Le Vieux Téléphone
On a tous nos petites manies, nos petits vices... J'avais un ami, lui, qui collectionnait les vieux appareils téléphoniques.
Il avait épuisé depuis longtemps les ressources des brocanteurs environnants et entretenait des relations avec la plupart des téléphono-maniaques du monde entier.
Cela ne l'étonna donc pas de recevoir un jour ce colis en provenance d'Israël. Un seul détail le chagrinait : l'envoi était anonyme. Il ne s'en formalisa cependant pas outre mesure, espérant qu'une lettre d'explication lui parviendrait dans les prochains jours.
Il déballa le paquet et en extirpa un vieil appareil de modèle inconnu.
Tout ce qu'il pouvait déduire de sa provenance, c'était qu'il ne s'agissait pas d'un téléphone arabe...
Se promettant de faire des recherches plus approfondies, il rangea le nouvel arrivant sur une étagère, parmi d'autres pièces dûment référencées, celles-là.
Durant la nuit, une sonnerie le tira brutalement des bras du dénommé Morphée. A tâtons, il décrocha l'appareil posé sur le chevet.
Mais la sonnerie continua.
Grégoire, c'est le nom de cet ami, se dirigea vers l'endroit d'où venait le bruit. Il se retrouva dans son atelier, là où dort l'ensemble de sa collection.
Des cafards qui n'avaient pas l'habitude d'être dérangés à cette heure-là, couraient en tous sens sur le sol, à la recherche d'un peu de nuit.
Et la sonnerie continuait à harceler les malheureuses oreilles de Grégoire.
Comment était-il possible qu'un de ces téléphone puisse sonner?..
Le son le guida tout droit vers l'appareil arrivé le jour-même. Il décrocha et risqua un timide :
"Allo?"
Une voix synthétique et monocorde parlait à l'autre bout.
"Au troisième top, il restera exactement trois jours, sept heures et dix huit minutes... top... top... top... Au troisième top, il restera exactement trois jours, sept heures et di...
Grégoire raccrocha brutalement. Tempêtant contre le sombre abruti qui lui avait adressé ce téléphone farceur. Retourna se coucher et sursauta quand, au milieu d'un cauchemar, son réveil-matin vint lui rappeler qu'il était temps de se lever s'il ne voulait pas être en retard au boulot. En fait, ledit réveil résuma son discours à une banale et grelottante sonnerie.
Rentrant le soir, il se hâta de démonter le fameux téléphone. Rien. Rien que quelques vieux fils roussis et poussiéreux dans une carcasse en bakélite. Perplexe, il l'abandonna sur son établi, le ventre à l'air.
Cette nuit-là, le téléphone sonna deux fois, débitant mécaniquement l'étrange compte à rebours. Grégoire dormit très mal.
Le lendemain, les sonneries se succédèrent avec une fréquence accrue. Accru également, le malaise qui envahissait Grégoire.
Il décrocha le combiné. Mais les sonneries ne s'interrompaient pas. Le seul moyen de les faire taire était d'écouter le long monologue de l'horloge parlante.
"Au troisième top, il restera exactement un jour, dix-sept heures et...
Impossible d'échapper au lancinant décompte, à l'inévitable litanie horaire.
Sur la table, l'appareil gisait en pièces détachées. Pourtant la voix continuait d'égrener imperturbablement ces top... top... top...
La nuit suivante, Grégoire ne put même pas quitter son atelier sous peine de déclencher la sonnerie. Il passa donc la nuit à écouter la voix lui annoncer qu'il ne restait plus que six heures, puis cinq, puis quatre...
Epuisé par cette nuit de veille qui succédait elle-même à deux autres nuits perturbées, il quitta son appartement, refermant la porte sur le maudit téléphone qui le réclamait de plus belle.
D'après le témoignage des voisins, c'est vers midi que le téléphone s'est tu. A peu près à l'heure où Grégoire, fourbu, s'est endormi au volant de sa voiture. Et a heurté un camion venant en sens inverse.
Personnellement, j'ai horreur que le téléphone sonne quand je dors...