Le pipelet ne pipe mot

L’inspecteur gara sa voiture sur le trottoir, devant la grande résidence constituée de deux bâtiments principaux, placés en parallèle et légèrement décalés. Chacun des immeubles, d’après ce que pouvait voir l’inspecteur était haut de huit étages et comportait quatre cages d’escalier.

Hadrien Trumeau, gardien. L’inspecteur de police lut à deux reprises le panneau gravé en lettres noires sur plaque de cuivre qui marquait la porte du concierge. Ça ressemblait plus à la plaque d’un avocat ou d’un médecin qu’à celle d’un gardien d’immeuble.

" Encore une copropriété dans laquelle le syndic a du mal à dépenser la totalité des charges qu’il réclame ! " songea l’inspecteur Dutoit.

- Bonjour, fit-il à l’homme au regard ébouriffé qui lui ouvrit la porte. Inspecteur Dutoit, Raphaël Dutoit.

Il exhiba sa carte tricolore devant l’homme en pyjama qui se grattait la nuque.

- Vous êtes bien le gardien de l’immeuble ?

L’homme tendit son doigt vers la plaque qui portait son nom et sa fonction. Puis il traça un cercle imaginaire autour des horaires qui étaient inscrits : de 9h à 12h et de 14h à 19h sauf samedi et dimanche. Il s’apprêtait à refermer sa porte mais l’inspecteur la bloqua avec le pied.

- Je sais, il est 2h30 du matin.

Le concierge, qui n’avait toujours pas ouvert la bouche, haussa les épaules en signe d’évidence, ce que l’inspecteur traduisit par " Alors pourquoi vous me dérangez ? "

- Il est tard pour moi aussi, fit-il sur un ton agacé. Vous devinez que si je suis là, c’est pas par plaisir.

Hadrien Trumeau poussa un long soupir de défaite.

- C’est bien ici qu’habite madame Gertrude Lapierre, la poétesse.

Le concierge fit signe que oui. L’inspecteur s’irrita.

- Et où est son appartement ?

Hadrien fronça les sourcils et montra du doigt la poche dans laquelle l’inspecteur avait rangé sa carte. De mauvaise grâce, ce dernier la ressortit et Hadrien l’examina attentivement avant de hocher la tête. Il rentra dans sa loge en laissant l’inspecteur sur le pas de la porte.

- Vous me dites où c’est, oui ? !

Hadrien se tourna brièvement vers l’inspecteur. C’est lui qui portait maintenant les signes de la colère sur son visage. Il décrocha l’épaisse canadienne qu’il enfila directement par dessus son pyjama puis chaussa, en prenant son temps, des gros godillots dont il coinça les lacets dans les chaussettes. Il attrapa un trousseau de clés et sortit en fermant soigneusement sa porte à double tour.

- Dites moi seulement où elle est ! Pas besoin que vous m’accompagniez !

L’inspecteur se serait adressé à une éponge, cela aurait eu le même effet. Le concierge absorbait sans réagir chacune des remarques de l’inspecteur qui, de guerre lasse, laissa agir le concierge.

L’appartement de la poétesse était situé au cinquième étage dans le second immeuble, porte D. L’adresse, l’inspecteur Dutoit la connaissait mais ce qu’il ignorait c’était l’emplacement de la porte D.

D comme décès.

Après avoir sonné et tambouriné à la porte sans succès, Hadrien Trumeau accepta d’utiliser son double de clé. L’inspecteur entra le premier et s’arrêta net en arrivant dans le salon. Hadrien Trumeau s’approcha dans son dos et passa la tête par dessus son épaule.

- Ah ben merde…

L’inspecteur sursauta.

- Tiens, vous n’êtes pas muet ?

Il paraissait plus étonné par le fait qu’Hadrien ait émis un son que par la présence du cadavre. Très vite, il replaça les choses par ordre d’importance et s’agenouilla près du corps. Il tâta sa carotide, à tout hasard, mais il était évident qu’elle était morte ; à moins qu’on puisse vivre avec moins d’un demi litre de sang dans les veines car, d’après ce qu’il y avait sur le sol, il ne devait pas lui en rester plus. Elle portait une jupe et un chemisier couleur sang. Les coups avaient été portés au ventre par une arme blanche. Les habits étaient tailladés, déchirés ; ça ne devait pas être beau dessous. En tout cas, ça ne ressemblait pas à des blessures par balles.

L’inspecteur se releva et prit son portable.

- Ici Dutoit. Je suis chez Gertrude Lapierre… c’est bien ce qu’on nous avait dit, la viei… la femme est morte… ouais, une vraie boucherie… ok… j’attends…

Il rangea son téléphone et vit Hadrien Trumeau qui réprimait un rire. L’inspecteur roula des yeux réprobateurs mais le concierge ne put s’empêcher de dire :

- Les vers étaient bons pour elle, maintenant, c’est elle qui est bonne pour eux…

- Eh bien vous ! Vous ne parlez pas beaucoup mais quand vous l’ouvrez… !

