Les perruches de madame Clément

On formait un joli petit couple. La voisine du troisième nous enviait. Elle disait qu'avec des perruches, les rapports sont différents. Oui, mon chat et moi, on formait un joli petit couple. C'est sûr qu'une perruche, ça vient pas se poser sur vos genoux en ronronnant. Un chat, ça a des griffes. Une perruche aussi mais en plus, ça a un bec ! quand ça vous pince, ces bestioles-la, ça vous lâche plus. Madame Clément, la voisine aux perruches, m'avait montré ses doigts. Ils étaient plein de marques. Surtout la première phalange de l'index, ça faisait une belle cicatrice en forme de pointe de flèche. C'était Sidonie, une perruche bleu turquoise, qui avait confondu le doigt avec un os de seiche.

A bien examiner la vieille et tenant compte du fait que les perruches ne doivent pas être douées en orthographe, elle s'était pas trompée de beaucoup, Sidonie, elle avait croqué de l'os de sèche.

Je l'appelle la vieille mais en fait, j'avais jamais qu'un ou deux ans de moins qu'elle. Elle avait fêté ses quatre-vingts ans l'an dernier et avait invité tout l'immeuble. Sauf mon chat. Elle n'en voulait pas car elle avait peur qu'il effraie les volatiles et que la cage ressemble à un dortoir après une bataille de polochon. J'avais donc boudé la réunion, ce qui avait contrarié la vieille dame. Elle avait d'abord envoyé monsieur Georges, le concierge, pour me convaincre mais elle avait oublié que j'étais fâché avec lui depuis la fois où il avait mis plus d'une semaine à réparer la minuterie de l'escalier. Ça doit faire quatre ans et, depuis, monsieur Georges fait tintin pour les étrennes. Ensuite, elle m'a dépêché la petite jeunette qui habite au dernier étage. Une étudiante en médecine, je crois. J'avais rien à lui reprocher, à elle. Elle n'était pas là depuis assez longtemps mais, avec le temps, je finirais bien par trouver ses défauts. C'est long des études de médecine. Et puis les carabins n'ont pas toujours bonne réputation. Je lui ai dit que je ne me sentais pas bien et que je préférais rester au calme. "C'est vrai", qu'elle a répondu, "vous avez l'air fatigué". Elle a même pas vu que j'étais en pleine forme ! et ça se prétend étudiant en médecine ! Ben j'espère que j'aurais passé l'arme à gauche avant que cette génération de toubibs arrive sur le marché. Sinon, ils me tueront au premier diagnostic ! Enfin, avec un peu de chance, elle ratera ses études de médecine, fera une fac de socio. C'est inoffensif, ça, socio.

Le lendemain, madame Clément était venue frapper à ma porte vers onze heures. Juste entre le moment où je nettoyais la caisse du chat et celui où je m'asseyais pour boire mon pastis. Elle tenait une bouteille de mousseux entamée dans laquelle pendait la queue d'une cuillère censée éviter que la boisson ne s'évente.

- J'espère que vous allez mieux qu'hier, la petite m'a dit que vous alliez pas bien. Alors je vous apporte les restes de notre petite sauterie.

Le chat s'était avancé vers elle et se frottait contre ses jambes, alors je lui ai dit de rentrer.

- Vous avez raison, madame Clément, quatre-vingts ans, ça n'arrive qu'une fois dans la vie.

- Et encore, ajouta-t-elle. Pas à tout le monde.

C'est vrai, ça, j'étais même pas sûr d'y arriver, moi ! 'suffit de pas grand chose, un autobus, un cancer, une peau de banane ou un infarctus et hop "mort dans sa 80ème année", façon de dire qu'il les a loupés, les quatre-vingts balais ; d'un poil. C'est comme quatrième aux jeux olympiques. On a l'impression d'avoir raté une marche.

Je sortis deux verres que je posais sur la table.

- J'ai plus de flûtes, expliquais-je.

(J'en ai, des flûtes, mais pas pour y mettre du mousseux qui ne mousse sans doute même plus !)

Elle avait même pensé aux gâteaux secs. Des boudoirs roses à champagne. Des trucs tout juste bon à vous casser le dentier en deux.

- Trinquons, fis-je en levant mon verre.

- Ah vous me faites plaisir, je ne sais pas pourquoi mais j'ai eu un doute. Pendant un moment, hier, j'ai cru que vous me faisiez la tête.

Je haussais les épaules avec un air moqueur.

- Moi, fâché ? et pour quelle raison.

- Laissez ça, je suis bête parfois.

