Les Noces annoncées de Figaro
C'était un jeudi ; les clients du bistrot sirotaient leur ballon de rouge matinal en énonçant des vérités définitives que personne n'écoutait. Le brouhaha sentait la vinasse et le tabac gris.
Ils attendaient la venue du coiffeur, comme chaque quinzaine, chez "la mère Maurice". Le café s'appelait ainsi parce qu'il était tenu par la veuve du père Maurice. Jadis, l'endroit s'appelait café de la Gare, ainsi qu'en témoignait encore la peinture écaillée de l'enseigne, dehors. Pourtant, on n'avait jamais vu ni entendu un train aux abords du café de la Gare du père Maurice, tenu par la mère Maurice ; dont personne n'a jamais su le vrai nom. D'ailleurs, personne n'a jamais rien su de la mère Maurice. C'était une femme sans âge, au physique quelconque et dont la conversation se bornait aux nécessités du commerce ; considérations météorologiques incluses. Le reste du temps, elle trônait derrière son zinc, remplissant les verres comme un automate bien réglé et les essuyant ensuite avec un torchon presque propre. Elle avait un oeil sur la salle et l'autre sur l'horoscope d'une quelconque revue. Elle était bélier ascendant bélier ; mais elle ne l'avait jamais dit à personne. On se serait moqué d'elle. Ça n'est pas de bélier dont on a besoin dans le bocage, mais de bons gros taureaux. Et ça, la mère Maurice, elle n'y ressemblait pas.
Le petit village était constitué d'une rue sans trottoir le long de laquelle quelques maisons avaient poussé en désordre comme des dents le long d'une mâchoire qui n'avait rien à mordre. Le village était trop petit pour posséder un salon de coiffure, si bien qu'un coiffeur de La Roche sur Yon passait un jeudi sur deux. Habituellement, il arrivait vers neuf heures et avait fini la "tonte" en début d'après-midi.
Monsieur Dubreuil avait une cinquantaine d'années. C'était le genre d'homme à toujours avoir eu une cinquantaine d'années ; petite moustache à la Clark Gable, cheveux lissés, plaqués, gominés, veste grise sur un pull avec col en V. De quinze jours en quinze jours, il restait identique. Son sourire lui-même, accueillant et débonnaire, semblait avoir été inscrit une bonne fois pour toutes sur son visage. Monsieur Dubreuil ne coiffait que les hommes. Les femmes du hameau s'arrangeaient d'un chignon qui ne réclamait pas les soins d'un professionnel. En cas de nécessité, mariage ou communion, elles profitaient du jour de marché à la Roche sur Yon pour économiser un trajet et aller se faire faire une indéfrisable.
Le coiffeur arrivait vers neuf heures, rentrait chez la mère Maurice, saluait l'assistance d'un "bonjour messieurs" avec une voix qui sentait l'eau de Cologne.
Sans quitter leur mégot, les autres répondaient en choeur "Salut, coiffeur", d'une voix pâteuse. La mère Maurice lui proposait "un petit café avant le boulot ?" et le coiffeur répondait "C'est pas de refus, mais sans sucre, à cause de mon diabète".
C'était une messe au rituel bien établi.
Le coiffeur était la seule personne à qui la mère Maurice adressait parfois un sourire qui ne soit pas forcé. Monsieur Dubreuil répondait par un regard complaisant.
La salle de billard, à l'arrière du bistrot, servait de salon de coiffure. L'endroit s'était imposé de lui-même à cause des grands miroirs qui surmontaient les banquettes le long des murs. Afin de la protéger des taches, des cheveux et des coups de ciseaux, la mère Maurice recouvrait la feutrine d'un drap presque propre. Elle préparait également, sur une table voisine, une cruche d'eau et un petit verre d'alcool. Souvent, il s'agissait de calva, parfois, de cognac, d'autres fois encore, d'alcool blanc "maison" dont le diabète du coiffeur s'accommodait fort bien, hors la vue de son médecin.
La mère Maurice préparait ce verre avec l'émotion d'un amoureux offrant un bouquet de fleurs. Mais le coiffeur n'y voyait qu'un usage commercial. Après tout, il louait la salle depuis des années et il était normal que la bistrote ait quelque attention à l'égard de ce fidèle client.
L'homme traversait la salle principale et poussait la porte de la salle de billard, équipé d'une petite mallette qu'il posait aussitôt sur la table. Il étalait ciseaux, rasoir, tondeuse, brosses et outils divers avec le soin d'un chirurgien préparant ses instruments. Puis il accrochait sa veste à la patère, enfilait son indémodable blouse bleu ciel et choisissait un peigne ou une paire de ciseaux qu'il mettait dans la pochette. Il lissait ses cheveux en se regardant dans le miroir à main et engloutissait son petit verre de gnôle avant de passer la tête dans la salle pour réclamer "le premier de ces messieurs..."
