Les deux Orphelins

Il y avait une drôle d’odeur dans l’appartement. Ça sentait le mauvais polar, celui où le privé arrive, se colle un mouchoir sur le nez et fouille toutes les pièces jusqu’à ce qu’il découvre le corps de la belle blonde égorgée. C’est plus dramatique lorsque le cadavre sort tout droit  des pages d’un magazine de mode ; top model défoncée à l’héroïne ou défoncée à coups de cendrier sur la tronche. « Quel gâchis ! » qu’il se dit le privé, repoussant son feutre en arrière et se grattant le front avec l’ongle du pouce. « Ouaip, quel gâchis ! on ne devrait trucider que des vieux moches et pauvres. »

En l’occurrence, celui qui se faisait cette réflexion n’était pas détective et n’avait guère de rapport avec les autorités judiciaires. Plus exactement, Seb avait, avec elles, des rapports assez tendus depuis une sombre histoire de recel d’autoradios dont on l’avait accusé -à tort- et pour laquelle il avait pris trois mois ferme. Il aurait certainement obtenu le sursis s’il n’y avait eu mention, dans son casier, d’une autre erreur judiciaire pour laquelle on lui avait déjà mis six mois. Ça n’était tout de même pas de sa faute si le pompiste s’était énervé et qu’il avait été obligé de le calmer à coups de crosse de revolver (dont il ne s’expliquait toujours pas la présence entre ses mains au moment des faits).

De même, si quelqu'un lui avait posé la main sur l’épaule à ce moment précis en lui demandant : « Hep ! toi ! qu’est-ce que tu fous ici ? » Seb aurait été dans l’embarras pour répondre.

Qui aurait eu suffisamment de bon sens pour croire que, si on se trouve dans une villa bourgeoise à deux heures du mat, une lampe torche à la main, c’est pour économiser la facture d’électricité des propriétaires qui, par un concours de circonstances malheureux, sont absents ?

Dehors, c’était la pleine lune et Seb jugea que le rayon de sa lampe ne rajoutait rien alors il l’éteignit. Les silhouettes des meubles se dessinèrent au fur et à mesure que ses yeux s’accoutumaient à la pénombre.

Seb ne se sentait pas à l’aise, la drôle d’odeur qui régnait le faisait grimacer. C'était pas une odeur vraiment désagréable ; pas non plus un parfum extraordinaire mais juste une odeur qui n’était pas à sa place. Seb ne retrouvait pas l’odeur de vieux bois - ou les remugles de moisi dans le pire des cas- qui se dégagent des maisons inoccupées. L’odeur titillait les narines de Seb au point de lui faire oublier qu’il était venu commettre une prochaine erreur judiciaire : « Mais monsieur le juge, si mon client est entré dans cette villa, c’est au péril de sa vie car il avait entendu des appels au secours… »

Il avait bien entendu une forme d’appel : celui de son porte-monnaie qui menaçait de se suicider tellement il se sentait inutile.

Seb avait donc repéré l’endroit qui lui semblait désert et avait entrepris cette petite virée nocturne afin de soulager cette villa des différents bibelots qu’elle devait abriter ; vrais nids à poussière et plaies des femmes de ménage.

Il posa son sac sur le canapé et commença à faire le tour de pièce ; un salon dont un mur, était occupé par une bibliothèque pleine de mots en conserve. « C’est lourd et ça se revend mal, les vieux bouquins », songea Seb. Posés en avant des livres, quelques bibelots dont il était difficile de dire s’ils avaient une quelconque valeur. Poursuivant l’inventaire, Seb remarqua une vitrine. Elle recelait des statuettes apparemment si vieilles que même un antiquaire n’aurait pas réussi à les revendre à un archéologue.

Il sentit soudain un flux d’adrénaline se répandre dans son sang.

- Je crois que je suis tombé sur quelque chose, fit Seb avec la voix d’un type qui a le canon d’un pistolet sur la nuque.

- Exact, confirma une voix féminine derrière lui.

- Vous n’allez pas me croire si je vous dis que je suis rentré ici pour demander un verre d’eau, hein ?

L’autre ne prit pas la peine de répondre, elle se recula simplement avant de déclarer :

- Tourne-toi lentement. Pas de mouvement brusque sinon je risque d’avoir peur et de me crisper sur la gâchette.

