Le gâteau d'anniversaire

Puisqu'il en est ainsi, Ludovic Martin n'aimera plus sa maman.

Jamais elle n'aurait dû lui donner cette gifle devant tout le monde. Plus que la brûlure des doigts sur la joue, c'est la honte qui avait empourpré son visage. Se faire gifler en public le jour de ses cinq ans !

Tout le monde était là, ses grands-parents, ses oncles, ses tantes et leurs affreux vieux mioches de dix ans. Comme par hasard. Comme pour un gigantesque complot.

Car c'était un fait établi que Ludovic était un monstre. Qu'il ne pouvait pas vivre sans déclencher une catastrophe quelconque. Pas une journée qui ne connaisse son content de pleurs, colères, cris et châtiments ; généralement pour de futiles questions de propreté, de choix d'habits, de vases fragiles ou d'horaires scolaires incompatibles avec les horaires des dessins animés.

Ludovic vivait comme une affreuse injustice le départ quotidien vers l'école. Rien ne servait de traîner, d'éterniser le petit déj' ou de simuler de douloureuses -et invérifiables- coliques, la détermination des adultes était telle qu'il se retrouverait malgré tout dans une classe surchauffée avec une trentaine de mômes ne sachant que pleurer et pisser dans leur culotte. Tout cela était déprimant. Sans parler de cette vieille bique de mademoiselle Levasseur qui ne savait parler autrement qu'en bêtifiant et dont la seule raison de vivre semblait être de leur faire chanter une chanson débile à base de coquelicots ensoleillés tout en dansant une farandole sans queue ni tête.

Non franchement, la maternelle, c'était pas son truc à Ludovic. Lui qui en savait probablement plus que la maîtresse elle-même ne voyait pas l'utilité de dessiner des bonshommes ou des bonnes femmes patatoïdes aux mains sans bras et les appeler 'papa' ou 'maman' dans le seul but de voir la maîtresse se pâmer en criant "oh-comme-il-est-mignon-il-a-fait-ça-tout-seul?"

Ben tiens! Et comment pourrait-il en être autrement? Ludovic Martin, pour aussi avancé qu'il soit, ne recourait pas à l'utilisation de nègre pour son travail. Enfin, pas encore.

Et puis, quitte à voir la maîtresse se pâmer, il préfèrait quand elle était avec monsieur Robin, l'instit' de CP. Pendant la récré, quand la classe était déserte, il la chahutait et elle poussait des petits cris de chiots affamés.

Ludovic, qui avait bien analysé la scène, estimait que sa maîtresse se débrouillait très mal. Elle aurait pu facilement s'échapper du mur contre lequel il la retenait. Enfin, lui à sa place, il ne se serait pas laissé coincer de la sorte. Mais bon, les adultes ont leurs manies, leurs jeux. Et celui-là ne devait pas leur déplaire car Ludovic les observa, ainsi chahutant, de nombreuses fois. Jusqu'à ce qu'ils le surprennent à leur tour.

La maîtresse avait alors violemment repoussé l'instituteur (ce qui prouvait bien qu'elle faisait semblant d'être prisonnière) et tout deux s'étaient retrouvés face à Ludovic, caché dans le cagibi attenant à la classe, qui les regardait par la vitre au-dessus de la porte.

Ludovic ne songea pas à s'enfuir. Ses yeux étaient fixés sur la braguette de monsieur Robin d'où émergeait une sorte d'excroissance congestionnée qui le laissait perplexe. D'après l'emplacement : un zizi ? ben il devait être malade alors, l'instit' ! Il n'eut pas le loisir de s'interroger longtemps car la "chose" perdit vite de sa superbe et se ratatina comme les soufflés au fromage que sa mère ratait régulièrement.

Un soufflet qu'elle n'avait pas raté, sa mère, c'est celui qu'elle venait de lui balancer en pleine figure. Le jour de son cinquième anniversaire !

Bizarrement, mademoiselle Levasseur et monsieur Robin ne punirent pas Ludovic. Ils se contentèrent de lui faire les gros yeux et de menacer de dire à ses parents qu'il n'était pas sage et qu'il se cachait plutôt que d'aller en récréation avec ses camarades.

Ludovic n'avait pas de camarades. Des collègues, au mieux. Et il n'eut donc aucun effort à faire pour garder la discrétion sur l'affaire du zizi malade de monsieur Robin.

On a beau être un surdoué, on ne peut pas savoir tout sur tout !

De toute façon, il n'en parlerait pas non plus chez lui où il se ferait immanquablement gronder. Une fois de plus.

Mais là, la coupe était pleine!

Pas la coupe de champagne de son grand-père qu'il avait subrepticement engloutie pendant que celui-ci entamait sa sacro-sainte ronflette postprandiale.

Il avait trouvé ça pas terrible ! 'Valait pas un bon vieux soda mais bon... chacun ses goûts.

