Le co-locataire prévenant
- Bonjour, je... je suis monsieur Trumeau votre voisin du dessus... au quatrième.
- Je sais, nous nous sommes déjà vus à une réunion de co-locataires.
- Oui mais vous savez, dans ce genre d'occasion, on a peu... euh... l'occasion, si j'ose dire, de faire connaissance.
Le physique d'Hadrien Trumeau, était aussi banal que son patronyme ou ses propos. Il ressemblait aux gravures illustrant jadis les ronds-de-cuir des romans populaires ; petite redingote usée et rapiécée maladroitement, gilet porté sur une chemise à col droit fermé par une cravate très fine. Sur le gilet, comme pour souligner l'inévitable petite bedaine, passait la chaîne en or qui retenait l'oignon enfoui dans son gousset et qu'il consultait fréquemment, à la façon du lapin en retard d'Alice au pays des merveilles. Il ne lui manquait que le pince-nez pour achever la caricature.
- Puis-je vous entretenir quelques minutes ? demanda-t-il.
La formule fit sourire la voisine du troisième qui songea, mais en se gardant bien de le dire "quelques minutes, oui... au-delà, je risque de ne plus être dans vos moyens." Lucienne Berthoulet, plus connue sous le nom de Lise Brown par ses voisins ou Lily la Brune par ses proches, était connue pour gagner la vie à la sueur de son front ; front qu'elle avait fort bas et fendu. Bien que l'heure de gloire des demi-mondaines semblât révolue depuis près d'un demi-siècle, Lily la Bune continuait avec le même charme qu'une belle Otero ou une Liane de Pougy à éponger les excès de fortune d'industriels en goguette. Alors que la mode, pour les maîtresses ou les femmes entretenues, était de se cacher ou, pour le moins de rester dans l'ombre, Lise Brown s'affichait avec ostentation au bras de ses amants, pour la plus grande joie des paparazzi et des journaux à scandales. Il était de bon ton, pour asseoir son standing, d'avoir été vu au moins une fois au bras de cette brune, grande et fine, souvent vêtue de cuir. On la rencontrait parfois dans des clubs très privés où les adeptes de Sacher-Masoch et du Divin Marquis aimaient à se retrouver. Des histoires folles couraient sur elle ; rumeur qu'elle se gardait bien de confirmer ou d'infirmer. On prétendait qu'elle participait à des messes noires ou officiait pour des cultes vaudous où, paraît-il, d'innocentes vierges étaient offertes en pâture aux appétits des officiants, hommes ou femmes pour une débauche consommée.
Ce jour-là, elle ne portait qu'une robe de chambre de mousseline rose, qu'elle n'avait pas jugé bon de fermer. Elle invita Hadrien Trumeau à entrer.
- Quelle heure est-il donc ? demanda-t-elle en baillant.
- 12h37, s'empressa d'annoncer Hadrien Trumeau, sa montre de gousset à la main.
- Ah, je comprends... ajouta-t-elle en s'étirant, ce qui dévoila entièrement sa nudité. Et que me vaut une visite aussi... matinale ?
Hadrien Trumeau était trop attiré par le faste et les dorures de l'appartement pour égarer son regard sur le ventre plat de sa voisine. Son œil curieux sautait d'objet en objet, de meuble en meuble, de tableau en tableau. L'entrée à elle-seule ressemblait à un magasin d'antiquaire. Le sol était couvert de tapis si épais et moëlleux qu'Hadrien Trumeau avait peur de s'y enfoncer.
La porte refermée, on aurait pu se croire dans une demeure bourgeoise du XIXème siècle et ni Lise Brown, née Berthoulet ni Hadrien Trumeau ne dépareillaient dans ce décor tant ils étaient anachroniques.
Une fois le vestibule franchi, Hadrien Trumeau se retrouva dans une antichambre décorée selon le même goût pour l'accumulation et les vieilleries. L'appartement d'Hadrien Trumeau, situé exactement au-dessus avait la même disposition, pourtant, il ne reconnaissait pas, dans cette antichambre, la pièce qui lui servait de salle-à-manger et où il avalait, chaque soir, son potage en poudre, face à l'écran de la télévision. Hadrien Trumeau réalisa à ce moment-là, qu'il n'y avait aucun des choses indispensables apportées par le progrès. Lise Brown avait poussé son goû de l'ancien jusqu'à utiliser un éclairage au gaz.