Elle but ne longue goulée de mousseux et la fit tourner dans sa bouche comme si elle trouvait ça bon. Je me dépêchais de vider mon verre, espérant qu'elle repartirait vite.

Le chat était monté sur la table et venait se frotter contre madame Clément.

- Oh qu'il est adorable. C'est bien Hector qu'il s'appelle ? (je lui fis signe que oui, alors elle commença à le gratter sous le menton) Moui qu'il aime qu'on lui fasse des papouilles... Hein Hector que t'aimes ça ? Oh oui... écoutez comme il ronronne...

Il ronronnait comme d'habitude, à l'heure des repas et madame Clément devait traîner avec elle une odeur de perruche qui avait de quoi faire saliver le matou.

- Vous en avez combien, des perruches ?

- En tout ?

Ben oui, en tout, pas en morceaux ! Elle compta sur ses doigts.

- La grande volière, huit, plus les deux cages du salon, quatre et quatre, ça fait seize.

Ses yeux s'écarquillèrent et sa bouche s'ouvrit comme si elle cherchait à rattraper une grosse bêtise.

- Non, non... quinze je voulais dire. J'ai oublié que le docteur Moutarde est mort. Oui, je l'ai appelé comme ça parce que j'aime bien jouer au Cluedo. Le docteur Moutarde était tout jaune avec une caroncule bleue au-dessus du bec.

- C'est pas plutôt le "colonel" Moutarde ?

- Ah oui... peut-être... ben tant pis, il est mort. Vous aimez jouer au Cluedo, vous aussi ? Il faudra qu'on organise une partie. J'ai deux autres amies qui sont intéressées aussi.

- Oui, fis-je sans enthousiasme. Faudra envisager ça. Quinze perruches, vous avez dit.

- Eh oui... quinze seulement depuis la mort du docteur Moutarde.

- Il a été tué dans la cuisine avec le chandelier ?

- Oh, je vous en prie, ne plaisantez pas...

- Excusez-moi, je ne voulais pas vous choquer. Ça m'intéresserait de voir comment vivent vos bestio... je veux dire vos adorables oiseaux.

- Ah mais oui ! c'est vrai, ça, vous n'êtes jamais venu.

Hector reniflait avec application le cou fripé de la vieille dame.

- Soit, je monterai vous voir. Mais pas avant 17h30, je ne veux pas louper les chiffres et les lettres.

- Ah ! vous aimez aussi ? décidément, on a beaucoup de points communs.

- Oui, fis-je. Et en plus d'être voisins, nous habitons le même immeuble.

- Oh, monsieur Trumeau, vous vous moquez...

- Appelez-moi Hadrien.

En fait, moi, ce que je préfère dans les chiffres et les lettres, c'est la petite mignonne qui place les plaques des chiffres. Le jeu par lui-même, bof...

C'est ainsi que j'ai commencé à fréquenter régulièrement Madame Clément, Ludivine de son prénom.

Deux à trois fois par semaine, je me présentais à sa porte avec, à la main, un paquet de gâteaux ficelé en forme de pyramide. Elle répondait par un inévitable. :

- Hadrien, il ne fallait pas...

Que je contrais par un :

- Allons, Ludivine, vous savez bien que ça me fait plaisir.

Puis nous nous asseyions devant la télé où, la bouche pleine, elle annonçait :

- chinq lettres, ch'ai pas mieux.

Le temps de déglutir et de boire une gorgée de thé, le candidat annonçait neuf lettres du genre "fuégienne" ou "idiolecte". Son visage s'allongeait devant ces mots inconnus et elle croquait de nouveau dans sa religieuse au café. Moi je les préférais au chocolat. La seule fois où elle ait trouvé un neuf lettres, c'était "perruches". Elle l'avait crié tellement fort qu'un éclat de crème était allé droit sur l'écran de la télé, pour la plus grande confusion de Ludivine qui se hâta de nettoyer le visage poupin du présentateur expliquant qu'il s'agissait d'un représentant de la famille des psittacidés, oiseaux grimpeurs etc.

Elle avait haussé les épaules :

- Comme si je savais pas ce que c'est qu'une perruche.

Dans la description de l'animal, j'aurais pu rajouter : oiseau braillard qui se tait dès qu'on l'enferme dans un sac en plastique et qu'on le met dans sa poche.

La semaine précédente, un curieux événement s'était produit dans le monde emplumé de Ludivine Clément. Une de ses perruches avait disparu. Une femelle verte judicieusement prénommée Olive. Un matin, en venant renouveler leur nourriture, changer leur eau et ramasser les fientes qui recouvraient le sol de la volière, elle s'était aperçue qu'Olive n'était pas là. Elle avait bien fouillé partout, craignant de retrouver son cadavre au fond de la cage mais... rien.