La tête lui tournait un peu. Il ne se sentait pas très bien. A vrai dire, il ne se ressentait pas très bien. L'avait l'impression d'évoluer dans un monde bruyant auquel il ne comprenait plus grand chose. Il se sentait mou, flasque. Un vacarme assourdissant lui prenait la tête et les gens devant lui riaient, parlaient sans qu'il ne comprît rien à leurs propos. Il voyait comme au travers d'une caméra mal réglée. Ses yeux étaient anormalement lourds et brûlants. Il reconnut pourtant la voix de sa mère s'adressant à son père:

"Regarde comme il est devenu sage le jour de ses cinq ans... Si seulement cela pouvait être tous les jours comme cela..."

Avoir tous les jours la tête dans un étau ? pensa Ludovic. Ah non ! Sans parler des relents nauséeux qui commençaient à torturer son frêle estomac... non pas ça tous les jours. Aujourd'hui, s'il était sage, c'était simplement par KO éthylique.

Encore ne le resta-t-il que jusqu'au dessert. L'avantage des réunions de familles -le seul, à bien y réfléchir!-, c'est que les grands sont tellement occupés à se raconter leurs histoires de grands qu'ils fichent la paix à leur progéniture. Ils ne persécutent pas leurs rejetons avec des "reprends en, t'as encore rien mangé", "mange pas tant de pain", "bois proprement" et autres rengaines du même métal à hurler. Des jours comme ceux-là, Ludovic était seul maître à bord de son assiette et pouvait, en toute quiétude, séparer les morceaux de gras des morceaux de viande mangeables.

Il avait donc atteint la fin du repas en toute tranquillité. Si l'on peut dire... car "on" avait eu la bonne idée de le placer en bout de table, à côté de ses cousins... Des mômes tout boutonneux dont les plaisanteries n'amusaient pas Ludovic. Pire, il les plaignait pour leur insondable infantilisme.

Ludovic avait hâte d'atteindre les classes supérieures afin qu'on lui expliquât, sur le plan biologique, quel rapport chromosomique il pouvait bien y avoir entre eux et lui. Ce qu'il avait lu dans l'encyclopédie de ses parents le laissait songeur ; voire méfiant. Pourtant, il se voulait prudent et préférait attendre des informations complémentaires. Il était conscient qu'un autodidacte de cinq ans pouvait avoir quelques lacunes. La culture livresque ne remplace pas la connaissance expérimentale, avait-il lu. Alors, avec sa jeune innocence, il avait choisi de faire confiance au temps et attendait impatiemment d'avoir quatorze ou quinze ans pour être pleinement à maturité.

Ces réunions de famille sont suffisamment assommantes par elles-mêmes. Pourquoi avait-il cru bon de se porter le coup de grâce en achevant le verre du grand-père ? Il évoluait dans un monde de plus en plus cotonneux et inconsistant.

Le gâteau fit alors son apparition au milieu des fausses extases et des surprises feintes. Une douzaine de sourires gâteux fixaient Ludovic dont le visage aurait dû s'illuminer d'un émerveillement béat... Mais le champagne étant passé par là, Ludovic se contenta d'un morne regard vitreux et indifférent en dépit des insistants "regarde comme il est beau!"

Ben quoi? Il était beau comme un gâteau d'anniversaire ! et alors ?... C'était pas le premier qu'il voyait. A cinq ans, on a déjà une certaine habitude de la chose.

Tout le monde voulut participer à l'allumage des bougies. Collé à sa chaise, Ludovic regardait le ballet des allumettes qui s'éteignent trop vite, des doigts brûlés à cause des bougies devenues inaccessibles au centre du gâteau, des bougies qui coulent, qui refusent de s'allumer, des gesticulations et des conseils de chacun pendant que l'inévitable rigolo de service commence à souffler -sacrilège!- sur le gâteau de ce qui n'est pas son anniversaire.

Pour allumer cinq malheureuses bougies ! pensa Ludovic avec un certain écoeurement qui ne devait pas tout à l'alcool. Appartenait-il à cette race? Etait-il membre de cette ruche perpétuellement affolée? Mieux valait ne pas chercher la réponse... Il est des vérités qui, même à cinq ans, peuvent être fatales.

Puis vint le moment critique. Les appareils photos à développement instantané étaient prêts à faire flash. Le caméscope de l'oncle Jean tournait déjà pour immortaliser l'instant où Ludovic allait éteindre son premier lustre.

"Allez mon petit Ludo, fit sa grand-mère, montre comme tu es grand. Souffle tout d'un coup, allez..."

Etait-ce un signe de rejet? ou bien jugeait-il plus rationnel, pour éteindre un feu, de l'inonder que de l'attiser? Le fait est qu'en lieu et place du doux zéphyr attendu, Ludovic pulvérisa au-dessus du gâteau le mélange bien épais d'eau et de salive qu'il laissait mariner depuis plusieurs minutes dans sa bouche.

La conséquence fut aussi violente qu'immédiate. La main de sa mère s'abattit tel un rapace furieux sur sa proie. Ludovic faillit tomber de sa chaise. Un vrombissement consterné sonorisait la scène.