Hadrien Trumeau s'approcha d'une des appliques où brillait une petite flamme bleue et tourna la molette. La flamme s'enfla et la lumière se fit plus intense.
- Chouette, non ? demanda Lise Brown en souriant.
Hadrien Trumeau la regarda et bredouilla :
- Oui, oui, en effet mais... est-ce dans les normes de sécurité ? est-ce que le syndic sait que...
Lise lui adressa un clin d'œil complice en posant son doigt en travers de ses lèvres non maquillées. Hadrien Trumeau haussa les épaules. Après tout, il n'était pas là pour ça. Lise Brown enchaîna :
- Asseyez-vous, monsieur Tripot.
- Trumeau... rectifia Hadrien Trumeau, le doigt levé comme pour demander l'autorisation de parler.
Elle désigna un canapé recouvert de coussins brodés de soie dont certains, très chiffonés, portaient les marques d'écrasements voluptueux. Hadrien Trumeau s'y assit avec précaution alors que Lise Brown se laissait tomber avec une grâce très étudiée sur la méridienne qui lui faisait face. Un des pans de son peignoir tomba comme un rideau et Lise Brown ne chercha pas à le ramener sur elle. Elle guettait avec amusement le regard de ce petit homme insignifiant qu'elle méprisait sans méchanceté. Elle n'aurait eu à lui reprocher que le fait de ne vivre qu'avec une pension de fonctionnaire de bas échelon.
Ainsi installée, on voyait tout de ses seins un peu lourds aux aréoles larges et au tétons bruns, gros comme des mûres. Elle avait pris une pose légèrement cambrée afin de les mettre en valeur. Elle posa sa main sur son ventre, bien à plat à hauteur de son nombril. Ses ongles longs et rouges étaient disposés comme une flèche indiquant sa toison. Lily la Brune méritait son surnom ; hormis ses cheveux anthracite remontés en chignon négligé, elle arborait, à la frontière de son ventre, un épais buisson couleur d'encre. Sa peau était claire et ses hanches n'étaient pas rayées par la cicatrice pâle que laisse le soleil sur un maillot. Son impudeur n'était pas choquante. Lise était trop naturelle pour être obscène.
Hadrien Trumeau était assis sur le rebord du canapé, genoux serrés. Il regardait sans s'en apercevoir le spectacle qui lui était offert. Il se laissa lentement aller à oublier où il était.
Lorsqu'elle jugea qu'il en avait assez vu, Lise Brown poussa un soupir qui lui souleva les seins et déclara :
- Vous désirez ?
L'homme sursauta et son visage vira au cramoisi pendant qu'il fuyait le regard lumineux et amusé de Lise Brown.
- Je... excusez-moi... je... (il se râcla la gorge) voilà, j'ai été mandaté par les autres locataires de l'immeuble pour...
- ...me demander d'aller exercer mes talents ailleurs ? coupa Lise Brown avec un sourire narquois au coin des lèvres.
- Partir ? ah non, non... pas du tout...
- Alors quoi ?
- Disons d'être plus... discrète... Certes, avoir une célébrité comme vous dans l'immeuble (Lise pouffa) peut valoriser les lieux aux yeux de quelques uns mais il existe des gens aux moeurs plus rigides qui... enfin que...
Lise se leva, l'air visiblement contrarié. Hadrien Trumeau paraissait encore plus petit devant elle.
- Il fallait que ça arrive un jour ! ça ! C'était inévitable... marmonna-t-elle.
- Je suis désolé, s'excusa Hadrien Trumeau. Il n'y aurait que moi... vous pensez bien que je n'ai rien à vous reprocher...
- Mais il n'y a pas que vous, sourit Lise.
Hadrien Trumeau haussa les épaules avec l'air sincèrement navré.
- Et que se passera-t-il si "les autres" considèrent que je ne suis pas assez discrète ?
Hadrien Trumeau fit une moue significative.
- J'ai peur qu'on vous demande de...
- Je comprends... fit Lise Brown en ouvrant la porte qui menait vers sa chambre.
Elle s'y rendit, laissant le pauvre Hadrien Trumeau avec les fesses au bord de son canapé. Il se pencha légèrement en avant et l'aperçut qui se déshabillait.