- Pas de problème, m’ame… mais relaxez-vous, je vous en prie…

Seb leva les mains avec lenteur puis se tourna. Il faisait maintenant face à l’arme reliée à son propriétaire par un bras tendu. Elle tenait le flingue à l’horizontal, comme les braqueuses à talons aiguilles dans les films de pub.

D’après ce qu’il voyait, elle ne ressemblait pas à une bourgeoise surprise au milieu du sommeil par un cambrioleur.

- Vous êtes qui, vous ? il lui demanda.

Surprise, la fille commença à bredouiller :

- Mais moi je… Et puis ça ne vous regarde pas ! Eloignez vous de là.

Seb s’écarta doucement. C’était pas la première fois qu’il avait un flingue en face de lui mais d’habitude, il était tenu par des flics ou des malfrats qui savaient se servir de ce genre de joujou et manifestaient moins de nervosité.

- Je cherche pas d’embrouilles, il murmura. Je vous laisse la place si vous voulez. Je trouverai bien une autre bicoque à casser avant la fin de la nuit.

- Non, non ! Tu… vous restez là.

Perplexe, il était, Seb. La fille avait beau tenir le pistolet, c’est elle qui était morte de trouille. Maintenant qu’il la voyait un peu mieux, elle lui paraissait jeune. Une silhouette de gamine engoncée dans un gros blouson de pilote et une cagoule sur la tête. Il comprit qu’il avait affaire à une collègue mais quelqu'un de nouveau dans le métier. Le face à face dura quelques instants, jusqu’à ce que Seb s’impatiente.

- Alors on fait quoi ? Vous me butez ? Vous appelez les flics ? Vous dévalisez la baraque ? On fait part à deux ? Vous retournez chez vos parents ? Papa et maman doivent s’inquiéter.

Faut pas jouer avec les nerfs des petites filles. La dernière proposition sembla irriter la jeune femme. L’arme se mit à trembler dans sa main et la fille essaya d’articuler :

- Ne vous méprenez pas, hein ! C’est pas parce que je suis une fille que je vais me laisser baratiner par un escroc de votre acabit.

Cette fille, songea Seb, elle cause pas comme une nana des cités à la recherche de thune pour se payer un peu de dope. Elle a pas le vocabulaire pour.

- ‘Xcusez, m’selle. je voulais pas vous froisser mais bon, on va pas rester tous les trois comme ça pendant des plombes ?

- Tous les trois ? Vous n’êtes pas seul ?

Instinctivement, elle tourna la tête. Suffisamment pour que Seb chope le poignet de la fille et fasse tomber l’arme.

Il repoussa la fille sur le divan, derrière elle.

- Vous m’avez bien eue, elle se mit à sangloter.

Seb avait ramassé l’arme et essayait d’évaluer l’engin. Il avoua, en ricanant :

- J’ai même pas essayé de vous tendre un piège, d’ailleurs ce genre de truc ne marche qu’au ciné… Non, quand je disais tous les trois, je voulais parler de vous, moi et… le flingue.

La fille fit sans doute une grimace de dépit mais comme elle avait toujours sa cagoule et qu’il faisait sombre, cela reste une supposition.

Seb s’approcha de la fille et enleva d’un coup la cagoule. Ses cheveux courts tout ébouriffés lui faisaient une tête de piaf pitoyable. Seb l’examina de plus près.

- Mais vous… t’es toute jeune !

La fille affichait au maximum quinze seize ans.

- Ça durera pas, fit-elle d’un ton sarcastique en ravalant sa morve. Ça durera pas et c’est pour ça que je me dépêche d’en profiter…

Seb aussi avait commencé à faire des conneries très jeunes mais, à bien y réfléchir, il voyait pas l’intérêt.

- Et pourquoi t’as choisi c’te baraque ? Tu connais les gens ?

- En quoi cela vous regarde-t-il ?

Quand il ne trouve pas la réponse assez rapidement et que son interlocuteur est plus faible, Seb devient facilement violent. Pas méchant, mais violent, c’est sans doute pour ça que le nez de la fille se mit à saigner.

Aussitôt, Seb s’excusa :

- Faut pas m’en vouloir, c’est juste un réflexe…

La fille resta coite et ne chercha pas à se rebeller. Elle porta simplement sa main à son nez et regarda, l’air abruti le sang qui coulait.

- Ben essuie-toi ! tu vas nous mettre de empreintes génétiques partout !

Elle moucha un gros caillot de sang dans son kleenex et ravala ses pleurs.