Il fut interrompu par un bâillement d’Hadrien qui, après avoir regardé sa montre, tourna les talons et prit la direction de la sortie.

- Hé ! Vous ! Je… oh et puis vous avez raison, retournez dans votre niche…

A cinq heures du matin, comme chaque jour, le réveil d’Hadrien Trumeau sonna. Sa fonction ne nécessitait pas qu’il se lève si tôt mais il préférait s’occuper des poubelles et de tout ce qui l’obligeait à se déplacer dans la résidence aux heures où il risquait le moins de croiser du monde. Ainsi, il regagnait sa loge et passait sa journée tranquillement entre la télé, son chat et les mots croisés du journal local.

Mais ce matin, c’était différent. L’immeuble était bleui en pointillé par les gyrophares des voitures de police et une ambulance. Outre la police, les voisins réveillés par l’agitation se pressaient dans la cour, grelottant dans leur robe de chambre.

Hadrien fit la grimace en voyant tout ce monde. Il reconnut l’inspecteur qui était venu sonné à sa porte quelques heures plus tôt. Il était repérable, avec sa veste vert pomme de VRP.

Hadrien commença sa journée sans se soucier de l’agitation. Il entreprit de rentrer les poubelles vides. Il croisa quelques locataires mais ceux-ci, connaissant le caractère renfermé du gardien, ne perdaient pas leur temps à essayer d’obtenir des informations. Lorsqu’il se rapprocha de l’attroupement, tirant son chariot où s’entassaient les poubelles, l’inspecteur Dutoit l’interpella.

- Tenez, c’est le gardien, fit-il à un type qui devait être son supérieur. Hé, vous ! pouvez venir ?

Hadrien lâcha son chariot et s’approcha de l’inspecteur.

- Je vous préviens, fit l’inspecteur en s’adressant à son chef, le type est peu causant. Si vous arrivez à en tirer deux mots, ça sera un exploit.

La remarque lui valut, de la part d’Hadrien, un regard hargneux mais le commissaire, qui avait déjà fait se mettre à table des costauds de la pègre, n’était pas impressionné par un concierge.

- La réputation de ces gens-là est pourtant d’être bavard, non ? chuchota-t-il à l’intention de Dutoit.

Il s’adressa à Hadrien sur un ton condescendant qui fit se raidir le gardien.

- Dites-moi, mon brave. Que savez-vous sur madame Gertrude Lapierre ?

Hadrien avait dans le regard l’enthousiasme d’un œil figé dans du bouillon froid. Le commissaire prit une longue inspiration avant de développer sa question.

- Pouvez-vous me dire si elle recevait beaucoup de monde ? Des gens en particulier, du courrier ? S’était-elle plainte de quelque chose ? Avez-vous entendu parler de menaces à son encontre ? Avez-vous vu quelqu’un se rendant chez elle hier ?

Silence.

- Quelqu’un nous a alerté, hier, fit le commissaire agacé. Avez-vous une idée de qui ça peut être ? Qui pouvait savoir qu’elle était morte ?

Soupir.

- Mais bon sang ! Vous êtes sourd ? ou muet ? ou les deux ? Parlez ! Dites un mot !

- Un mot, répondit Hadrien dont l’œil s’était empreint d’une lueur chafouine.

Les épaules du commissaire se relâchèrent si brusquement qu’il ne craint un instant qu’elles ne se détachent. Il se reprit et devint menaçant.

- Vous avez un double des clés, non ? Vous auriez très bien pu…

C’était tellement aberrant qu’il ne termina pas sa phrase mais préféra mettre un terme à l’entretien.

- Ça ira pour l’instant ! Mais restez à la disposition de la police…

Hadrien Trumeau retourna à ses poubelles pendant que l’inspecteur regardait le commissaire d’un air goguenard.

- Je vous l’avais dit, pas bavard, le bougre.

Le commissaire bougonna sa réponse et s’en alla questionner d’autres témoins. Des témoins qui n’avaient évidemment rien vu, rien entendu et qui poussaient le paradoxe jusqu’à interroger le commissaire pour savoir ce qui s’était passé. Le policier dissimula son ignorance derrière le secret de l’enquête.

Un peu plus loin, dans les sous-sols, Hadrien Trumeau rencontra une des rares personnes qu’il croisait parfois le matin très tôt ; Jacques Mondhuy un étudiant en lettres qui occupait un studio au rez-de-chaussée. Le jeune homme qui se prétendait poète, avait offert une plaquette de ses œuvres éditées à compte d’auteur à Hadrien en guise d’étrennes. Hadrien n’avait jamais ouvert le recueil mais il avait deviné depuis longtemps que le type entretenait une relation avec Gertrude Lapierre. Celle-ci ne voulant sans doute pas que sa femme de ménage pense qu’elle entretenait un gigolo sous couvert d’entretien poétique, lui interdisait de passer la nuit chez elle et, dès avant l’aube, avant que ne blanchisse la campagne, il s’en retournait.