Elle avait jeté le peignoir en travers du lit et se baladait dans la chambre comme si elle était seule ; ou plutôt, comme si Hadrien Trumeau n'était pas là. Elle fouillait dans ses commodes, ses armoires, en quête des vêtements dont elle allait s'affubler.
Hadrien Trumeau regardait sans dire un mot, de peur qu'elle ne se souvienne tout à coup de sa présence. Lise Brown était de ses femmes à qui la nudité allait bien. Un individu nu peut avoir l'air gauche ou ridicule lorsqu'il se déplace mais Lise Brown se mouvait avec l'élégance d'une danseuse. Hadrien Trumeau la vit qui déroulait ses bas le long de ses jambes, les fixant à un porte-jarretelles noire, de la même couleur que la culotte de dentelle qu'elle passa aussitôt ; soutien-gorge coordonné, bien sûr. C'est alors qu'elle l'agrafait dans son dos, qu'elle se tourna vers la porte et demanda, d'une voix forte, à Hadrien Trumeau.
- Qu'est-ce que l'on me reproche, exactement ? le trop grand passage ou le fait de ne pas dissimuler mon adresse aux journaux ?
- Oui, bien sûr, il y a de ça mais, le pire, ce sont les cris...
- Les cris ?
Lise Brown éclata de rire.
- Vous voulez dire que quelques gémissements de plaisir empêchent deux ou trois rombières mal baisées de dormir ? Elles ont peur que cela affole leur brave mari ?
- Les cris... ce ne sont pas que des gémissements, madame Brown mais de véritables cris. Moi qui suis juste au-dessus de vous...
- Façon de parler... ironisa Lise Brown.
- ...eh bien parfois, j'ai l'impression que l'on égorge quelqu'un...
- Quelle imagination ! s'exclama la jeune femme. Les seuls qui soient morts ici, sans me vanter, l'ont été de plaisir et certains sont morts plusieurs fois... Tenez, venez voir les lieux du crime...
Tout timide, Hadrien Trumeau se leva et approcha de la porte.
- Entrez... mais entrez... je ne vais pas vous dévorer...
"Vous êtes trop maigre du côté du portefeuille", songea-t-elle in petto.
Hadrien Trumeau entra dans la chambre dont l'opulence et le luxe n'avait rien à envier aux pièces précédentes. Lise Brown, se tenait en sous-vêtements devant lui, les mains posées sur sa taille comme si elle voulait en montrer la minceur et, d'un mouvement du menton, décrit les lieux. Avec sa redingote élimée, Hadrien Trumeau paraissait encore plus petit.
- Voyez vous quelque chose qui puisse laisser penser qu'il se passe des violences ici ?
Elle indiqua un cadre posé sur une commode et expliqua.
- Ah oui, je l'oubliais, lui... Mister Brown... mon défunt mari décédé dans un safari en Tanzanie, deux mois après notre mariage. Je lui dois le nom que je porte et quelques sous mais... je ne l'ai pas tué. Et pas ici de toute façon.
- C'est à dire, quand je dis "cris", cela peut également être des violences... je ne sais pas, moi...
Hadrien Trumeau aperçut une paire de cuissardes rouges, montées sur des talons aiguilles particulièrement menaçants. Il avança le doigt dans leur direction.
- Les cuirs, tout cela, les gens pensent que peut-être, vous auriez des moeurs un peu...
- Sado-maso ? compléta Lise Brown sur un ton dénué d'émotion. J'avoue que je n'ai rien contre quelques petites perversions de ce genre... cela vous choque ?
- Oh moi, non... protesta Hadrien Trumeau.
- Mais les autres, oui... ricana Lise en ouvrant de grands yeux persifleurs.
Hadrien Trumeau acquiesça, gêné.
- Voilà, fit-il en guise de conclusion. Je vous ai transmis les remarques des co-locataires. J'espère que vous n'avez pas pris cela trop mal. Je ne suis que leur représentant.
Lise Brown poussa un soupir agacé.
- Mais enfin, Trumeau ! Cessez de vous excuser. Assumez un peu vos fonctions ! Que diable.
- C'est que... je n'étais pas d'accord avec cette démarche.
- Pourquoi l'avoir faite alors ?
- C'est que je ne voulais pas qu'un autre vienne et soit trop brutal avec vous... Les gens en colère manquent parfois de diplomatie.
Lise le regarda avec un air amusé.