L'après-midi même, alors que j'arrivais avec mes deux religieuses, elle s'était précipitée vers moi, l'air désespéré.

- Olive a disparu.

Je savais qui était Olive, elle m'avait fait la liste de tous ses pensionnaires.

- Oh, fis-je attristé, vous voulez dire qu'elle est morte...

- Non, non ! Disparue, évanouie, volatilisée, pffttt...

- Mais c'est impossible ! Sauf si vous avez laissé la porte ouverte.

Elle m'assura que non et me dirigea vers la volière (qui n'était, en fait qu'une cage un peu plus grande que les autres). J'inspectais minutieusement le contour, testait la bonne fixation des barreaux et me reculais en hochant la tête de droite à gauche en signe d'incompréhension.

- Quand est-ce qu'elle a disparu ?

- Je n'en sais rien... je ne l'ai constaté que ce matin...

- Et vous n'avez pas trouvé de plumes dans l'appartement ? La fenêtre était ouverte ?

- Même si la fenêtre était ouverte, ça n'explique pas comment elle serait sortie de là.

- Le mystère de la chambre jaune ! Il doit y avoir une explication qui nous échappe.

Je regardais l'heure à ma montre sans faire de commentaire. Elle regarda la sienne et s'aperçut que :

- En plus, on a loupé le début des "chiffres".

- C'est pas le plus grave, fis-je avec un ton sincèrement affligé.

Nous mangeâmes les religieuses en buvant le thé mais le cœur n'y était pas. Personne ne trouva pas plus de cinq lettres ce jour-là. Quant au compte est bon, Ludivine n'était plus capable de se rappeler de ses tables de multiplication.

Hormis mes visites à la vieille, ma vie n'avait guère changé. Mon chat et moi passions la majeure partie de notre temps ensemble, à regarder par la fenêtre. Hector n'aimait pas que je le laisse seul trop longtemps. Je l'entendais miauler avant même d'avoir mis la clé dans la serrure et, quand je rentrais, il n'était pas rare que je trouve le journal déchiqueté ou sa gamelle renversée. Lui qui était si calme en ma présence.

Une dizaine de jours plus tard, Ludivine vint frapper chez moi. Son visage portait les mêmes marques de panique. Moi, je portais un sac poubelle contenant la litière sale du chat.

- Cette fois-ci, c'est Bouton d'Or !

- Il a disparu aussi ?

- Oui, et dans les mêmes conditions invraisemblables. Mais là, je suis sûre qu'il était encore là à l'heure des chiffres et des lettres parce que, quand le concurrent -le petit roux frisé qui en est à sa 5ème partie- a trouvé "renoncule" je me suis tourné vers lui.

- ? vers le candidat frisé ?

- Mais non ! vers Bouton d'Or ! Renoncule et bouton d'or, j'ai fait l'association d'idée.

- Ah oui, suis-je bête. Et que comptez-vous faire ?

Elle haussa les bras en signe d'impuissance.

- 'Sais pas... c'est à se demander si quelqu'un ne volerait pas mes perruches pendant que je dors.

- Pour en faire quoi ? grand dieu !

- On voit tellement de choses bizarres... peut-être des expériences de laboratoire...

- Non...? Vous ne pensez tout de même pas à la jeune fille du dernier, celle qui fait ses études de médecine...

- J'avoue que... je ne sais pas.

Elle regarda d'un air attendri le chat qui faisait des aller-retour entre elle et moi.

- Si je n'avais pas peur que vous preniez ça mal, je dirais que vous formez un joli petit couple, votre chat et vous.

- Oui, on peut le dire... Il s'est installé une sorte de complicité entre lui et moi, avec le temps.

Puis elle est remontée chez elle, déconcertée par les inexplicables disparitions.

Le soir même, je suis allé déposer quelques plumes de perruches couleur bouton d'or sous le paillasson de l'étudiante puis je suis redescendu me coucher. Le chat est venu s'installer près de moi et nous ne nous sommes réveillés que lorsque le soleil passa au-dessus du toit des immeubles en face.

Hector possédait une caisse en osier fermée qui me permettait de le transporter. Avant, il avait horreur que je l'y enferme. La fois où j'ai ramené Olive, il avait fallu que je le coince de force. La pauvre bête miaulait que c'en était presque douloureux. J'ai vidé le sac en plastique qui contenait Olive au trois-quarts asphyxié. Au début, il ne l'a même pas remarqué. Mais quand la bestiole a commencé à se réveiller, là, l'Hector il s'en est donné à cœur joie. Quand j'ai ouvert la caisse, il ne restait plus grand chose de la perruche. Quelques plumes ensanglantées, tout au plus.

