Les vacances de l'escargot
Les escargots ne sont pas comme nous. Je ne parle pas de leur coquille, ni des cornes qu'ils ont sur la tête, ni du fait que leurs yeux soient placés au bout de ces cornes, ni même du fait qu'ils marchent sur le ventre ou encore qu'ils mangent de la salade sans vinaigrette. Non, les escargots ne sont pas comme nous parce qu'ils ne prennent pas leurs vacances quand il fait du soleil.
Pour nous, les humains, la seule chose qui compte, c'est qu'il y ait du soleil. Que l'on aille à la mer, à la montagne, à la campagne ou que l'on reste chez soi, on veut du soleil !
L'escargot, lui, il préfère la pluie. Il faut admettre qu'on a jamais vu une de ces petites bêtes retirer sa coquille pour se mettre à bronzer sur la plage. De même, si un escargot chaussait un ski, on voit mal comment il s'y prendrait pour utiliser le remonte-pente. Un escargot avec un maillot de bain, c'est aussi ridicule qu'un escargot avec des moufles et un anorak.
Mais soyons logiques, on n'aurait pas non plus l'air très intelligent avec une coquille sur la tête. Chacun ses habitudes.
Ernest l'escargot avait passé la nuit sous une feuille de chêne. Ernest ne dormait pas n'importe où. Il préférait dormir au pied d'un chêne parce qu'il trouvait que la forme de ses feuilles est plus jolie. On la dirait entourée de vagues douces et Ernest s'y sentait en confiance.
Dès la tombée de la nuit, il se glissait sous une feuille, rentrait dans sa coquille et s'endormait. Il avait passé tout l'été dans la forêt et attendait avec impatience l'arrivée de l'automne. Ce matin-là, il fut réveillé par un vacarme assourdissant. Il se retourna à l'intérieur de sa coquille mit son oreiller sur ses oreilles et essaya de se rendormir mais... impossible !
De mauvaise humeur, il passa la tête dehors pour voir d'où venait ce raffut. Il déplia une seule de ses cornes et promena son oeil alentour. L'autre oeil restait confortablement à l'intérieur pour continuer à dormir. Il avança hors de la feuille et reçut un violent choc sur le coin de l'oeil. Aussitôt, il rétracta sa corne. Les escargots n'ont pas d'autre moyen de se frotter les yeux lorsqu'ils se font mal.
La journée d'Ernest l'escargot commençait plutôt mal. D'autant que le bruit continuait. On aurait dit une violente mitraille. Cela résonnait à l'intérieur de la coquille comme dans une cloche. N'y tenant plus, Ernest se résolut à pointer l'autre corne. Avec prudence, il approcha du bord de sa couette en feuille de chêne.
Il comprit soudain ce qui se passait et sortit de sa coquille aussi vite qu'un enfant saute hors de son lit le matin de Noël pour aller voir ses cadeaux. Il fit voler la feuille comme on fait voler un drap.
- Il pleut ! c'est les vacances, s'écria-t-il en langage escargot.
Les escargots parlent à peu près comme nous, sauf qu'ils ont des expressions bien à eux. Lorsqu'un autre escargot leur raconte un mensonge, ils ne lui disent pas : "tu dis ça pour me faire marcher" mais "arrête de me faire ramper". Quand ils n'ont pas de chance, ils disent "j'ai pas de coquille" plutôt que "je manque de peau" et puis ils ont d'autres mots à eux mais ils les gardent secrets. Ils ne veulent pas que tout le monde comprenne ce qu'ils disent. Tout ça pour dire qu'Ernest était content. Il ne sautait pas de joie parce que si un escargot sautait au plafond, il risquerait de fêler sa coquille et ça ferait des courants d'air. Il ne sautait pas de joie mais il était heureux.
Il retourna à l'intérieur de sa coquille pour se préparer à partir. Depuis qu'il attendait ce jour, il n'allait pas le laisser passer.