L'orgueil de Ludovic portait la trace cinglante de la gifle. Cinq stries sanguines creusaient son amour propre.

Il y avait bien longtemps qu'il avait compris que sa mère n'était pas un être intéressant -intellectuellement parlant. Il l'aimait comme un enfant aime sa mère. Sans porter de jugement. Par principe légitime congénitalement induit...

Mais ce qu'elle venait de faire là, lui retirait précisément cette légitimité. Elle n'était finalement qu'une femme comme une autre. Un individu quelconque. Ludovic venait de prendre conscience qu'il n'aimait pas sa mère.

De plus il était horriblement vexé qu'on l'ait ainsi baffé et bafoué. Décidément, on ne voulait voir en lui qu'un sale petit monstre prétentieux tout juste bon à jouer aux fléchettes sur la commode Louis XV ou à faire des expériences de balistique avec les chats.

La gifle avait eu un effet radical en dissipant quasi instantanément les brumes de l'alcool. Il courut se réfugier dans sa chambre et on mangea le gâteau sans lui. Il imaginait sans peine -mais avec délectation- l'atmosphère de gêne et le malaise qui devaient régner en bas.

Il rumina sa rancœur pendant toute l'après-midi, occupant ses mains et son esprit à exterminer les quelques centaines d'extra-terrestres clignotants et fluorescents qui s'acharnaient à envahir son écran vidéo avec un bruit métallo-synthétique crispant.

Ils explosaient les uns après les autres, crevant comme des bulles de savon sous l'effet des décharges d'hyperlaser, puis se dispersaient aux quatre coins du moniteur sans autre forme de funérailles spatiales.

L'après-midi vit se volatiliser plusieurs flottes impériales venues de toutes les galaxies. Ludovic cliquait sur le bouton de son joystick de manière désabusée ; exterminant avec nonchalance les hordes extra-terrestres. Il ajustait son viseur, anticipait la trajectoire de l'ennemi et, chirurgicalement, lui faisait sauter les fusibles.

Il refusa de descendre saluer les invités à leur départ, ce qui valut de la part de sa mère une nouvelle cascade de plaintes et de remontrances. Cela ne le déconcentra pas et trois vaisseaux intergalactiques furent nucléarisés avant d'avoir pu se réfugier dans l'hyper-espace.

Il obtint un bonus de 300.000 points.

*

Bien que n'ayant pas sommeil, Ludovic Martin alla se coucher tôt. Devant ses yeux fermés, les engins spatiaux poursuivaient leur incessant ballet. L'excitation de l'alcool, la colère due à la gifle, la fatigue visuelle et mentale causée par le jeu vidéo firent que l'esprit de Ludovic hésita longuement à entrer dans le sommeil. L'écran était comme imprégné dans sa rétine et dans son cerveau. Il ne savait pas s'il dormait ou s'il était éveillé. Il était comme un nageur pris dans une forte houle. Une vague l'engloutissait, une autre le portait. Il était ballotté de sommeil en éveil et d'éveil en rêve ; avec toujours ce même cauchemar lancinant et répétitif : les petits bonshommes colorés sortaient du tube cathodique ils envahissaient sa chambre leur soucoupe ressemblait à un gâteau d'anniversaire géant surmonté de cinq immenses bougies Ludovic essayait de les éteindre en faisant pipi dessus mais son zizi devenait énorme et malade comme celui de monsieur Robin l'instit' de CP il se mettait à crier à pleurer alors sa mère s'approchait et le giflait pour l'empêcher d'éteindre les flammes il tirait au laser sur sa mère sur le gâteau sur les extra-terrestres il criait pleurait luttait contre sa mère elle était plus brutale plus virulente que tous les petits hommes verts réunis il ne parvenait à s'en défaire qu'en lui jetant à la figure sa collection de minéraux tout devenait rouge épais poisseux...

Puis le cauchemar s'estompait... Ludovic avait alors l'impression d'être éveillé ; parfaitement éveillé. Mais de nouveau il était attaqué. Il fallait qu'il se défende. Il jetait tout ce qui lui tombait sous la main...

Le lendemain matin, Ludovic découvrit sa mère. Morte. Dans sa chambre. Par terre. Le crâne défoncé. Son corps était couvert d'un nombre impressionnant d'ecchymoses. Comme si on s'était acharné dessus toute une nuit. Le corps était mutilé, le visage tuméfié ne ressemblait plus à rien. On avait continué à la frapper bien après qu'elle fût morte. Il y avait du sang partout.

Les psychiatres s'en mêlèrent. Interrogèrent Ludovic. Conclurent à sa culpabilité et à son irresponsabilité. Comment un enfant de cinq ans aurait-il pu commettre un tel acte, avec un tel acharnement, en toute conscience?

Ludovic ne se montra guère affecté. La raison était des plus banales: Ludovic avait cessé d'aimer sa maman.

Depuis qu'il est sorti de l'hôpital, son père se comporte de manière étrange. Il est souvent en colère.

Ludovic fait des cauchemars : un jour, Ludovic n'aimera sûrement plus son papa.

 

 

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