’asseoir plus de dix minutes sur la banquise sans faire monter le niveau des océans jusqu’au Mont-Blanc.

Au moment où Mat s’apprêtait donner libre cours aux fantasmes les plus intimes d’André Weber, dans une scène à la sexualité débridée... Pfouit ! Plus rien… Non pas que la bombe sexuelle ne fut qu'un pétard mouillé ni que Mat fut victime d’une carence de gin-seng. Tout allait bien et les paragraphes préliminaires avaient fait monter une tension apparemment irréversible mais… le stylo refusa d'écrire. André songea à une panne d’encre, il s'attrapa le stylo à deux mains et se le secoua frénétiquement pour en faire jaillir ne serait ce qu'une idée, à défaut d'un trait de génie.

Rien ! Rien qu'une tache sur la feuille. Une tache rouge. Rouge sang ! Weber goûta du bout du doigt. Il eut un mouvement de recul en reconnaissant le goût. Il répéta l’expérience, aucun doute, c'était bien du château St-Hémoglobine ; un subtil mélange de plasma, de plaquettes, de globules rouges et blancs constituaient cette éclaboussure étoilée. Le palais de Weber commençait à être passablement défoncé par les excès de désinfectant et il n’était pas capable de se décider entre un B négatif et un AB négatif... Ce doute chagrina le côté esthète de l’auteur.

Troublé par cet incident, Weber relut son dernier paragraphe et constata avec un hoquet d'angoisse que Mat Llewelyn venait de décéder !

Il n’avait donc plus rien d’autre à faire qu’à rhabiller la volcanique princesse Katia qui jurait que c'était bien la dernière fois qu'elle se laissait imaginer par cet André Weber de m... Elle voulait bien continuer à être héroïne de roman, mais pas dans ces conditions ! A quoi servait qu'elle dévalisât les magasins de lingerie fine si le soi-disant héros lui claquait dans les doigts au bout de deux lignes ! Evacuation précoce...

Weber lui présenta ses excuses et promit de lui donner une autre chance dès son prochain roman. Faute de héros, il dut abandonner le manuscrit inachevé.

Puis ce fut Jefferson T.McFarlane qui croisa le chemin de Katia. Tout se passa très bien pendant les cinq premiers chapitres. Katia reconnut même que, physiquement, elle préférait Jef à Mat. Les deux héros filaient un tas de choses parmi lesquelles un parfait amour...

Quand l'inconcevable se produisit ! Nouvelle hémorragie fatale du stylo ! Katia finissait de se vider de son sang près du cadavre encore frais pour la saison de Jefferson T.McFarlane. Les deux y étaient passés d’un même trait de plume ; sans aucune raison.

Deuxième manuscrit que Weber dut jeter. La série continua ainsi pendant près de deux ans. En tout, neuf brouillons de manuscrit durent ainsi être prématurément écartés, trop tôt enlevés à l'affection de leur auteur.

Toujours le stylo saignait. Une véritable hécatombe. Chaque goutte de sang qui glissait de la plume signait la mort d'un personnage et le deuil d’André Weber durait le temps d’une cuite.

Il essaya diverses solutions, modifiant les histoires afin de rendre moins dangereuse la vie des protagonistes mais, outre que le sujet perdait en intérêt, un de ces maladroits finissait toujours par se couper accidentellement ou se trouver un ancêtre hémophile et il se vidait de son sang. Sa vie se trouvait réduite, comme celle de ses prédécesseurs, à une tache coagulant au milieu d'une page blanche.

André Weber commençait à se faire à l’idée qu'il ne pourrait plus jamais écrire ou, tout au moins, terminer une histoire. Il envisagea d’apprendre se servir d'une machine à écrire mais il était si peu doué en dactylo que c'est lui qui serait mort de vieillesse avant la fin de l'histoire.

Il conçut même, dans un accès de désespoir, d’écrire un roman sans héros, partant de la vie d’un individu banal discutant avec son voisin qui lui-même parlait à son épouse qui expliquait à ses enfants que leur camarades avaient des parents dont les collègues… etc. Il espérait, dans cette aventure sans histoire, quitter chaque personnage avant qu’il n’ait le temps de mourir. Il voulait prendre la mort de vitesse. Il croyait y être arrivé lorsque la tante du voisin dont le chien lui avait été donné par le colonel de gendarmerie… alluma son téléviseur et apprit qu’une guerre nucléaire venait d’éclater et que la planète était sur le point d’être anéantie. Trop tard ! Déjà une flaque de sang se répandait sur la pile de feuilles vierges, se mêlant aux larmes d’André Weber qui, pour se retenir de crier, se mordit férocement le poing ; jusqu’au sang.

Cette douleur fut une révélation. Weber se remit à écrire ; à écrire beaucoup. Ses personnages ne mouraient plus. André Weber n’écrivait que des histoires de vampires parce que... ça saigne pas, les vampires !

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