J'avais fait ça, comme ça, juste pour voir. Je n'avais pas l'intention de répéter l'expérience mais, chaque fois que je revenais de chez Ludivine, le chat sautait directement dans son panier d'osier et miaulait désespérément. C'est pour ça que j'ai chopé Bouton d'Or. Oh, j'ai pas choisi. Le temps d'ouvrir la cage et de mettre la main sur le premier volatile, de l'enfiler dans le sac et de le mettre dans ma poche avant que Ludivine ne revienne des WC où l'avaient entraîné les trois tasses de thé ingurgitées pendant que les voyelles et les consonnes s'alignaient sur le bas de l'écran.

J'étais redescendu chez moi. Hector avait sauté dans sa caisse, j'avais libéré la perruche et le carnage avait commencé aussitôt. Bouton d'Or n'avait pas dû avoir le temps de comprendre ce qui se passait.

Je sentais bien que j'avais mis le doigt dans un engrenage. J'avais envie de faire plaisir à Hector et, d'un autre côté, je savais bien que Ludivine découvrirait vite que j'étais son voleur de perruches. Les quelques plumes disposées près de la porte de la jeune fille ne pouvaient pas faire illusion longtemps. Encore fallait-il que Ludivine les trouve. Et je n'allais tout de même pas tracer un chemin façon Petit Poucet pour la mener là-haut. Non, cette idée était stupide. D'autant que la vieille femme avait informé tout l'immeuble de sa mésaventure et que l'étudiante était venue spontanément lui dire qu'elle avait trouvé des plumes plantées dans son paillasson et qu'elle s'en était vite aperçue rapport à son allergie. Mon faux coupable avait un alibi.

J'aurais dû m'arrêter là mais bon, je ne supportais pas de voir Hector dans son panier, réclamant désespérément autre chose que des croquettes sans goût ou des pâtées puantes. J'ai recommencé un mois plus tard.

Les chiffres et les lettres s'étaient bien passées. Ludivine s'était levée comme d'habitude pour éliminer son thé. Aussitôt je me levai, ouvrais la porte de la cage et passai la main lorsque j'entendis la voix derrière moi.

- Au fait Hadrien, j'ai oublié de vous demand... Mais ! Mais qu'est-ce que vous faites ? Hadrien !

Je me retournai, paniqué.

- Hadrien ! c'est vous qui...

Elle me regardait avec des yeux aussi ronds que ceux de ses piafs.

- Mais enfin ! pourquoi ?

J'aurais peut-être pu lui expliquer que c'était pour Hector mais je sais pas si elle aurait compris. J'ai perdu le sens de la mesure. Tuer quelques oiseaux m'est apparu comme un crime dont il fallait que personne ne soit au courant. Éliminer les témoins ! J'ai frappé. A main nue. La vieille est tombée, immobile, je me suis penchée au-dessus d'elle et j'ai serré son petit cou fripé entre mes mains. Elle ne se débattait pas. Peut-être était-elle déjà morte au moment de la chute.

Je suis redescendu chez moi. Hector s'est précipité dans son panier. J'ai rabattu le couvercle et j'ai embarqué le chat. Arrivé chez Ludivine, j'ai ouvert. Le chat est devenu fou en apercevant les cages. Il s'est jeté sur une d'elles et l'a renversée mais la cage ne s'est pas ouverte. J'avais pas pensé à ça. La porte de la cage était trop petite pour faire rentrer Hector.

Alors je suis allé voir la chambre de Ludivine. J'ai vérifié qu'elle était close. Pour y accéder, il y avait un petit couloir qui pouvait servir de sas au cas où une des perruches parviendrait à se sauver. J'ai amené une cage et j'ai lâché un oiseau. Le chat m'avait suivi, évidemment.

La pauvre perruche volait en tout sens. Elle n'avait jamais eu autant de place pour déplier ses ailes. Le chat commença à la pourchasser. Le combat paraissait inégal car la perruche pouvait se poser à des endroits inaccessibles mais j'avais confiance en Hector.

Je m'assis dans un fauteuil près du lit et j'attendis. Hector mit près de trois heures avant de coincer la perruche. Je croyais bien qu'il n'y arriverait jamais.

Lorsqu'il eut fini son repas, il vint contre moi et se mit à ronronner. Il avait encore des plumes autour du bec et un peu de sang qui dégoulinait des babines.

- Allez, on reviendra demain... Et puis il faudra aussi que je m'occupe de Ludivine. Je peux quand même pas la laisser comme ça. Elle avait raison, on forme un joli petit couple.

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