- Vous êtes très touchant, Trumeau.
- Vous pouvez m'appeler Hadrien... fit-il d'une voix à peine audible. Hadrien avec un h, comme l'empereur romain.
Lise se retint de pouffer.
- Dans votre genre, vous êtes impérial, Hadrien...
Elle avait exagérément aspiré le h et Hadrien Trumeau n'y vit pas malice et prit cela plutôt pour un honneur. Ce qui le poussa à s'enhardir.
- Ne me prenez pas pour un flatteur ni un séducteur mais... vous êtes très belle.
L'homme, loin de l'ennuyer, devenait franchement comique. Elle décida d'entrer dans son jeu.
- Détrompez vous Hadrien... vous êtes très séduisant et je vous soupçonne d'être un vrai séducteur. Vous faites le modeste mais je suis certaine que vous avez dû faire tourner la tête de plus d'une femme...
D'un geste de la main, Hadrien Trumeau, rougissant tenta de se défendre mais il n'insista pas. Les propos de la jeune femme étaient flatteurs, pour lui dont la vie sentimentale et sexuelle n'avait guère souvent franchi la barrière des fantasmes. D'ailleurs, cette femme qui se tenait devant lui en tenue très provocante était en train de faire naître en lui un désir certain. Elle s'approcha de lui en souriant et caressa son visage.
- Vous savez Hadrien, il y a plus de beauté dans le regard que dans le corps, souvent. Un homme qui met son intelligence dans ses muscles n'a aucun intérêt.
Elle prit un air songeur avant de rajouter, attendrie :
- Et croyez-moi, Hadrien je sais de quoi je parle.
Lily la Brune connaissait les hommes. Elle savait que le moyen le plus direct de séduire était de transformer en qualité les défauts les plus visibles. Flatter un défaut ou une faiblesse pour en faire une qualité et la victime potentielle de ses charmes baissait la tête en signe d'abdication. Il est vrai que peu d'hommes auraient eu envie de repousser Lise Brown mais sa réputation de mangeuse d'hommes en effrayait beaucoup et comme elle faisait commerce de ses charmes, il fallait que l'homme soit persuadé qu'elle s'intéressait à lui avant son portefeuille.
La séduction était un jeu où on n'avait jamais perdu autre chose que ses chemises.
Et cet Hadrien Trumeau, pour aussi banal, commun et sans intérêt qu'il puisse être, apparaissait comme un caprice dont elle avait envie de se satisfaire. Elle s'approcha plus près encore de lui, ses doigts longs frémissant effleuraient la joue et l'oreille d'Hadrien Trumeau. Elle prit une voix très sensuelle pour dire :
- Je ne vous fais pas peur, j'espère. Je dois dire que, bizarrement, cette histoire de cris que l'on entend venant de chez moi me trouble. Mais... mais ce n'est pas vrai j'espère, hein ? Ce n'est pas vrai qu'il se passe des choses étranges en mon absence ? A moins que des gens ne profitent de mon hospitalité pour me droguer et se livrer ici à des... Oh non, mon dieu ! dites moi que tout cela est faux...
Elle s'était brusquement écartée d'Hadrien Trumeau et le regardait, la mine savamment horrifié, tenant son visage entre ses deux mains. Sa presque nudité la faisait paraître vulnérable aux yeux d'Hadrien Trumeau qui s'approcha d'elle pour la prendre comme une enfant que l'on console. Une enfant qui faisait une tête de plus que lui. Lise Brown l'enveloppa dans ses bras, si bien qu'Hadrien Trumeau se retrouva avec le visage enfoui entre les seins de Lise Brown.
- Oh, Hadrien, sussurait-elle d'une voix agonisante tout en frottant doucement ses seins contre Hadrien qui était de plus en plus troublé.
- Je... je ne peux pas rester... il faut que...
Lily se laissa tomber à ses genoux, implorante et pitoyable.
- Non, je vous en prie... restez... vous m'avez fait peur avec ces histoires... s'il vous plaît... Au moins acceptez de passer une partie de l'après-midi avec moi... je vais vous préparer un café... vous aimez le café, Hadrien ?
Hadrien Trumeau opina.
- Soit, je veux bien rester mais, vous savez, je crois que les locataires ont un peu exagéré et que...
Elle posa son doigt sur la bouche de l'homme pour le faire taire.