- Comment tu t’appelles ?

- … Julie.

- Ouais, ricana Seb. Après tout, ça me regarde pas mais bon, on va dire que Julie est vraiment ton nom. Mais t’as pas répondu ? pourquoi cette baraque ?

Julie haussa les épaules : « chais pas… »

- Et ça ? demanda Seb en désignant l’arme. T’as eu ça où ?

- A mon père…

- Ah ? il est flic ton père ? c’est une arme de service, ça…

La fille ne répondit pas tout de suite. Elle soupirait, prostrée, les épaules voûtées par la fatalité.

- Il était… mes parents sont morts.

- Ah… ça nous fait un autre point commun, ça. Mes vieux sont morts quand j’avais trois ans. Enfin… surtout ma mère, vu que j’ai jamais connu mon père…

Julie ne répondait rien. Elle semblait bouder au fond de son canapé.

- Bon, déclara Seb après un moment de gêne. J’aime pas ce genre d’embrouille, moi. Je reprends mes affaires et je me barre. Je garde ça ! Je voudrais pas que tu te casses un ongle avec.

Il avait montré le pistolet. D’une voix sans relief, Julie lâcha :

- En haut, il y a un coffret à bijoux.

- Pourquoi tu me dis ça ? Et comment tu le sais ?

- Je le sais.

- Alors sers-toi, moi je te laisse la place.

- Plus envie. Ce genre d’activité n’est pas faite pour moi.

- Ça, ouais, t’as plus une tête à faire de la broderie que des casses.

Haussement d’épaules de Julie.

- Et y a quoi d’autre en haut ?

- Chambres…

Seb se gratta le nez avec le canon de l’arme.

- Quand le nez vous démange, c’est un signe de rentrée d’argent. Tu savais ça, toi ? Alors comme t’as l’air paumée et pas si méchante que tu veux le faire croire, on va se faire les bijoux, part à deux et on se dit au revoir après, OK ? Montre-moi…

Julie se leva sans enthousiasme et se dirigea vers le fond de la pièce. En retrait, il y avait un escalier. Du menton, elle fit signe « c’est là » à Seb. Seb passa devant mais agrippa la fille par l’épaule pour qu’elle le suive. Ce qu’elle fit avec une inertie de zombie. Arrivé à mi-hauteur, Seb s’arrêta net et se retourna vers Julie.

- T’es sûre qu’il y a personne, là-haut ? il murmura.

- Il serait temps de s’en inquiéter, répondit-elle d’une voix exagérément forte.

Cela ne rassura qu’à moitié Seb qui continua pourtant le chemin, une main accrochée à la fille et l’autre au pistolet. Un couloir étroit sur la gauche sur lequel ouvraient trois portes.

- Celle du fond…

Avant d’avancer, il regarda la fille en secouant la tête.

- Tu te rends compte que t’aurais pu tomber sur un mec méchant qui s’embarrasse pas de détails. A c’t’heure-ci, ta petite tête de piaf, y en aurait plein les murs ! Ah ouais, t’as de la chance d’être tombée sur moi…

Seb s’y rendit directement. La porte n’était pas fermée. Il la poussa du pied. La pièce était éclairée par la lune. Il distingua le large lit en désordre… les draps étaient chamboulés. On distinguait des formes sombres couvertes de taches noires comme du sang.

- Oh merde ! lâcha-t-il au moment où un éclair de compréhension lui traversa l’esprit comme un coup de couteau dans les reins.

Le pistolet lui tomba des mains. Il s’écroula. Il entendit juste la voix de la fille avant de mourir.

- Ah oui, j’ai eu vraiment BEAUCOUP de chance de tomber sur vous… De toute façon, elle rajouta. On ne vous aurait jamais cru si vous aviez dit que vous aviez trouvé mes parents morts avec l’arme du crime à la main.

*

Julie hérita de la fortune familiale, se maria souvent mais n’eut jamais d’enfants ; l’instinct de conservation.

Elle a gardé, en souvenir de cette soirée, la cagoule. C’est son porte-bonheur, explique-t-elle à ceux qui lui demandent ce que c’est que ce bout de laine effiloché, mais elle ne leur explique pas pourquoi. 

         L’odeur qui régnait dans la villa, c’était peut-être une odeur de poudre, de sang ou de mort mais en tout cas, c’était pas une odeur de sainteté.

RETOUR aux nouvelles