On n'a pas idée de ce qu'il y a à l'intérieur d'une coquille d'escargot. Quand on en trouve, elles sont vides, l'escargot qui les habitait a déménagé avec tout ce qu'elle contenait. La coquille d'Ernest était en état. Elle contenait une salle de bain, une cuisine, une chambre à coucher et même... une armoire pour ranger ses idées noires quand il était triste et seul. Ernest prit son petit déjeuner en vitesse ; quelques feuilles de salade et un petit morceau de champignon pour se donner des forces. Il passa ensuite dans la salle de bain et comme d'habitude, il laissa couler l'eau du bain trop longtemps.
Les gens pensent que les escargots sont sales parce qu'ils bavent et font de la mousse... c'est précisément le contraire, c'est parce qu'ils se lavent trop souvent qu'ils finissent par renverser l'eau du bain et que la mousse s'écoule au-dehors.
Ernest était prêt à partir. L'année dernière, il était allé se promener dans un champ qui venait d'être labouré. Il en avait de très mauvais souvenirs. Dès le départ, il était tombé au fond d'un sillon et il n'avait pu en ressortir. Il avait été obligé de le suivre jusqu'au bout de la propriété et là, après des jours et jours sans rien voir d'autre qu'une montagne de terre de chaque côté, il s'était retrouvé sur un chemin plein de gravillons qui lui avait meurtri le ventre. Il avait eu à peine le temps de regagner la forêt avant l'hiver pour s'enterrer au pied d'un arbre, construire une porte à sa coquille et s'enfermer pour que le froid ne le transforme pas en escargot congelé.
Cette année, il avait décidé de faire de l'escalade. Il avait repéré, en bordure de la forêt, un hêtre dont on ne voyait pas la cime tant il était grand. Il supposait que, de là-haut, la vue était extraordinaire.
Ernest prit une grande bolée d'air. L'humidité qui remontait de la terre et se mêlait à l'humus des feuilles mortes avait une odeur de vacances. L'escargot n'est pas un rapide mais quand il a décidé d'aller quelque part, rien ne l'arrête. Ernest remonta sa coquille comme d'autres remontent leurs manches et partit... ventre à terre.
Il arriva deux jours plus tard au pied de l'arbre. Il avait dû affronter une multitude de petits obstacles qui jonchaient le sol ; cailloux, branches mortes, etc. La pluie n'avait pas cessé de tomber, ce qui avait rendu le trajet plus agréable. S'il avait fait chaud, compte tenu de sa vitesse, son ventre se serait échauffé. Grâce à la pluie, il avait glissé en douceur.
Arrivé en bas de l'arbre, il pointa ses cornes vers le ciel.
- C'est fou ! pensa-t-il. Je ne pourrai jamais aller si haut. Pourquoi est-ce que j'ai eu cette idée stupide ?
L'entreprise, soudain, le découragea. En langage escargot, on ne dit pas "les bras m'en tombent", on emploie une expression qui ressemble à "j'en ai ras la coquille".
La nuit tombait et la pluie ne tombait plus. Ernest jugea raisonnable, après deux jours de voyage, d'aller se reposer. Il regarda autour de lui mais ne trouva aucune feuille de chêne. Evidemment, puisqu'il était sous un hêtre ! Il se cacha sous une feuille de hêtre et se réfugia dans la chambre de sa coquille. Il dormit très mal car sa feuille de chêne lui manquait. Il avait beau savoir que, lorsqu'on est en camping, il faut se contenter de peu, son confort lui manquait. Il fit un drôle de cauchemar. Il rêvait qu'il grimpait le long de l'arbre et, plus il montait, plus l'arbre grandissait, mais il ne pouvait faire demi-tour car, au fur et à mesure qu'il montait, le tronc au-dessous disparaissait. Il dormit si mal que, lorsqu'il se réveilla, il avait la sensation d'être encore plus fatigué que la veille au soir.
Son premier geste fut de pointer ses yeux vers le sommet de l'arbre. Il poussa un soupir de soulagement en constatant qu'il n'avait pas grandi. Il avait bien rêvé !