Il y avait généralement un silence de quelques secondes pendant lequel personne ne se décidait ; chacun prétextant terminer sa cigarette ou son verre. Il fallait parfois que le coiffeur désigne le premier client ; d'autorité, à la façon d'un instituteur qui envoie un volontaire pour effacer le tableau.
Pour la coupe, il n'y avait pas de question de mode, c'était "Court pour que ça aille jusqu'à la prochaine fois". Le luxe consistait parfois en une friction à l'eau de toilette, une serviette chaude ou un rasage "de près".
Ce jour-là, ce fut comme tous les autres jours. Le coiffeur déballa son matériel, se servit son verre et le but d'un trait.
Ce jour-là, ce fut comme tous les autres jours sauf que, vers neuf heures et quart, alors que monsieur Dubreuil n'avait pas encore appelé son premier client, on entendit un bruit venant de l'arrière salle.
La mère Maurice tourna la tête sans cesser d'astiquer l'intérieur de son verre, referma son magazine en soufflant, car ça n'était pas un bon jour pour les béliers ascendant bélier et se dirigea vers le "salon de coiffure". Les clients la regardèrent passer, sans broncher, se contentant de se pencher pour apercevoir quelque chose par l'entrebâillement de la porte. Ils n'entendirent que la voix de la femme "ah ben v'là ! Comme le père Maurice !" et la virent ressortir, le verre dans la main droite et le torchon dans la main gauche en haussant les épaules et répétant "Comme le père Maurice !"
- Quoi ? Comme le père Maurice ? demanda un des hommes.
Elle le regarda avec étonnement et expliqua :
- Ben... l'est mort comme le père Maurice...
- Comme le père Maurice ? répétèrent en cascade les clients.
Personne ne savait de quoi était mort le père Maurice. On savait simplement que sa femme l'avait trouvé un matin, allongé derrière son comptoir. L'accident s'était produit la veille du jour où il devait aller chez le notaire pour régulariser l'acte de vente du café. La mère Maurice avait vu là un signe du destin et avait refusé de vendre le bistrot. On ne va pas contre la volonté des astres. Tout le monde avait admiré son courage dans l'épreuve. Et le café de la Gare était devenu le café de la mère Maurice.
*
C'était jeudi ; sirotant leur café calva matinal chez "la mère Maurice", les hommes attendaient l'arrivée du nouveau coiffeur. Ils était curieux de connaître le remplaçant du coiffeur décédé quinze jours plus tôt ; curieux et nerveux.
Une inquiétude diffuse planait au-dessus de l'assistance. Un nouveau coiffeur, c'est comme un nouveau médecin, "il ne peut pas être aussi bon que l'ancien". On s'habitue à un coiffeur et lui-même s'habitue à ses clients. On doutait qu'un autre sache réaliser convenablement un "bien dégagé sur les oreilles ".
Ce jeudi-là, le café de la mère Maurice était essentiellement rempli par des curieux. Rares étaient ceux qui étaient disposés à se faire couper les cheveux par un étranger. Il régnait un brouhaha uniforme dans lequel aucun rire ne venait faire de vague. Le silence se fit lorsqu'une voiture passa au ralenti dans la rue ; on aurait dit que la voiture cherchait son chemin dans la rue unique du village.
Un homme se leva et s'approcha de la fenêtre. Regardant par-dessus le rideau, il marmonna, sur le ton outré d'un bedeau constatant qu'on a volé le vin de messe :
- 'Va quand même pas se garer devant le monument aux morts !
Cela fit naître un murmure réprobateur dans la salle. L'ancien coiffeur se garait devant l'épicerie et il n'y avait pas de raison que celui-ci stationne devant le monument aux morts.
- J'crois que je vais r'prendre un muscadet, mère Maurice, déclara l'homme en revenant de la fenêtre.
La patronne le servit. Elle s'arrêta d'abord au niveau normal puis rajouta une rasade pour sa peine.
A une table, des joueurs de belotes abattaient leurs cartes sans enthousiasme, oubliant de déclamer les "belote et re-belote" d'usage.
La porte du café s'ouvrit.
- Excusez-moi de vous déranger, je cherche le café de la mère Maurice mais je ne vois que ce café dans le village.
- C'est moi, la mère Maurice, déclara la bistrote en fronçant les sourcils. Vous y voulez quoi ?
- C'est ici ? Pourtant, c'est marqué café de la Gare...
La mère Maurice haussa les épaules d'un air désolé.
- J'y peux rien, moi.
Toute l'assistance s'était tournée vers la jeune femme qui se tenait dans la porte.
Un des joueurs de belote, cigarette papier-maïs aux lèvres, murmura à l'intention de ses partenaires.
