Le dernier train

C'est à 23h32 qu’elle arrive chaque soir. Derrière ma fenêtre, je guette son train qui ralentit et s’arrête. Je ne sais pas où elle va mais je sais qu’elle va suffisamment loin pour disparaître de ma vie, chaque soir à 23h34. Deux minutes d’arrêt… deux minutes où je vis avec elle… deux minutes où elle ignore que nous sommes heureux.

Elle se tient toujours à la même place, dans le même wagon, côté vitre, dos à la marche, si bien que je ne vois son visage que lorsqu’elle repart. C'est un peu comme si elle me quittait à reculons, à contrecœur.

A contrecœur, à contresens…

Les fenêtres éclairées des wagons forment une série de points de suspension effacés brutalement par la nuit.

La semaine dernière, je suis allé à la gare. Je me suis assis sur le banc situé au niveau de son wagon et puis j’ai attendu. Le train est arrivé et j’ai fermé les yeux jusqu’à ce que le crissement des roues métalliques sur les rails s’arrête. Alors, je les ai rouverts. Elle était là, la tête appuyée contre la vitre comme si elle cherchait mon épaule pour s’endormir. Je me suis levé et me suis approché un peu, pas trop, juste assez pour voir sa bouche.

Des gens passaient entre elle et moi, des gens qui étaient pressés de rejoindre leur famille, des gens qui me faisaient comprendre qu’on ne reste pas planté là, sur un quai de gare à regarder les trains qui ne passent pas. Je me suis encore rapproché et j’ai tapé au carreau ; deux petits coups brefs qui l’ont fait sursauter. Elle m’a regardé en fronçant les sourcils. Elle ne paraissait pas irritée mais plutôt intriguée. Elle cherchait à se souvenir de moi. Le type là, sur le quai, qui lui faisait un grand sourire… elle devait sûrement le connaître, sinon pourquoi s’adresserait-il à elle ?

A tout hasard, elle me rendit mon sourire et fit un petit geste de la main en me laissant glisser le long du quai pendant que son train repartait.

Le lendemain, je n’allai pas à la gare mais, depuis la fenêtre de mon appartement, je pus l’observer. Elle avançait la tête d’avant en arrière, le nez contre la vitre, la main formant œillère pour éviter les reflets. Elle abandonna ses recherches et, le jour suivant, elle ne tourna même pas la tête, plongée dans un magazine. Le train repartit avant qu’elle ne se soit rendue compte de rien. Elle n’avait pas levé les yeux de son hebdomadaire politique…

Si je sais ce qu'elle lisait, ce n’est pas que j’aie une si bonne vue ni que j’utilise des jumelles mais je le sais tout simplement parce que j’étais à côté d’elle, à quelques centimètres, séparé d’elle par une glace à briser en cas d’urgence mais les technocrates n’ont pas pensé qu’il pouvait y avoir une urgence d’entrer, ils n’ont songé qu’à l’urgence de sortir et n’ont installé des marteaux casse-vitres qu’à l’intérieur.

Je n’ai pas osé bouger ni me manifester. J’étais revenu avec l’espoir qu’elle me chercherait encore ; l’espoir que l’inconnu l’avait attirée… mais non, je n’avais pas eu plus d’effet qu’un parasite sur son téléviseur. L’écran que formait la vitre entre sa vie et la mienne était redevenu parfaitement net et lisse.

Depuis ce jour, je n’ai plus le même plaisir à la voir passer. J’ai brûlé les ailes de mon rêve en m’approchant trop près de la lumière de son compartiment et je n’ai trouvé qu’un point final pour venir à bout des points de suspension.

Ce soir, je suis revenu. Il est 23h31. Dans moins d’une minute, le train va apparaître. C’est décidé, aujourd’hui, je fais le premier pas. Et sans doute le dernier ! Si la loco ne me traîne pas, je serai juste sous sa fenêtre lorsque le train s’arrêtera.

J’espère que je ne serai pas défiguré, je ne voudrais pas qu'elle garde un mauvais souvenir de moi…

Adieu la belle, nous n’avions sans doute pas le même train de vie.

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