Lorsqu’il aperçut Hadrien Trumeau, le jeune homme fit demi-tour et repartit vers son appartement. Hadrien Trumeau continua sa tournée des poubelles et, quand il ressortit des sous-sols, il faisait presque jour. L’attroupement s’était disséminé et il ne restait plus que deux ou trois petits groupes occupés à commenter les événements de la nuit.

Hadrien Trumeau regagna sa loge et s’occupa de son chat. Le matou au pelage roux et blanc semblait aussi expansif que son maître. Il attendit que sa gamelle soit pleine et que sa litière soit nettoyée avant de quitter le fauteuil où il dormait. Une fois ses besoins vitaux satisfaits, il sauta sur le fauteuil et entama une nouvelle journée. Parfois, il se frottait le long des jambes du gardien. Parfois, Hadrien tendait la main pour une caresse mais jamais l’un ou l’autre ne dépassaient le stade des effusions minimums.

Hadrien attendit le livreur de journaux puis commença sa grille de mots croisés. Personne ne vint le déranger ce jour-là. Pas d’ampoule à changer, de vide-ordures bouché ni aucun de ces petits problèmes qui meublent la vie des gardiens d’immeubles. Hadrien Trumeau attendit sans impatience que la nuit efface les ombres puis il sortit, équipé de son jeu de clés et du recueil de poèmes de l’étudiant.

Il alla directement chez le jeune homme.

- Que voulez-vous ?

Hadrien Trumeau indiqua, par un mouvement du menton, qu’il voulait rentrer.

- C’est que… je… oui, je travaillais, je ne voulais pas être dérangé…

Hadrien Trumeau extirpa de sa poche la plaquette de poèmes, ce qui fit office de laissez-passer. Le jeune homme, intrigué, permit à Hadrien Trumeau d’entrer.

- Vous voulez me parler de mes poèmes, c’est cela ? Vous avez lu ? Vous les avez aimez ? Je suis curieux d’avoir l’avis d’un… enfin, votre avis… Alors, qu’en pensez-vous ?

Hadrien Trumeau remarqua deux cartons identiques empilés. Celui du dessus était mal fermé et on en devinait le contenu : deux cartons pleins d’invendus.

Le jeune homme ne savait comment se comporter face à cet homme si peu causant. Il savait que le concierge l’avait aperçu le matin même dans les sous-sols. Il crut bon de se justifier.

- J’utilise ma cave comme rangement. C’est pour ça que vous me voyez souvent au sous-sol.

Hadrien Trumeau tourna la tête et regarda ostensiblement l’armoire qui prenait presque tout un mur du studio.

- Oui, rajouta le jeune poète d’un air gêné, j’ai beaucoup d’archives et de documentation, alors vous comprenez, la place…

Hadrien Trumeau avança dans la pièce, jeta un œil sur la kitchenette, s’approcha de la porte de la salle de bain. Le jeune homme s’interposa.

- N’entrez pas, c’est en désordre.

Hadrien l’écarta doucement, entrouvrit la porte et la referma. Puis il sortit.

Ensuite, Hadrien Trumeau se rendit à l’appartement de Gertrude Lapierre et constata que les scellés avaient été posés, ce qui le contraria. Il parvint toutefois à coincer le livre qui n’était pas très épais, sous la porte.

Une veste couleur framboise écrasée, c’est ce que portait l’inspecteur Dutoit lorsqu’il sonna à la loge du gardien.

- Le dénommé Jacques Mondhuy, il habite bien dans la résidence aussi ? on a trouvé ça sous la porte de la vi… de madame Lapierre.

L’inspecteur tenait à la main le fascicule qu’Hadrien Trumeau avait essayé de glisser sous la porte de la morte.

Le gardien n’attendit pas que l’inspecteur lui demande autre chose, il prit sa canadienne et l’emmena jusqu’à la porte du jeune homme. Pas plus que la fois précédente, ils n’obtinrent de réponse. Le gardien ouvrit. Il ne parut pas très étonné de voir le jeune homme affalé sur son canapé lit avec, près de lui, un verre vide et des boîtes de comprimés.

- Suicide, déduisit d’office l’inspecteur.

Hadrien Trumeau n’attendit pas que l’inspecteur découvre, dans la salle de bain, les habits tachés de sang, ni qu’il lise la lettre que le type avait laissée, sans doute pour expliquer son geste. Hadrien Trumeau, lui, ça ne le regardait pas. Il se contenta de dire :

- Çui-là, de poète, c’est un verre qui l’a achevé. L’a trouvé une rime à " crime ".

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