- Dommage que ce soit pas le coiffeur, 'me serais bien fait faire un shampooing.
Les autres lui répondirent par un sourire grivois qui se figea en un rictus lorsqu'elle déclara :
- Bien, alors je me présente, je m'appelle Sandrine, je suis votre nouvelle coiffeuse. Si vous voulez m'indiquer où je dois m'installer...
- Mais... vous n'êtes pas un vrai coiffeur ! s'exclama la mère Maurice sur un ton ahuri.
La jeune femme ne se démonta pas et répliqua en souriant :
- Non, mais je peux vous assurer que je suis une vraie coiffeuse.
- Vous êtes là en attendant qu'on trouve un remplaçant à çui qu'est mort ?
La coiffeuse répondit avec une irritation marquée :
- Je suis votre nouvelle coiffeuse, je remplace monsieur Dubreuil. Qu'est-ce qui vous dérange ? Que je sois une femme ?
Une chorale de grosses voix s'éleva pour grommeler non. La mère Maurice soupira tristement, regarda son horoscope et haussa les épaules.
- Alors c'est parfait, conclut la jeune femme.
La mère Maurice sortit de derrière son comptoir et la guida vers la salle de billard. Sandrine s'installa et attendit ses clients. Lorsqu'elle ressortit de son "salon" vers quatorze heures, le café était vide à l'exception de la mère Maurice qui torchonnait ses verres machinalement.
- Bah... déclara la bistrote, vous aurez plus de monde la prochaine fois... Faut les laisser s'habituer.
- Plus de monde ? Ça ne sera pas dur ! Je n'ai pas coupé un cheveu ! On m'avait pourtant dit que Monsieur Dubreuil faisait une moyenne d'une dizaine de clients à chaque fois.
- Une moyenne, oui... ça fera plus de monde la prochaine fois...
*
Quinze jours plus tard, la jeune coiffeuse arriva au village avec une certaine appréhension. Ses craintes se justifièrent lorsqu'elle pénétra dans le café.
Hormis un type accoudé au zinc qui vida son verre d'un trait, laissa tinter quelques pièces sur le comptoir et sortit précipitamment, il n'y avait, dans le café, que la mère Maurice. La vieille femme dévisagea Sandrine d'un air fataliste et proposa :
- Je vous sers quand même à boire ?
- Un café, oui, je veux bien... et un petit alcool, ça me détendra... genre cognac...
La mère Maurice lui adressa un clin d'oeil et sortit, de sous le comptoir, une bouteille sans étiquette, à moitié pleine d'un liquide incolore. Elle en remplit un petit verre à ras bord.
Sandrine le leva doucement vers ses lèvres, prenant soin de ne pas le renverser et en but une rasade. Ses yeux s'écarquillèrent et elle souffla comme un dragon.
- C'est du fort ! Ça ressemble à du saké. L'alcool de riz japonais.
- Oui, ça date du père Maurice, mon défunt époux. Il avait installé un alambic dans la grange au fond de la cour.
La jeune coiffeuse essayait de retrouver son souffle.
- Et il est mort de quoi ?
La vieille regarda la bouteille en souriant d'un air bizarre.
- Chai pas... c'est le coeur qu'a lâché, à ce qu'a dit le docteur.
La jeune femme se mit à vaciller et se laissa tomber sur une chaise. Ses yeux grands ouverts ne regardaient rien. Sa bouche commença à se tordre et les traits de son visage se crispèrent.
La mère Maurice prit son verre et le huma :
- Alcool de riz ? C'est riz noir, pour série noire, alors, fit-elle sans humour.
Elle rinça le verre et en attrapa un autre au fond duquel elle versa un fond de Cognac. Elle s'approcha de la coiffeuse et le lui fit boire alors qu'elle était déjà inconsciente. L'alcool dégoulina en deux petits filets par les commissures. Elle récupéra les deux bavures avec la dextérité d'une bistrote rattrappant la goutte qui se perd lorsqu'elle sert un verre.
La jeune femme avait la bouche entrouverte. La vie avait quitté ses yeux.
- Eh vlan ! Comme le père maurice et le coiffeur... soupira-t-elle à mi-voix. Après un homme qui ne m'a jamais regardée, on m'aurait envoyé une femme ? Ah non ! En plus, elle m'aurait gâché le commerce, celle-là...
*
C'était jeudi ; sirotant leur blanc-cass' matinal chez "la mère Maurice", les hommes attendaient l'arrivée du coiffeur
La mère Maurice avait un curieux sourire aux lèvres, un sourire que personne ne remarquait car personne n'a jamais remarqué la mère Maurice. Pourtant, en essuyant ses verres, elle continuait à attendre que la prédiction de l'horoscope se réalise. "Vous trouverez l'Amour sans bouger de chez vous. Il aura les traits d'un Figaro".