- Allez, se dit-il. Je me suis promis de faire l'ascension de cet arbre, ça serait trop bête de renoncer maintenant. Et puis si je rencontre Hélicia et qu'elle me demande comment c'était là-haut, j'aurais l'air ridicule de lui avouer que j'ai eu peur.
Hélicia était une escargotte qu'Ernest avait rencontré un jour d'orage. Il avait eu le coup de foudre pour sa coquille ; une jolie coquille jaune et noire. Les escargottes sont plus coquettes que les escargots. De plus, elle avait un corps long et fin. Ernest et elle avaient sympathisé et Ernest lui avait parlé de son projet de vacances. Hélicia avait eu l'air admirative et avait soupiré "je n'aurais pas le courage de faire cela, moi". Ernest n'avait donc pas osé lui proposer de l'accompagner. Maintenant, il était au pied de l'arbre, il ne pouvait plus reculer.
Il regarda à droite et à gauche, choisit une racine qui montait en pente douce et s'y dirigea. Ainsi, il commencerait l'escalade progressivement. Il rampa sur quelques dizaines de centimètres puis atteignit le tronc proprement dit.
Lentement, il se hissa. La partie inférieure du tronc était couverte de lierre. Ernest en profita pour grignoter quelques feuilles.
Le troisième jour, il regarda vers le bas. Il fut étonné d'avoir tant progressé. Finalement, ça n'était pas si dur que ça. Il regarda vers le sommet et constata avec amertume qu'il lui en restait quand même pas mal à faire.
Le cinquième jour, il faillit tomber. L'arbre se mit à vibrer et un bruit infernal résonnait dans tout le tronc. Ernest rentra dans sa coquille et s'agrippa de toutes ses forces à l'écorce. Quand le bruit stoppa, il sortit un oeil et aperçut, sur une branche voisine, un pic-vert qui mangeait le ver qu'il avait délogé de l'intérieur du tronc. C'est lui qui avait fait tout ce bruit. Ernest attendit que l'oiseau soit envolé avant de reprendre sa route. Il ne tenait pas à ce que le volatile le voit.
Le huitième jour, Ernest regarda vers le bas. Il regarda vers le haut.
- Je suis à mi-chemin, fit-il d'un air satisfait.
Et Ernest décida de se reposer un peu. Il profita d'un morceau d'écorce décollée pour se caler. Il rentra dans sa coquille, s'installa douillettement et s'endormit.
Il fut réveillé brutalement. Il se sentit arraché à l'arbre. Il crut qu'il tombait. Sa coquille allait-elle supporter le choc ? mais il ne tombait pas, il était chamboulé dans tous les sens. Ernest se gardait bien de sortir la tête. Caché au fond de sa spirale, il attendit avec angoisse que le cataclysme s'arrête.
Au bout d'une dizaine de minutes, il sentit un choc. Sa coquille était posée à l'envers. Il entendit des voix qui se disputaient. Il reconnut une querelle d'écureuil.
- Espèce de noisette mal épluchée ! disait une des voix. Tu vois pas que c'est un escargot ? Les écureuils ne mangent pas d'escargots. Faut le laisser repartir.
Ernest salua poliment le couple d'écureuils et leur expliqua qu'il avait encore du chemin à faire pour atteindre la cime.
Un des écureuils le regarda avec étonnement.
- Vous allez là-haut ? J'y vais aussi, je vous emmène.
Ernest n'eut pas le temps de dire oui ou non, l'écureuil le prit et l'emmena sur la plus haute branche. Il était arrivé au-dessus de la forêt et il pouvait voir jusqu'à l'horizon sans que rien ne gêne sa vue.
Pourtant, il ne regardait que la branche à côté de lui, une branche très fine sur laquelle était posée Hélicia.
- Je suis content que vous soyez venue, fit-elle, nous allons pouvoir nous fabriquer de jolis souvenirs de vacances.