- Allez m'attendre dans le salon, s'il vous plaît.
Elle indiqua la direction de l'antichambre et Hadrien Trumeau s'y dirigea aussitôt.
- Oui, oui, je vous laisse vous habiller, fit naïvement Hadrien Trumeau. Les dames ont besoin de leur intimité...
Lily l'accompagna jusqu'à la porte qu'elle se hâta de fermer avant d'éclater de rire.
Hadrien Trumeau revint s'asseoir, du bout des fesses, sur le canapé, les mains posées sur les genoux.
Lily s'habilla avec soin. Elle choisit ce qu'elle avait de plus "violent". Guépière cuir lacée par des boucles de ceinture, culotte en cuir également, avec clous saillants, poignets de force et collier dans le même style, casquette à visière, cuissardes à talons aiguilles, celles qui avaient impressionné Hadrien Trumeau. Afin de le faire patienter, elle cria une fois ou deux, par delà la porte fermée : "je n'en ai plus pour longtemps". Elle se posta devant sa psyché et poussa un petit miaulement de plaisir. Elle se maquilla de façon rapide mais très voyante. Elle s'apprêtait à appeler Hadrien Trumeau mais elle se ravisa. Elle revint vers l'armoire et ouvrit le tiroir du bas. Il contenait un certains nombres de coffrets et d'écrins. Elle en sortit trois qu'elle posa ouverts, sur le lit. Le premier contenait une cravache de cuir rouge, le second, une paire de menottes dorées et le troisième, une série d'olisbos en ivoire de tailles et formes variées.
Pour parachever sa mise en scène, elle dissimula son visage sous une cagoule de cuir qui ne laissait voir que sa bouche et ses yeux. Elle appela Hadrien Trumeau et lui ouvrit la porte en restant cachée derrière. Lorsqu'Hadrien Trumeau fut à l'intérieur de la chambre, Lily la Brune claqua la porte et partit d'un rire monstrueux qui glaça Hadrien Trumeau. Il se retourna et ouvrit des yeux effarés en la découvrant.
- Oh, mon dieu ! lâcha-t-il.
*
Deux jours plus tard, la concierge de l'immeuble qui tricotait sur le pas de sa porte en surveillant les allées et venues, aperçut Hadrien Trumeau qui rentrait, comme chaque jour avec son journal à la main.
- Ça va monsieur Trumeau, ce matin ?
- Comme tous les jours, répondit Hadrien Trumeau sur un ton convenu. Comme tous les jours...
- Dites donc, vous n'avez pas entendu des cris et du bruit en provenance de chez madame Brown ? Ça devait être avant-hier, je crois.
Hadrien Trumeau fit une moue étonnée.
- Des cris, non...
- Ah bon, il m'avait semblé... mais vous êtes bien placé, vous, si j'ose dire, en cas de tapage.
- Oui mais je n'ai jamais eu à me plaindre. On dira ce qu'on veut de sa vie privée, mais ici, personne n'a jamais eu à se plaindre d'elle.
- Ça c'est vrai. J'en parlais au syndic l'autre jour... Si tous les locataires étaient aussi discrets qu'elle...
- Certainement... ça vous éviterait bien du tracas, ma bonne dame...
La bonne femme acquiesça.
- Je lui en toucherai quand même un mot quand je la verrai passer. Mais je ne l'ai pas vu hier. Et ce matin, quand j'ai porté son courrier, j'ai vu que celui d'hier était encore sous la porte. Elle est peut-être pas rentrée...
- Sans doute, confirma Hadrien Trumeau en s'éloignant doucement. Bonne journée à vous...
Hadrien Trumeau gagna son appartement en empruntant l'escalier car il avait horreur de l'ascenseur. Il entra et ferma la porte à clé. Il défit sa redingote et l'accrocha soigneusement au portemanteau. Il se regarda un instant dans le miroir et passa sa main contre son menton.
- Ah oui, je ne me suis pas rasé ce matin.
Il fouilla dans la poche de sa redingote, en sortit son rasoir puis se dirigea vers la salle de bain. Il posa le coupe-chou sur le bord du lavabo et se mit torse nu, les bretelles pendantes. Il se tartina généreusement les joues et le menton puis attrapa le rasoir. Il passa la lame sous le robinet et l'eau qui ruisselait se teinta de rouge.